Les yeux les oreilles ...

Des mois que je l’ai acheté, et que je le garde au chaud en guettant le meilleur moment pour le commencer. Il y a des livres comme ça, dont on suppose qu’ils vont être importants pour soi,  et  que l’on ne veut pas lire n’importe comment, n’importe quand. Ainsi du très court et très beau Geai de Christian Bobin, offert un jour par Ruhruh, et conservé précieusement jusqu’à l’instant décisif de sa dévoration. Ainsi encore du si précieux L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, longuement oublié sur la table de nuit avant de le glisser dans le sac à dos et d’en faire un compagnon de métro. Même chose pour celui-ci : impossible de l’entamer dans le stress de la préparation d’une soutenance de thèse, surtout après avoir tant chéri Le Baron perché du même auteur, encore moins après avoir lu ses premières pages.

Ce qui fait prendre conscience que l’instant à venir est celui que l’on attend pour ouvrir un livre est un processus mystérieux, mélange de hasards, de coïncidences plus ou moins artificielles et de symboles que l’on décide arbitrairement de lier à l’horizon d’une lecture dont la ligne et les reliefs se dessinent enfin. Ce qu’il faut dans ce cas précis, c’est une gastro-entérite qui me cloue au lit à Paimpol pendant que Céline va boire le vin chaud programmé avec les copains à Saint-Brieuc, une maison familiale étrangement calme pour un 30 décembre, un deuxième oreiller, un corps affaibli, mais un cerveau disponible. Je m’allonge-assieds dans le lit, un gros pull en laine polaire passé sur mon t-shirt, et je saisis l’ouvrage, une édition de poche bon marché. Les premières lignes sont les suivantes :

« Tu vas commencer le nouveau roman d’Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Écarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. La porte, il vaut mieux la fermer ; de l’autre côté, la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : « Non, je ne veux pas regarder la télévision ! » Parle plus fort s’ils n’entendent pas : « Je lis ! Je ne veux pas être dérangé. » Avec tout ce chahut, ils ne t’ont peut-être pas entendu : dis-le plus fort, crie : « Je commence le nouveau roman d’Italo Calvino ! » Ou, si tu préfères, ne dis rien ; espérons qu’ils te laisseront en paix. »

J’en suis actuellement à la page cent cinquante et un, et le livre tient les promesses que je m’étais faites à son sujet. Et l’année qui vient s’ouvrir sous nos pieds, tient-elle ses promesses ? Veux-tu savoir, Lecteur ? Je m’en fous. Nous avons fait notre possible pour qu’elle commence comme il faut. Un bon livre — et même deux : Céline vient de terminer le sien, Jack Barron et l’éternité de Norman Spinrad. Un bon réveillon, certes un peu barbouillé, mais gemütlich comme il faut, avec des gens bien et de la bonne bouffe et de la bonne musique. Tiens, c’est quoi, Lecteur, ton premier disque de 2011 ?

Mes derniers disques de 2010, dans l’ordre :

  • Maldito Tango, de Melingo
  • Love is Simple, d’Akron/Family
  • Once Upon a Little Time, de John Parish
  • Games Over, de Lætitia Shériff

Mes premiers disques de 2011, dans l’ordre aussi :

  • 10 000 Days, de Tool
  • Messe pour le temps présent, de Pierre Henry
  • Silence is Sexy, d’Einstürzende Neubauten

Vocabulaire (de rien) ...

le seuil de la nouvelle année

le bilan de l’année

le bilan de la décennie

les dix meilleurs films

les cinquante meilleurs albums

la citation la plus classe

le gouvernement le plus xénophobe

les trente ans de la mort de john lennon

les quarante ans de la mort de jimi hendrix

l’affaire politico-économique de l’année

l’autre affaire politico-économique de l’année

la catastrophe naturelle

la catastrophe pas naturelle

et puis quoi encore ?

soyons désinvoltes…

Très Honorable Record ...

L’arrivée de l’hiver peut se mesurer à l’aide de différents paramètres. À Saint-Brieuc, en général, on est averti des premiers frimas par l’accrochage des décorations de Noël, et par le dressement concomittant, au milieu de la rue piétonne, d’un mât bientôt surmonté d’une horrible et assourdissante machine à neige, dont j’observe chaque année depuis ma fenêtre l’installation avec un mélange d’ironie mordante, de circonspection et de désespoir devant l’insondable et incorrigible bêtise qui caractérise notre espèce — homo sapiens, ce qui signifie en latin « homme sage », on ne rit pas. À l’occasion, j’écris même un billet à ce sujet.

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Terrorisss gauchisss ! ...

« La mobilisation faiblit »… « Moins de grévistes »… Pendant que les médias nationaux s’emploient à enterrer le mouvement de protestation contre la réforme des retraites, en donnant au passage un fier coup de main aux directions syndicales qui vont pouvoir s’appuyer sur l’essoufflement médiatiquement constaté pour, une fois de plus, se coucher devant le pouvoir, il reste des gens sur le terrain qui demandent toujours, les inconscients, le retrait de la réforme. De plein de manières différentes. À Saint-Brieuc, la base a ouvert une Nouvelle Maison du peuple et conduit chaque jour des actions plus ou moins spectaculaires, tout en continuant à bloquer les camions poubelle et les services municipaux. La semaine dernière, la zone de Carrefour Langueux bloquée une matinée, par exemple. Ce matin, la zone industrielle de Lamballe à son tour bloquée. Moins d’impact, mais tout de même une heure d’arrêt de la production à la Cooperl, les empereurs du porc industriel, et des centaines de tracts distribués à des ouvriers plutôt accueillants — on ne bloquait que les camions. Alors oui, la base brûle des pneus et c’est pas très écolo — à quand des barricades renouvelables ? —, mais c’est efficace.

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