Qu’avons-nous appris ? ...

Les sondages sont ce qu’ils sont : rarement fiables, parfois éclairants. Celui que je réalise ce matin ne vaut donc que ce qu’il vaut. Il est pratiqué sur une personne, afin de connaître l’état d’esprit actuel des éditocrates qui ne nous gouvernent peut-être pas, mais qui ont l’art et la manière de soutenir et de temps en temps même de devancer les désirs du pouvoir. Mon éditocrate matinal du jour s’appelle Alain-Gérard Slama, et il m’arrive de devoir le supporter, car j’aime les journaux de France Culture, qui ont du recul, contrairement à lui, qui prend la parole tous les jours de la semaine juste après celui de 8 heures.

Ce 21 mars, donc, Les Matins de France Culture recevaient Éloi Laurent, auteur de Social-écologie, un livre qui va nous aider à penser le monde. Voilà en effet ce qu’en dit Alain-Gérard Slama en ouverture de sa chronique : « Enfin on a un livre qui nous présente l’écologie autrement que sous les abords de la morale, ou de l’injonction du respect des devoirs dus envers la nature, thème admirablement traité par les écrivains romantiques, mais qui correspond assez peu à l’esprit du temps. » Voilà le premier enseignement de notre sondage : chez les éditocrates, on ne se sent pas beaucoup de devoirs envers la nature.

Pour vérifier qu’on ne s’est pas trompé, entrons dans le vif du sujet : « Si je suis bien la thèse d’Éloi Laurent, le développement économique n’est pas la cause des dégradations environnementales, et la démocratie se révèle notre meilleur recours pour faire face aux crises écologiques. L’esprit de justice, le souci de l’égalité, sont les conditions nécessaires pour limiter les nuisances et y remédier. » Second enseignement : les éditocrates jamais ne remettront en cause le système, toujours loueront les artifices et tours de passe-passe du type Grenelle de l’environnement.

On continue. Après avoir évoqué la question du réchauffement climatique et conclu que la meilleure solution pour s’en prémunir consiste en « un processus d’adaptation déterminé et organisé par des choix collectifs admis par tous »[1], Alain-Gérard Slama aborde la question japonaise, un « cas limite » qui lui permet de livrer le fond de sa pensée[2]. Ce sera le troisième enseignement de notre mini-sondage, et vous verrez que ce n’est pas le nombre des personnes interrogées qui fait la qualité de l’enquête.

Que nous apprend donc l’accident survenu à la centrale nucléaire de Fukushima Daichi ? Écoute, petit vermisseau, c’est beau comme du Virgile[3] : « C’est la connaissance qui fait défaut. Et ici, seule la technique peut remédier aux insuffisances de la technique. Sans nier la nécessité de consulter les peuples, dont la pression doit pouvoir s’exercer sur les techniciens eux-mêmes, ne serait-ce que pour les encourager à chercher davantage et à résoudre mieux, il me semble que ce serait une erreur plus grave encore de ne pas concentrer les moyens de l’économie sur le renforcement des savoirs et des technologies. » Le nucléaire pose des problèmes ? On ne sait pas les résoudre ? On n’a qu’à faire plus de nucléaire, et tout s’arrangera ! Je ne voudrais pas insulter l’immense sens de l’à-propos d’Alain-Gérard Slama, mais il me semble que cet argument n’est pas nouveau, et qu’il n’est pas le premier benêt éditocrate à l’utiliser. Qu’à cela ne tienne. Alain-Gérard est intelligent, ça ne fait pas de doute. Il se dit même historien. Mais alors, où était-il, la semaine dernière ? Et depuis le 26 avril 1986, il se terre dans un bunker ?

On a appris ce matin qu’il y avait eu de nouveaux incendies à la centrale de Fukushima Daichi. On ne peut que souhaiter que les ingénieurs et techniciens japonais finissent par se rendre maîtres du monstre qui couve. Mais rien n’est encore gagné. « La connaissance fait défaut », en effet — mais est-ce bien de plus de technique dont nous avons besoin pour apporter des réponses aux questions politiques ? Car le choix du nucléaire n’est pas technique, mais bien politique (la défense du mythe de l’indépendance énergétique, le soutien à une consommation toujours plus élevée, etc.). N’avons-nous pas plutôt besoin d’un peu de recul ? De, par exemple et pour commencer, tirer les leçons de Tchernobyl ?

  1. Il y aura un référendum pour savoir si, puisqu’il n’y a plus besoin de pulls, on devra porter des t-shirts ou des chemises. On pourra même proposer des chemises à col Mao et le suffrage sera universel. Mais attention : il faudra bien respecter la décision majoritaire — la « pensée » d’Alain-Gérard Slama se fonde en effet sur la défense de la liberté, comme nous l’apprend sa fiche Wikipédia, que des indécrottables défenseurs de l’égalité dans mon genre pourront cependant trouver un rien complaisante : il s’agit surtout, comme chez tous les néo-libéraux, de défendre la libre circulation des renards dans les poulaillers libres. []
  2. Hé non, on n’était pas encore arrivé au fond. Alain-Gérard ne connaît pas de limites. []
  3. Alain-Gérard est, comme il se doit, agrégé de lettres classiques. []

Donneurs de leçons ...

Pendant que Kadhafi ensanglante la Lybie et que la « communauté internationale » laisse faire, pendant que la Côte-d’Ivoire sombre dans la guerre civile, pendant qu’Israël annonce la reprise de la colonisation de ce qu’il reste des « territoires » palestiniens[1], les déclarations se succèdent visant à minimiser l’ampleur des accidents nucléaires japonais.

Hier soir, en ouverture du journal de 19 h de France Inter, on nous expliquait que « pour mesurer la gravité du séisme qui a frappé le Japon, il faut savoir que la secousse de 8,9 degrés a déplacé Honshu, la principale île de l’archipel nippon, de 2,4 mètres à la surface du globe. Dans ce contexte, on comprend aisément que les centrales nucléaires du pays aient subi le contre-coup. » On comprend que n’importe quoi subisse le contre-coup d’un tel tremblement de terre. Ce qui est en revanche difficile à comprendre, c’est qu’on n’avait pas pensé avant que cela pouvait arriver. Pourtant, un expert l’avait bien expliqué, je crois au journal de 13h de la même chaîne, ce même dimanche. En substance, il expliquait que les centrales nucléaires étaient prévues pour résister à des événements « exceptionnels », mais que là, on était dans des circonstances « extrêmes ». Ah ben oui, ça va mieux. Ça doit d’ailleurs être pour ça qu’Éric Besson, ancien ministre de l’Identité nationale et désormais ministre de l’Industrie, c’est dire s’il s’y connaît, peut passer son temps à répéter qu’il y a bien un « accident » nucléaire au Japon, mais que ce n’est pas une « catastrophe ». La catastrophe, ce serait que les réacteurs explosent vraiment. Alors que là, on a juste relâché un peu de gaz radioactifs dans l’atmosphère pour éviter que ça ne pète, donc c’est pas si grave. Et puis ça n’est que des Japonais, vu qu’ils ont déjà goûté des bombes atomiques, si ça se trouve ils ne sentent même plus les radiations, on s’habitue à tout, ma bonne dame.

Revenons à la question de l’imprévisible circonstance extrême. Un séisme de cette ampleur, on ne peut pas le prévoir. Ça peut vous tomber dessus, ou plutôt s’ouvrir sous vous, à n’importe quel moment, ou bien jamais. Imprévisible. Cependant, on sait qu’il y a des plaques tectoniques, qu’elles se frottent et se reniflent, et que de temps en temps, pour ajuster ces mouvements, il y a quelques cailloux qui lâchent. On sait où ça peut se passer. On sait que cela peut être très violent. On a même des exemples dans le passé. Un séisme de 8,9 degrés est donc parfaitement prévisible. D’autres auront lieu, un jour, plus forts même que celui-ci[2]. On estime qu’un séisme « important », d’échelle 8 à 8,9, se produit tous les ans environ, et qu’un séisme « exceptionnel », d’échelle supérieure à 9, se produit tous les 20 ans. Une centrale nucléaire est faite pour durer quelques dizaines d’années. On peut donc raisonnablement se douter, surtout si on est dans une zone à forte probabilité sismique, qu’elle vivra un ou plusieurs séismes, potentiellement importants voire exceptionnels. Il est alors difficile de comprendre comment on peut construire des centrales nucléaires incapables de résister à ce genre d’événements. Ou pourquoi, sachant qu’on ne sait pas construire de centrales nucléaires incapables de résister à ce genre d’événements, on les construit quand même.

Peut-être qu’on s’en fout. Je dis « peut-être » par pure rhétorique : les gouvernements et les compagnies privées ou publiques qui décident de la construction de ces engins de mort en connaissent parfaitement les risques. Simplement, ils choisissent de n’en pas tenir compte et de les dissimuler au maximum à la population. Quand les écologistes gueulent, on les traite de Cassandre, de donneurs de leçon fanatiques du principe de précaution qui tue l’innovation. On leur répond que ça n’arrivera pas, que les ingénieurs sont ingénieux, et qu’ils sont des cracks en matière de sécurité.

Et quand l’accident arrive — car il arrive, il est arrivé, et il arrivera de nouveau —, on le minimise. On distille à tout petit débit les informations cruciales. Et on en profite pour insulter l’avenir : Henri Guaino, conseiller spécial du Président, qui déclarait hier soir que les accidents japonais feraient du bien à l’industrie nucléaire française, championne de la sécurité. Ce matin, au journal de 9h de France Culture, le chercheur au CNRS Jean-François Sabouret expliquait que le nucléaire est « un mal nécessaire » au Japon, où il n’y « pour le moment pas moyen de faire autrement » — alors que le nucléaire ne fournit qu’un tiers de la consommation d’électricité de l’archipel. Les Japonais seraient-ils si peu intelligents qu’ils seraient incapables de réduire leur consommation d’électricité d’un tiers ?

Même chose pour la France, remarquez : c’est grâce au nucléaire que la patrie des droits de l’homme a conquis son indépendance énergétique, pérore Jean-François Copé, secrétaire général du parti régimaire. Alors que l’uranium qui fait tourner les centrales est importé à 100% ! Et Nathalie Kosciusko-Morizet, toujours aussi fringante ministre de l’Écologie, demande quoi faire si l’on abandonnait le nucléaire, cette belle énergie « décarbonnée »? Utiliser plus de fioul et de gaz et faire vaciller le Grenelle de l’environnement, chef-d’œuvre de l’écologie du XXe siècle ? Le nucléaire ou la bougie, voilà l’alternative. Tant pis si deux nouvelles explosions ont eu lieu ce matin à la centrale de Fukushima Daichi et que la situation est devenue « incontrôlable » (entendu au journal de 13 h de France Culture). Il n’y a plus que le hasard, et la chance, qui décideront si ça pète ou si l’injection désespérée d’eau de mer dans les réacteurs en fusion parviendra à les refroidir. La chance, voilà une chose sur laquelle on peut compter. Pas comme les écologistes, ces donneurs de leçons irrationnels.

Mise à jour à 21h : Une excellente synthèse des enjeux du nucléaire, publiée dès samedi par Hervé Le Crosnier sur son blog au Monde Diplomatique, mais que je viens seulement de lire : Au Japon, le séisme déclenche l’alerte nucléaire.

  1. Vous avez remarqué comment, depuis quelques années, on parle des « territoires » palestiniens? Je ne saurais pas dater le changement, mais quand j’étais gamin, la radio parlait de « territoires occupés ». Ça n’est plus le cas ? []
  2. Faut-il rappeler que l’échelle qui sert à mesurer la puissante des tremblements de terre, improprement appelée échelle de Richter, est une échelle ouverte ? []

(jouer à) celui qui éternue le plus fort ...

L’accident nucléaire, petit à petit, devient un accident comme les autres. Parce qu’il a désormais des précédents, auxquels on peut comparer les nouveaux accidents afin de se faire une idée de leur ampleur et de leur gravité. Comme les séismes, qui ont marqué les mémoires humaines depuis longtemps, et les tsunamis, médiatisés depuis celui de 2004, qui fit plus de 200 000 morts en Indonésie. Ainsi le séisme qui est survenu hier au large du Japon est-il le plus puissant jamais mesuré dans l’archipel, et un des dix plus puissants jamais observés. Ainsi le tsunami qui l’a suivi fait-il lui aussi partie des plus impressionnants — des vagues de dix mètres pénétrant jusqu’à cinq kilomètres à l’intérieur des terres. La combinaison des deux est meurtrière. Plusieurs milliers de victimes, peut-être plus, seront sans doute à déplorer. Mais le Japon étant ce qu’il est, c’est-à-dire très bien préparé aux tremblements de terre, qui font partie du quotidien[1], le décompte macabre y sera moins élevé qu’ailleurs.  « Qu’on se souvienne des 250 000 morts d’Haïti, il y a un », affirme Nicolas Demorand, le nouveau patron de Libération, dans son éditorial du jour. Et de poursuivre : « Preuve que le développement économique est encore la meilleure arme pour limiter les conséquences d’un séisme. » Chez les semi-élites qui ne rêvent de rien d’autre que laper dans les gamelles du pouvoir, le paternalisme n’est jamais loin, quand on parle de qui n’appartient pas à sa caste. Mais mon objet, pour une fois, n’est pas là.

Car dans ce qui se passe au Japon en ce moment même, il n’y a pas que les questions du séisme et du tsunami qui prêtent à comparaison, hypothèses et interprétations diverses. Et c’est là que Demorand se trompe : il n’y a pas de centrale nucléaire en Haïti[2].  Le « développement économique », que Dieu le bénisse, a engendré tout un tas de retombées positives pour les pays, comment dire, avancés : capitalisme financier, dépendance complète aux énergies fossiles, pillage de l’environnement considéré comme ressource inépuisable, et quelques autres trucs rigolos parmi lesquels la soi-disant « maîtrise » du nucléaire soi-disant « civil ». Il y a cinquante réacteurs nucléaires au Japon. Cinquante fois la possibilité d’un jour comparer leurs hoquets à ceux qui furent exhalés à Three Mile Island, Pennsylvanie, ou à Tchernobyl, Ukraine.

Ce matin, justement, au journal de neuf heures de France Culture, un expert comparait calmement l’accident en cours de développement au cœur du réacteur numéro un de la centrale nucléaire de Fukushima Daïchi avec les suscités. On serait au moins au niveau de Three Mile Island (une fusion lente du réacteur à l’intérieur de l’enceinte de confinement), qui pourrait, si tout se passe mal, aboutir à un accident de l’ampleur de Tchernobyl (après explosion de ladite enceinte sous la pression des gaz accumulés). J’ai lu le journal, écouté autant d’infos que j’ai pu aujourd’hui, et on a même regardé le vingt heures de téheffehun ensemble, Céline et moi. Claire Chazal et ses acolytes ont essayé de nous rassurer. Mais rien de ce qu’ils ont pu apporter comme information ne permet de démentir l’expert entendu ce matin. Au contraire, le déroulement de la journée tend plutôt à faire croire au désespoir de la situation. Dans quelques heures, ou quelques jours, nous serons en mesure, nous les survivants, de faire une comparaison à peu près définitive de cet « accident » avec ceux qui l’ont précédé. Niveau quatre, comme Three Mile Island ? Ou niveau 7, comme Tchernobyl ? Plus, moins ? Prenons les paris : cette fois, nous sommes vraiment loin. Mais pas tout à fait à l’abri. Il y a cinquante-huit réacteurs nucléaires en France. Sans protection contre un risque sismique, terroriste, une erreur de conception ou un défaut de maintenance.

  1. Mais beaucoup moins aux tsunamis, qui a certainement causé le plus de victimes. []
  2. Je laisse ici de côté le fait qu’il n’y a pas non plus de normes parasismiques en Haïti — mais après tout il n’y en a à peu près qu’au Japon. Et le séisme haïtien, même moins fort, avait eu son épicentre en pleine ville, et pas à 130 kilomètres des côtes. []

Ainsi font, font, font, les p’tits électrons ...

Ça n’est pas que l’actualité manque de sujets intéressants, passionnants, énervants. Ça n’est pas non plus que je n’aie pas de temps pour en parler, discourir, baratiner. Ce serait plutôt que ce dont j’ai envie d’entretenir mon clavier, mon écran et mon lecteur, d’autres en ont déjà parlé, et de quelle manière. Par exemple, la désastreuse intervention de l’armée française dans la prise d’otages au Niger, la nouvelle proposition de loi anti-fonctionnaires[1] et la censure de Stéphane Hessel à l’École normale supérieure, les soutiens qui sentent le rance à Éric Zemmour, les dix ans de Wikipédia et l’engouement pour les atlas, ou bien encore l’histoire de Baskerville (pas le chien, la police de caractères) et celle du Frelon vert[2].

Faut-il s’abstenir de parler de quelque chose sous prétexte que d’autres y ont déjà consacré des conversations, des billets de blog, des articles d’encyclopédie ? Assurément non. Quoique :  il vaut mieux parfois tourner sa souris sept fois sur son tapis et décider de, finalement, « shut the fuck up », comme ils disent dans The Wire[3]. Surtout quand on a un scoop ! Car oui, mon cher clavier, mon cher écran, mon cher lecteur : ce soir, j’ai un scoop ! Un énorme, bien gras et qui saigne… Un qui m’a fait hérisser tous les poils et bander tous les muscles de la contestation. Un qui risque de nécessiter quelques batailles et qui en annonce d’autres du même genre dans les années à venir.

En plus, c’est un scoop à l’échelle du monde. Carrément. Il faut ça, parce que c’était quand même à la une du Télégramme d’aujourd’hui, et qu’il a donc été vu par au moins 220 000 acheteurs dudit canard. Plus tous ceux qui regardent par-dessus l’épaule des premiers, plus tous ceux qui ont vu les affichettes ou le journal et ne l’ont pas acheté. Ce qui fait un peu de monde, au moins en Bretagne. Mais pas beaucoup, à l’échelle du monde que ce scoop intéresse.

« Le Télégramme », 20 janvier 2011 : « Nucléaire l’option offshore »La manchette du Télégramme claironne en effet, ce jeudi 20 janvier 2011 : « Nucléaire, l’option offshore ». Là, il faut bien l’avouer, je tombe des nues — mais dans l’eau, heureusement, ça ne fait pas mal. L’électricité nucléaire serait donc comme le pétrole, disponible en certains endroits difficilement accessibles mais bientôt rendus aussi proches que la paume de ta main par la grâce d’ingénieux ingénieurs, et l’on pourrait aller la récolter en mer ? Pas tout à fait quand même. Mais le « concept », à en croire Catherine Magueur qui le décrit sur la totalité de la page 3, est « innovant et totalement inédit ». Simple, aussi : une centrale nucléaire, ça se voit de loin, et personne ne rêve d’en avoir une dans son jardin. De plus, il faut un cours d’eau de grand débit à proximité, car quand on s’amuse à casser des noyaux d’uranium, se produit un grand dégagement de chaleur qui n’est pas intégralement transformé en électricité. Il faut refroidir tout ça. Et c’est là qu’intervient DCNS, l’ancienne Direction des constructions navales, dont l’État est encore actionnaire à 75 %, et qui participe au rayonnement de la grandeur de la France en fabriquant de jolis navires de guerre, ci-inclus les frégates de Taïwan, nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et notre fer à repasser porte-avions tout aussi nucléaire, le Charles-de-Gaulle. Sont malins, le complexe militaro-industriel. Savent construire des trucs qui vont sur et sous l’eau et sont propulsés aux radiations, du coup, ça leur a donné l’idée écolo de l’année : des mini-centrales nucléaires en forme de suppositoire de 100 m de long, installées à quelques kilomètres des côtes, par 60 à 100 m de fond. Ça ne gâche pas le paysage, pas comme ces éoliennes islamo-gauchistes, et puis la mer est « une source de refroidissement infinie », selon Patrick Boissier, pédégé du machin et papa du « bébé » dénommé, on ne rit pas, Flexblue.

On pourrait s’arrêter sur toutes les phrases de cette magistrale page de propagande nucléariste. En commençant par un peu de grammaire : tout y est au futur, rien au conditionnel ; alors qu’il s’agit d’un projet qui n’a même pas encore passé le cap de l’étude de faisabilité. Mais rien n’est trop beau pour amener un peu d’emploi dans les sites de l’Ouest de DCNS — c’est l’argument final de l’article. En continuant par l’absence de toute prise de distance de la journaliste par rapport à son sujet. Deux « experts » sont interrogés, évidemment pro-nucléaires. Mais soyons sympa, et contentons-nous de deux éléments déjà cités. Le nom du projet, d’abord : Flexblue. Le pédégé, à nouveau : « Flexible energy. Blue, comme la mer et l’énergie. » La mer, bleue, si tu veux. L’énergie ? L’électricité, dans les représentations occidentales, d’accord — mais l’électricité est loin d’être toute l’énergie. Flexible, le nucléaire ? Laisse-moi rigoler, Patrick. S’il y a bien un moyen de produire de l’électricité sans possibilité d’augmenter ou de diminuer rapidement le flux d’électrons, c’est bien le nucléaire, dont les manipulations doivent être d’autant plus lentes et précautionneuses que la réaction en chaîne peut être rapide et tonitruante [4].

La mer, ensuite, vue comme une source de refroidissement « infinie ». C’est évidemment faux : la mer est finie, même si elle est (très) étendue. Mais cela nous renseigne sur l’idéologie indispensable à la promotion d’un tel « concept ». Le nucléaire, comme le capitalisme et son dogme de la croissance, a besoin de croire en un monde infini. Un monde où il y aura toujours de l’uranium pour approvisionner les centrales. Un monde qui consommera toujours plus d’énergie, pour vendre plus de centrales. Un monde où on aura du temps, beaucoup de temps, pour trouver un jour peut-être une solution au problème des déchets nucléaires, des sites contaminés. Un monde qui vit dans un présent infini, un présent où l’on n’a oublié l’emplacement d’aucun site nucléaire source de radiations, un présent où l’accident majeur ne peut pas arriver parce qu’il n’est pas encore arrivé[5]. Si ces braves types acceptaient de penser dans un monde fini, ils chieraient dans leur froc et s’inquiéteraient grave pour leurs riants enfants bien propres sur eux. Mais ce sont des hommes, des vrais. Même pas peur.

La phrase sur la mer source de refroidissement nous dit autre chose. Que la mer n’est vue que comme source de refroidissement, et rien d’autre. Ce n’est pas un milieu géologique : « Bien ancré, Flexblue ne craindra pas les tempêtes, les séismes et autres tsunamis », fanfaronne le pédégé fidèlement cité par la journaliste qui a l’air d’y croire. C’est une promesse comme une autre, valable pour une vie d’homme (et encore[6].). Mais à l’échelle des temps géologiques, qui est justement celle des bombinettes à radiations que crée la joyeuse industrie électro-nucléaire, aucune promesse de ce type n’est tenable.

La mer n’est pas non plus un écosystème. On peut la réchauffer comme on veut, puisque son potentiel réfrigérant est « infini ». Pourtant les centrales nucléaires réchauffent les fleuves, bien qu’ils coulent sans jamais s’arrêter, et cela modifie les équilibres biologiques. Dans une baie abritée des forts courants et des risques de tempête, ça ne changerait rien, vraiment ? Et puis évidemment, Flexblue « n’émet pas de CO2 » et n’embêtera ni les poissons ni les pêcheurs (tiens, on n’a pas parlé des pêcheurs ?). Quant aux radiations qui passeront de l’intérieur à l’extérieur du suppo, bof, personne ne les verra, c’est sous l’eau.

Comme on n’arrive pas à vendre les EPR, mal conçus et beaucoup trop chers, on va donc essayer de refiler aux « pays émergents » des mini-centrales nucléaires, moins chères mais pas moins dangereuses. On en installera aussi en Bretagne ou ailleurs : pourquoi pas au fond du lac Léman, tant qu’on y est ? Il ne sert à rien, le fond de ce lac, et il y a du monde qui habite autour et qui serait content d’avoir de l’électricité pour les glaçons et la télé 120 cm. Plutôt que de réfléchir à des solutions permettant de consommer moins d’énergie, de produire renouvelable et de créer plus d’emplois, nos brillants technocrates et leur armée d’ingénieurs proposent des solutions à base d’idéologie techniciste, d’augmentation des production et consommation, de dépenses monumentales des deniers publics dans l’intérêt de quelques multinationales. Et si on arrive à couler Flexblue (hin hin), ne t’inquiète pas, lecteur : du chapeau magique de ces bas du front sortira bientôt une nouvelle recette miracle — pardon, un « concept innovant et totalement inédit ».

  1. Tiens, à propos de cette loi, une anecdote. J’ai un ami qui cherche un nouveau boulot. Qui l’a trouvé, même. Ce serait pour bosser dans un euro-district entre France et Allemagne, c’est-à-dire un regroupement de communes et de communautés de communes pour voir les choses à plus grande échelle. Chaque composante s’est engagée à embaucher une personne et à la mettre à disposition de l’euro-district. Lui doit être recruté par une communauté de communes présidée par un des députés UMP qui soutiennent la loi en question. Et qui, en toute logique, refuse de créer un poste de fonctionnaire non attaché à une fonction régalienne de l’État. Tout le monde veut bosser avec l’ami en question, mais le maire-député-président s’oppose à sa mutation, appliquant ainsi une loi qui n’est pas encore votée. Le droit français, qui n’est pas rétroactif, a au moins le mérite d’être anticipateur. []
  2. Là c’est un peu différent : je n’ai pas encore vu le film, mais ce billet dit ce que j’aurais envie d’en penser en sortant de la séance. Troublant. []
  3. Ça n’a rien à voir avec le reste, mais on regarde ça en ce moment, et c’est drôlement bien, et plein de bonnes insultes en argot américain. []
  4. Ici, il y a de quoi flipper : Flexblue est « téléopéré » depuis le rivage, mais doit être régulièrement remonté à la surface pour maintenance — on peut jouer comme ça à déplacer un réacteur nucléaire ? []
  5. D’ailleurs, Tchernobyl, c’est du passé, n’est-ce pas ? []
  6. Qui pourrait jurer que le tsunami de 2004 n’aurait pas emporté une masse de 12 000 tonnes installée à proximité du rivage à faible profondeur ? []
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