Le nez en l’air ...

Printemps à Dikilitaş, 10 mars 2013Paraît qu’il va neiger à Saint-Brieuc mercredi. Je n’ai pas regardé la météo d’Istanbul : juste mes yeux dehors, cet après-midi, le nez au vent du quartier, et c’est le printemps. Méfiance, m’ont prévenu les collègues. À Istanbul, le temps est, jusqu’avril, particulièrement imprévisible, et il peut — ici aussi — neiger sans crier gare. Et alors ? Aujourd’hui, c’est le printemps. Demain, c’est demain…

Demandez-moi ce qui s’est passé dimanche 3 février (et lundi 4, surtout) ...

J’ai failli être en retard.

La journée avait commencé par un de ces moments étranges et inattendus dont la sordide absurdité laisse sans voix. Elle s’est terminée par une explosion de bonheur dont j’ai failli rater le début, et je m’en serais voulu. Énormément.

Nous avions une réunion de notre groupe d’habitat participatif  à la maison. Lauriane s’était proposée de garder les enfants chez elle durant l’après-midi : vers 14h, nous débarquions donc avec Gaspard, buvions un thé, embarquions Erwan dans la voiture, direction chez nous, en route vers l’inattendu. Déjà, c’est un peu étrange de ne pas arriver le premier à une réunion qui a lieu chez soi — évidemment, nous avions pris un peu de retard au thé, mais heureusement, les premiers venaient d’arriver et n’avaient pas eu à attendre devant la porte de l’immeuble. On se gare, on se dit bonjour. Je ne sais plus qui se retourne en premier, mais très vite nous avons tous le regard fixé sur une vieille dame, vêtue d’une simple blouse — il fait froid, ce 3 février —, avachie sur un fauteuil roulant qu’elle semble avoir du mal à contrôler et qui descend inexorablement la pente de la place Glais-Bizoin. Bigre, que fait-elle là ? On n’aura pas la réponse à cette question, mais on apprend tout de même qu’elle pensionne à la résidence Édilys, quelques centaines de mètres plus haut.

Erwan et moi la ramenons à ses pénates. En bas, on sonne. Ça s’ouvre tout seul. Ascenseur, troisième étage. La dame est un peu sourde, mais elle sait où elle habite. À l’accueil cependant, personne. La dame veut de toute façon aller à sa chambre et n’a que faire d’attendre. Dans les couloirs, personne. Dans un recoin, trois petites vieilles regardent la télé. « Oh ! oui, je crois qu’elle habite par là. » Trouvé sa chambre, la dame sur son lit, son châle sur les épaules, nous reprenons le couloir dans l’autre sens. Accueil à nouveau : personne toujours. Bouton rouge : appel. Ça sonne. Ça sonne même à l’accueil où nous nous trouvons, mais où aucun accueillant n’est visible. Faut-il que nous décrochions nous-mêmes et répondions à notre propre appel ? Juste avant de basculer dans la science-fiction, une voix : « Allô ! » C’est à nous ? « Nous avons trouvé la dame de la chambre XXX dans la rue, nous l’avons ramenée dans sa chambre.
— Merci. »

C’est tout ? C’est tout. C’est au moins un merci. C’est aussi une des résidences les plus chères du coin. Mais le dimanche, c’est un moulin : on y entre comme on en sort. Ni vu, ni connu. Pourquoi nous essayons de monter ce projet d’habitat participatif, nous le savions déjà. Depuis ce dimanche, nous avons la preuve par l’absurde de la pertinence de notre démarche de partage et de solidarité entre générations (entre autres).

Bref, on réunionne. Vers 17h30, Céline revient des toilettes un peu gênée, ne sachant pas trop si elle a perdu les eaux ou pas. On est à deux semaines du terme, ça pourrait être le moment, mais elle n’a pas de contractions, alors que pour la naissance de Gaspard, elle avait su plusieurs heures avant que ce serait ce jour-là. On rigole un peu, on reprend du thé. On avance bien dans l’ordre du jour, il doit rester une heure de réunion ou à peu près quand, à 18h, cette fois c’est sûr, direction la maternité. Les copains décident d’aller terminer la réunion chez Jeanne et font la vaisselle (merci !), pendant que je préviens mon père et que nous prenons les affaires. Pas d’urgence toutefois : nous avons le temps d’aller chercher Gaspard, de lui expliquer la situation, de le laisser entre de bonnes mains avant de nous remettre entre celles de la médecine moderne.

Problème : Céline n’a toujours pas de contractions. Mais la poche des eaux étant rompue, pas question de quitter la maternité. « Si dans douze heures ça n’est pas fait, nous vous donnerons des antibiotiques pour éviter un risque d’infection. Si dans vingt-quatre heures le bébé n’est pas arrivé nous déclencherons l’accouchement. » Il serait donc peut-être utile d’ajouter au moins un bouquin aux affaires. Je retourne à la maison faire le complément, expliquer la situation à mon père, puis je vais accompagner Céline dans son premier repas hospitalier — rien de tel qu’une bonne bouffe insipide sur les coups de 22h30 pour te préparer à une nuit d’attente —, et je rentre me coucher — il n’y a qu’une place dans ces lits d’hôpitaux, on me renvoie donc à la maison.

Je n’ai jamais eu de problèmes pour m’endormir : je m’écroule. Trois heures plus tard, dring : « Le col est dilaté à quatre centimètres. Ce n’est pas pour tout de suite, mais elle souhaiterait votre présence. » Ben oui, on a répété les positions qui l’avaient aidée, il y a trois ans et demi, à mieux faire passer les contractions. Mais puisque ce n’est pas pressé, je mange quand même un petit truc, je vérifie les affaires d’école de Gaspard pour le matin et je préviens mon père que ce sera lui qui l’y emmènera. Enfin, je passe mon manteau. Re-dring. « Vous êtes où ? Le bébé est en route ! »

Bon alors là, la médecine : faudrait savoir. Y a le temps, ou y a pas le temps ? On verra ça plus tard : manifestement, y a plus. Heureusement que je suis malin comme un sioux (à défaut d’être rapide comme l’éclair) et que la voiture est juste en bas, et que la maternité est tout près, et que je connais l’entrée de nuit (il est alors plus de trois heures du matin). Je me présente à l’interphone : « Dépêchez-vous ! » Dans le couloir m’attend une aide-soignante, qui me tient la porte de la maternité ouverte et me faisant signe de me presser. J’arrive dans la salle d’accouchement en courant…

Je ne suis pas vraiment en avance, mais pas tout à fait en retard non plus. Cela dit, c’est pour bientôt. Très bientôt même, vu les encouragements de la sage-femme et le visage tordu par les contractions de Céline. Bizarre d’arriver à ce moment-là, il me faut plusieurs minutes pour que je ne me sente plus étranger à la scène. Céline pousse, le bébé progresse bien. Je remarque qu’elle a pu s’installer dans la position qu’elle avait indiqué préférer : assise. Je remarque aussi que la sage-femme lui demande de garder les fesses posées sur la table durant la contraction, alors que Krystel, qui a préparé Céline pour la deuxième fois, lui avait expliqué qu’il fallait au contraire soulever légèrement le bassin : le chemin est plus naturel, et cela soulage les douleurs. Mais vu l’heure à laquelle j’arrive, il serait malvenu de faire des commentaires.

Quelques contractions passent. Enfin, Céline me lance un regard, le premier depuis que je suis arrivé : « T’étais où ? » Sourire embarrassé. Pas le moment non plus de tenter une explication foireuse. Le travail continue — oui, ça s’appelle comme ça : le « travail ». C’est un vrai boulot : ça fait mal et ça a l’air d’être bien plus long que ça ne dure en réalité. Voici la tête. Une épaule. Céline crie. Deuxième épaule. Délivrance. Cordon. Peau à peau.

Peau à peau, jolie expression pour le plus beau des moments. Le bébé dans le sein de sa mère. La sage-femme, la stagiaire, l’aide-soignante ne t’arrachent plus ton bébé comme cela a pu se faire autrefois. Si tout va bien — et tout va bien ! —, y a-t-il un meilleur endroit pour un bébé qui vient de naître que la poitrine de sa mère ? Très vite, il perd ce teint bleu-gris de la naissance, prend des couleurs de bébé et trouve le sein. Première tétée. Il est temps de lui donner un prénom.

Ce sera Achille, né à quatre heures le quatre février deux mille treize. Bienvenue et longue vie, Achille.

Achille à quelques heures

Quand je pense que j’ai vraiment failli être en retard. Je m’en serais vraiment voulu. Énormément.

L’asile le plus sûr ...

Mon cher Gérard,

Tu n’es pas gâté ces temps-ci. On te reproche de gueuler un peu trop fort, et même d’être trop gros. C’est pas gentil — il y en a même qui se moquent. Mais ça va s’arranger. Car aujourd’hui, moi, habitant unique, membre de droit du conseil des habitants et plénipotentiaire délégué du territoire autonome et autogéré du Treupart (qui n’est ni ici, ni ailleurs, puisqu’il est au Treupart), j’ai décidé de faire une déclaration.

Je voulais t’accorder, par décision collective, unanime et consensuelle du conseil des habitants du Treupart, la citoyenneté d’honneur et un passeport de notre beau territoire virtuel et pas démagogique. Le problème, c’est que Le Treupart ne connaît ni le concept de nationalité, ni celui de propriété privée.

Mes plans sont donc tombés à l’eau et tu risques de devoir te démerder tout seul[1]. Cependant, nous ne manquons ni de générosité ni de bons conseils, au Treupart. C’est pourquoi je t’envoie l’adresse de deux amis, dont l’engagement et l’intégrité devraient te rappeler des valeurs que tu as, par le passé, incarné avec tant de fougue — ou alors ça n’était que du spectacle ? Ces deux amis se nomment Jacques Tardi et Didier Porte. Qui montrent que l’honneur consiste aussi — et peut-être surtout — à ne pas rechercher les honneurs.

  1. Ça va, il ne fait pas trop froid, à Saransk ? []

Voyage en solitaire ...

C’est la seconde fois seulement, en 36 ans, que je passe les fêtes seul. La première fois, c’était en 2000 : j’avais été embauché au Penthièvre deux semaines avant Noël, c’était un peu trop frais pour prendre des vacances. Je n’avais pas encore d’appartement à Saint-Brieuc, et logeais donc à Paimpol chez mes parents — qui, eux, étaient retournés en Franche-Comté voir la famille. Ils avaient bien fait les choses, me laissant un sapin et des cadeaux à ouvrir, mais tout de même, le réveillon de Noël fut un peu glauque. Je me souviens m’être promené en fin d’après-midi dans les rues de Paimpol. Place du marché, des animations, un podium, de la musique dans les hauts-parleurs de la ville, lumières égayant la nuit tombante. Mais c’est petit, le centre de Paimpol : à peine sorti des deux ou trois rues concernées, retour à la réalité. Trottoirs gris, plus de décorations ni de chalands s’affairant aux achats de dernière minute. Jusque quelques vieux rentrant chez eux le dos courbé, tenant à la main le même sac de courses que tous les autres jours de l’année. Rentré déprimé, j’avais trompé le blues qui s’installait en me calant dans un fauteuil avec les livres offerts ce soir-là et déballés tout seul. Autant dire que retourner au travail fut un plaisir.

Cette année, c’est différent. On ne fête évidemment pas Noël en Turquie et, à part pour quelques collègues qui ne comprennent pas pourquoi[1], ce sont des jours comme les autres. Lundi 24 décembre donc, dernier cours de turc, suivi d’un agréable pot avec Didem, ma meilleure prof de turc du monde, et William, qui est d’accord bien que déjà en intermédiaire[2]. En rentrant, ouverture de deux colis arrivés le matin même, précieusement gardés au fond de mon sac toute la journée, le premier envoyé par mes parents et le second, je le découvre tout à la fin, par tous les copains de Saint-Brieuc. Merci, merci, merci ! Je sautais tellement partout que j’ai eu du mal à me coucher. Autant dire qu’aller au travail le lendemain — j’avais cours à 9h — fut un peu difficile.

Pour Nouvel-an, je n’avais rien prévu, ayant décidé de me laisser guider par le hasard. Qui a failli m’entraîner sur la rive anatolienne avec Idil et Mutlucan, mais leur soirée est tombée à l’eau. J’allais me rabattre sur le cinéma mais, arrivé à l’arrêt de bus, je me suis rendu compte que j’avais oublié ma carte d’abonnement et, une fois rentré à la maison, je n’ai plus eu le courage de ressortir. Petite soirée de lecture, le cinoche étant reporté à aujourd’hui. Kesstuvavoir ? Ben, ce qu’il faut voir à la période de Noël, et qu’à l’époque de la trilogie précédente nous étions justement allés voir chaque fois en famille : les aventures d’un hobbit aux pieds velus et d’un homme dégénéré aux yeux globuleux. Séance à 18h, en 3D, version originale sous-titrée. Un morceau de chocolat et j’y vais. Demain commencent les corrections des examens et la préparation des rattrapages.

Mon disque de Noël :

  • Betty Davis, de Betty Davis

Mes derniers disques de 2012 :

  • High Violet, de The National
  • Hallucination Engine, de Material
  • Bodily Functions, de Matthew Herbert

Mes premiers disques de 2013 :

  • AlasNoAxis, de Jim Black
  • Vers les lueurs, de Dominique A
  1. Certains sont rentrés en France pour l’occasion, en déplaçant leurs  cours, et je n’ai pas de problème avec ça — j’ai moi-même fait un saut de puce début décembre à Saint-Brieuc, et me suis arrangé pour pouvoir profiter au maximum de l’intersemestre afin de ne pas rater l’accouchement. Ce qui me tue, ce sont ceux — rares heureusement — qui voudraient que le monde entier se plie à leurs désirs et que la Turquie leur offre des vacances à Noël. On ne doit pas vivre dans le même monde. []
  2. Sont énervants, ces normaliens : à peine sortis de la crèche, arrivés en même temps que toi à Istanbul et déjà quasi-turcophones et Stambouliotes de naissance. Par contre, ils s’enrhument vite : encore fragiles, ces bébés-là. []
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