Pendant que Kadhafi ensanglante la Lybie et que la « communauté internationale » laisse faire, pendant que la Côte-d’Ivoire sombre dans la guerre civile, pendant qu’Israël annonce la reprise de la colonisation de ce qu’il reste des « territoires » palestiniens[1], les déclarations se succèdent visant à minimiser l’ampleur des accidents nucléaires japonais.
Hier soir, en ouverture du journal de 19 h de France Inter, on nous expliquait que « pour mesurer la gravité du séisme qui a frappé le Japon, il faut savoir que la secousse de 8,9 degrés a déplacé Honshu, la principale île de l’archipel nippon, de 2,4 mètres à la surface du globe. Dans ce contexte, on comprend aisément que les centrales nucléaires du pays aient subi le contre-coup. » On comprend que n’importe quoi subisse le contre-coup d’un tel tremblement de terre. Ce qui est en revanche difficile à comprendre, c’est qu’on n’avait pas pensé avant que cela pouvait arriver. Pourtant, un expert l’avait bien expliqué, je crois au journal de 13h de la même chaîne, ce même dimanche. En substance, il expliquait que les centrales nucléaires étaient prévues pour résister à des événements « exceptionnels », mais que là, on était dans des circonstances « extrêmes ». Ah ben oui, ça va mieux. Ça doit d’ailleurs être pour ça qu’Éric Besson, ancien ministre de l’Identité nationale et désormais ministre de l’Industrie, c’est dire s’il s’y connaît, peut passer son temps à répéter qu’il y a bien un « accident » nucléaire au Japon, mais que ce n’est pas une « catastrophe ». La catastrophe, ce serait que les réacteurs explosent vraiment. Alors que là, on a juste relâché un peu de gaz radioactifs dans l’atmosphère pour éviter que ça ne pète, donc c’est pas si grave. Et puis ça n’est que des Japonais, vu qu’ils ont déjà goûté des bombes atomiques, si ça se trouve ils ne sentent même plus les radiations, on s’habitue à tout, ma bonne dame.
Revenons à la question de l’imprévisible circonstance extrême. Un séisme de cette ampleur, on ne peut pas le prévoir. Ça peut vous tomber dessus, ou plutôt s’ouvrir sous vous, à n’importe quel moment, ou bien jamais. Imprévisible. Cependant, on sait qu’il y a des plaques tectoniques, qu’elles se frottent et se reniflent, et que de temps en temps, pour ajuster ces mouvements, il y a quelques cailloux qui lâchent. On sait où ça peut se passer. On sait que cela peut être très violent. On a même des exemples dans le passé. Un séisme de 8,9 degrés est donc parfaitement prévisible. D’autres auront lieu, un jour, plus forts même que celui-ci[2]. On estime qu’un séisme « important », d’échelle 8 à 8,9, se produit tous les ans environ, et qu’un séisme « exceptionnel », d’échelle supérieure à 9, se produit tous les 20 ans. Une centrale nucléaire est faite pour durer quelques dizaines d’années. On peut donc raisonnablement se douter, surtout si on est dans une zone à forte probabilité sismique, qu’elle vivra un ou plusieurs séismes, potentiellement importants voire exceptionnels. Il est alors difficile de comprendre comment on peut construire des centrales nucléaires incapables de résister à ce genre d’événements. Ou pourquoi, sachant qu’on ne sait pas construire de centrales nucléaires incapables de résister à ce genre d’événements, on les construit quand même.
Peut-être qu’on s’en fout. Je dis « peut-être » par pure rhétorique : les gouvernements et les compagnies privées ou publiques qui décident de la construction de ces engins de mort en connaissent parfaitement les risques. Simplement, ils choisissent de n’en pas tenir compte et de les dissimuler au maximum à la population. Quand les écologistes gueulent, on les traite de Cassandre, de donneurs de leçon fanatiques du principe de précaution qui tue l’innovation. On leur répond que ça n’arrivera pas, que les ingénieurs sont ingénieux, et qu’ils sont des cracks en matière de sécurité.
Et quand l’accident arrive — car il arrive, il est arrivé, et il arrivera de nouveau —, on le minimise. On distille à tout petit débit les informations cruciales. Et on en profite pour insulter l’avenir : Henri Guaino, conseiller spécial du Président, qui déclarait hier soir que les accidents japonais feraient du bien à l’industrie nucléaire française, championne de la sécurité. Ce matin, au journal de 9h de France Culture, le chercheur au CNRS Jean-François Sabouret expliquait que le nucléaire est « un mal nécessaire » au Japon, où il n’y « pour le moment pas moyen de faire autrement » — alors que le nucléaire ne fournit qu’un tiers de la consommation d’électricité de l’archipel. Les Japonais seraient-ils si peu intelligents qu’ils seraient incapables de réduire leur consommation d’électricité d’un tiers ?
Même chose pour la France, remarquez : c’est grâce au nucléaire que la patrie des droits de l’homme a conquis son indépendance énergétique, pérore Jean-François Copé, secrétaire général du parti régimaire. Alors que l’uranium qui fait tourner les centrales est importé à 100% ! Et Nathalie Kosciusko-Morizet, toujours aussi fringante ministre de l’Écologie, demande quoi faire si l’on abandonnait le nucléaire, cette belle énergie « décarbonnée »? Utiliser plus de fioul et de gaz et faire vaciller le Grenelle de l’environnement, chef-d’œuvre de l’écologie du XXe siècle ? Le nucléaire ou la bougie, voilà l’alternative. Tant pis si deux nouvelles explosions ont eu lieu ce matin à la centrale de Fukushima Daichi et que la situation est devenue « incontrôlable » (entendu au journal de 13 h de France Culture). Il n’y a plus que le hasard, et la chance, qui décideront si ça pète ou si l’injection désespérée d’eau de mer dans les réacteurs en fusion parviendra à les refroidir. La chance, voilà une chose sur laquelle on peut compter. Pas comme les écologistes, ces donneurs de leçons irrationnels.
Mise à jour à 21h : Une excellente synthèse des enjeux du nucléaire, publiée dès samedi par Hervé Le Crosnier sur son blog au Monde Diplomatique, mais que je viens seulement de lire : Au Japon, le séisme déclenche l’alerte nucléaire.
- Vous avez remarqué comment, depuis quelques années, on parle des « territoires » palestiniens? Je ne saurais pas dater le changement, mais quand j’étais gamin, la radio parlait de « territoires occupés ». Ça n’est plus le cas ? [↩]
- Faut-il rappeler que l’échelle qui sert à mesurer la puissante des tremblements de terre, improprement appelée échelle de Richter, est une échelle ouverte ? [↩]

Qu’avons-nous appris ? ...
Les sondages sont ce qu’ils sont : rarement fiables, parfois éclairants. Celui que je réalise ce matin ne vaut donc que ce qu’il vaut. Il est pratiqué sur une personne, afin de connaître l’état d’esprit actuel des éditocrates qui ne nous gouvernent peut-être pas, mais qui ont l’art et la manière de soutenir et de temps en temps même de devancer les désirs du pouvoir. Mon éditocrate matinal du jour s’appelle Alain-Gérard Slama, et il m’arrive de devoir le supporter, car j’aime les journaux de France Culture, qui ont du recul, contrairement à lui, qui prend la parole tous les jours de la semaine juste après celui de 8 heures.
Ce 21 mars, donc, Les Matins de France Culture recevaient Éloi Laurent, auteur de Social-écologie, un livre qui va nous aider à penser le monde. Voilà en effet ce qu’en dit Alain-Gérard Slama en ouverture de sa chronique : « Enfin on a un livre qui nous présente l’écologie autrement que sous les abords de la morale, ou de l’injonction du respect des devoirs dus envers la nature, thème admirablement traité par les écrivains romantiques, mais qui correspond assez peu à l’esprit du temps. » Voilà le premier enseignement de notre sondage : chez les éditocrates, on ne se sent pas beaucoup de devoirs envers la nature.
Pour vérifier qu’on ne s’est pas trompé, entrons dans le vif du sujet : « Si je suis bien la thèse d’Éloi Laurent, le développement économique n’est pas la cause des dégradations environnementales, et la démocratie se révèle notre meilleur recours pour faire face aux crises écologiques. L’esprit de justice, le souci de l’égalité, sont les conditions nécessaires pour limiter les nuisances et y remédier. » Second enseignement : les éditocrates jamais ne remettront en cause le système, toujours loueront les artifices et tours de passe-passe du type Grenelle de l’environnement.
On continue. Après avoir évoqué la question du réchauffement climatique et conclu que la meilleure solution pour s’en prémunir consiste en « un processus d’adaptation déterminé et organisé par des choix collectifs admis par tous »[1], Alain-Gérard Slama aborde la question japonaise, un « cas limite » qui lui permet de livrer le fond de sa pensée[2]. Ce sera le troisième enseignement de notre mini-sondage, et vous verrez que ce n’est pas le nombre des personnes interrogées qui fait la qualité de l’enquête.
Que nous apprend donc l’accident survenu à la centrale nucléaire de Fukushima Daichi ? Écoute, petit vermisseau, c’est beau comme du Virgile[3] : « C’est la connaissance qui fait défaut. Et ici, seule la technique peut remédier aux insuffisances de la technique. Sans nier la nécessité de consulter les peuples, dont la pression doit pouvoir s’exercer sur les techniciens eux-mêmes, ne serait-ce que pour les encourager à chercher davantage et à résoudre mieux, il me semble que ce serait une erreur plus grave encore de ne pas concentrer les moyens de l’économie sur le renforcement des savoirs et des technologies. » Le nucléaire pose des problèmes ? On ne sait pas les résoudre ? On n’a qu’à faire plus de nucléaire, et tout s’arrangera ! Je ne voudrais pas insulter l’immense sens de l’à-propos d’Alain-Gérard Slama, mais il me semble que cet argument n’est pas nouveau, et qu’il n’est pas le premier
benêtéditocrate à l’utiliser. Qu’à cela ne tienne. Alain-Gérard est intelligent, ça ne fait pas de doute. Il se dit même historien. Mais alors, où était-il, la semaine dernière ? Et depuis le 26 avril 1986, il se terre dans un bunker ?On a appris ce matin qu’il y avait eu de nouveaux incendies à la centrale de Fukushima Daichi. On ne peut que souhaiter que les ingénieurs et techniciens japonais finissent par se rendre maîtres du monstre qui couve. Mais rien n’est encore gagné. « La connaissance fait défaut », en effet — mais est-ce bien de plus de technique dont nous avons besoin pour apporter des réponses aux questions politiques ? Car le choix du nucléaire n’est pas technique, mais bien politique (la défense du mythe de l’indépendance énergétique, le soutien à une consommation toujours plus élevée, etc.). N’avons-nous pas plutôt besoin d’un peu de recul ? De, par exemple et pour commencer, tirer les leçons de Tchernobyl ?