Si seulement ...

Gaspard, quatre ans, assis à son petit bureau, très appliqué, essaie son nouvel outil: «Est-ce que tu découpes des bandes de papier avec des ciseaux, à la fac?»

Bonnets rances ...

«Les Bretons» se révoltent aujourd’hui à Quimper, nous annonce-t-on depuis Paris. Peut-on se permettre de déplacer le regard? La FNSEA et les patrons de l’agroalimentaire, largement responsables du désastre écologique breton et des compressions de personnel, vont une fois de plus lâcher la bride à ceux qu’ils exploitent. Ils iront casser quelques vitrines avant de rentrer leur colère jusqu’à la prochaine fois. Peut-on rappeler que la FNSEA et les patrons de l’agroalimentaire ne se battent pas pour «La Bretagne», mais pour exporter des poulets industriels et rester compétitifs à l’international? «La Bretagne» a bon dos. «La Bretagne» peut crever, tant que les marges augmentent. Et s’il y en a qui se plaignent, on pourra toujours casser des vitrines, ça défoule, et accuser l’État. Qui pourrait effectivement faire quelque chose, s’il décidait d’inverser sa politique agricole. Mais aujourd’hui, ce n’est pas pour ça que «La Bretagne» manifeste. À moins que, à Carhaix…

Vous avez remarqué ? ...

Tiens, c’est férié, aujourd’hui.

Je devrais me reposer.

Ou peut-être devrais-je aller faire mes courses dans une grande surface de bricolage?

C’est un férié particulier, aujourd’hui, vous avez remarqué? Le jour des morts, des cimetières et des chrysanthèmes. Peut-être devrais-je alors aller au cimetière célébrer mes ancêtres et amis disparus. Il y a un grand cimetière à côté de la maison. Est-il beau? Je ne sais pas encore. N’y suis jamais allé. Aujourd’hui est le jour idéal pour déambuler dans un cimetière sans attirer l’attention. Mais qu’irais-je y faire, alors que je n’ai personne à y voir? Je suis dans cette ville depuis trop peu de temps pour avoir déjà à y faire des visites au cimetière.

Aujourd’hui, jour férié, je vais plutôt m’occuper des vivants. Ceux à qui je n’ai pas donné de nouvelles depuis (trop) longtemps. Tu as loupé un épisode? Ce n’est pas ce que tu crois: des épisodes, il y en a bien eu, mais ils n’ont pas été diffusés. La NSA sait tout, certes, elle prend mais ne donne pas encore. Alors je suis désolé, vois-tu: la NSA sait des choses sur moi que tu ne sais pas encore. Elle sait peut-être même des choses sur moi dont je n’ai pas conscience. Je dois bien appartenir à un profil quelconque sur l’échelle dite EÉMELCLT (EspionnageÉconomiqueMaquilléEnLutteContreLeTerrorisme). Ultra-gauchiste biologique à tendance légèrement geek sur les bords, un truc comme ça. Écouter plus de métal en vieillissant est-il un facteur aggravant?

Vous avez remarqué? Je sais encore faire des introductions super longues avant d’entrer dans le vif du sujet. De là à savoir si c’est une qualité, faudrait demander aux algorithmes de la NSA. Aujourd’hui, je n’analyse pas, je cause.

Vous avez remarqué? L’Allemagne n’a toujours pas de gouvernement. Cela fait un mois et demi que la meilleure amie d’Obama a triomphalement remporté ses législatives, en ratant toutefois la majorité absolue de quelques sièges. Si les sociaux-démocrates voulaient bien se rappeler de ce que veulent dire les mots «social» et «démocrate», ils s’associeraient fissa avec les Verts et Die Linke, et ils gouverneraient demain. Mais en Allemagne comme ailleurs, les sociaux-démocrates ne sont plus à gauche depuis longtemps, et préféreront s’allier à la droite. Au cimetière des illusions perdues, il y a du monde, et pas seulement le premier novembre.

Vous avez remarqué? J’ai encore ajouté un paragraphe pour délayer la soupe et retarder le déclenchement des opérations. C’est important, les préliminaires.

Vous avez remarqué? J’ai encore déménagé.

Quoi? Hé oui, ça y est, on est entré dans le vif du sujet. Faut revenir des toilettes et remettre la bonne chaîne, les pubes sont finites.

Replay: j’ai encore déménagé. Deux fois, même.

Une fois: d’Istanbul à Saint-Brieuc. C’était fin juillet.

Deux fois: de Saint-Brieuc à Nancy. C’était mi-août.

Je dis «je» parce que c’est moi qui parle, mais évidemment, nous étions quatre, Céline, Gaspard, Achille et moi. Je dis «je» aussi parce que c’est de ma faute, tout ça.

Partir à Istanbul, d’abord. Y vivre une année intense, riche d’événements et de nouvelles amitiés, et de la découverte d’un si beau pays que son gouvernement étouffe tranquillement.

(Vous avez remarqué? Je pense toujours que beaucoup de choses sont politiques. Tout, en fait.)

Vivre à Istanbul. Waouh.

Vivre à Istanbul. Loin de Saint-Brieuc, où Céline a passé sa grossesse, et accouché d’un Achille que tu n’as pas encore vu mais qui marche presque déjà. Ça passe vite quand on le dit comme ça, mais en vrai c’est plus long.

Vivre à Istanbul tous ensemble, d’avril à juillet. Waouh.

Vivre à Istanbul, mais moi je bosse, et la ville n’est pas vraiment adaptée aux tout-petits: un peu frustrant sur les bords. Surtout vers la fin, quand nos vacances en Cappadoce se sont transformées en démarches administratives pour le déménagement.

Rentrer à Saint-Brieuc, en sachant qu’on n’y restera pas. Ben oui, on part à Nancy. Cette fois, j’ai trouvé du boulot. Un vrai boulot! Trente-six ans, enfin fonctionnaire… Maître de conférences, que ça s’appelle. À l’Université de Lorraine. À Nancy, donc.

Et voilà, j’ai eu ce que je cherchais. Un bureau, un ordinateur, et depuis fin août, je suis enfermé dedans l’un et devant l’autre. Parfois, j’en sors pour aller devant des étudiants. Je leur raconte des trucs sur les médias, l’information, la communication.

Parfois, c’est dans un amphi. Un grand, avec un tableau genre plus grand que ton salon et une estrade du même acabit, où je suis tout seul, obligé d’être assis parce que ce con de micro est fixé à la table, et je blablate deux heures sans m’arrêter devant 350 étudiants. Enfin, 350 inscrits, et un peu plus de 200 présents, à peu près. Ça s’appelle la première année de licence. Ça s’appelle un cours magistral. Pas vraiment la forme d’enseignement que je préfère mais, paradoxalement, celle que je réussis peut-être le mieux pour l’instant. Et où je prends du plaisir, ça je ne m’y attendais pas. Prendre du plaisir avec un petit groupe où l’échange est facile, je connaissais — et à Istanbul, il y en avait eu beaucoup. S’éclater en étant vissé à une chaise, faut le vivre pour y croire.

Parfois, c’est dans une petite salle, mais alors très petite et en forme de couloir. Là, ils sont douze étudiants. Ça s’appelle la Licence professionnelle Journalisme et médias locaux. C’est surtout pour cette partie-là que j’ai été recruté, rapport à mon passé dans ladite presse et à mes recherches qui portent principalement sur icelle.

Ce qui n’était pas prévu, c’est que de cette licence-là, je deviendrais le responsable, disons au premier octobre, ça te va? Mon prédécesseur ne m’a pas vraiment demandé si ça m’allait, en fait. Il a posé une disponibilité, averti les collègues fin août, et m’a refilé le paquet. M’a aidé, bien sûr, en faisant en sorte que la rentrée se passe bien. Mais c’était pas un champion de l’organisation — une bonne partie des heures que je devrais passer à préparer mes cours et à jouer avec mes enfants et à avoir du bon temps avec mon amoureuse, ben je la passe à régler des problèmes d’emploi du temps et à découvrir des trucs-pas-prévus-qui-devraient-l’être.

Bref, me voilà bombardé responsable. Et encore, je n’ai que douze étudiants à gérer. Les 350 de première année, c’est Adeline, avec qui je partage le bureau et qui vient comme moi d’être recrutée, qui s’en occupe. Laisse-moi te dire que ce n’est pas de tout repos. Heureusement qu’on a un secrétariat de choc. Sans ça…

Vous avez remarqué? Je n’ai pas encore parlé de politique à propos de l’université. Vaut peut-être mieux pas. Si je commence, ce mail n’aura jamais de fin. Lentement mais sûrement, l’université devient comme la poste et l’hôpital. L’ombre de l’ombre du service public qu’ils devraient être. On n’ose pas parler de souffrance au travail parce que nous sommes l’antre du savoir et de la réflexion, mais à l’université aussi, on externalise le ménage, on pressure les administratifs, on gèle des postes, on charge la barque. Le monde dans lequel nous vivons est une gigantesque expérience de mesure des capacités d’encaissement des salariés. De mesure du rayon de courbure des échines, aussi. C’est ça ou la crise. C’est ça ou le chômage. C’est ça ou le terrorisme. Ce sera ça et les bruits de botte.

Vous avez remarqué? Je n’ai pas encore parlé de Nancy.

Vivre à Nancy. Chouette ville, beaucoup de parcs, facile d’y faire du vélo. Un tramway dont le monde entier rigole tellement il est mal conçu, mais bon, il dépanne. Un roi polonais mort dans l’incendie de sa robe de chambre, ça c’est con. Pensez à lui, le premier novembre. Des bergamotes, mais c’est pas bon. Peu de maraîchers bio mais une liste d’attente pour une Amap. Une crèche en face de la maison, peut-être une place pour Achille en février. Une école à deux pas pour Gaspard, et des copains pour lui — ça lui manquait: Istanbul, quatre mois, aura été la plus longue période de sa vie sans vivre en collectivité (il avait commencé la crèche à trois mois et demi). Des amis, aussi, qui ont adouci l’atterrissage, et grâce à qui nous avons un appartement (grand merci encore Alex!).

Vivre à Nancy. Ça me plaît bien, je crois. Ça va être bien. Ce sera bien dès que j’aurai retrouvé un équilibre travail/famille. À ce moment-là, tu verras: j’aurai même un peu de temps pour répondre aux messages des amis (il y en a qui attendent…). D’ici là, du temps, il y en aura toujours pour ceux qui voudront venir voir comment c’est, Nancy. C’est bien. Tu viens?

Le jour et la nuit ...

Lundi 3 juin, 10h30. Je suis en route pour une journée de travail à l’université. J’ai laissé Céline et les enfants au Barış Dünyası Parkı, le Parc de la paix mondiale, dont chaque arbre est offert par la représentation diplomatique d’un pays différent, mais que nous surnommons « le parc de la petite araignée », parce que parmi les jeux qu’il offre aux enfants se trouve une araignée plus petite que celle du « parc de la grande araignée » (ben oui, c’est tout simple, surtout si on sait qu’« araignée » désigne un ensemble de fils et de nœuds sur lesquels grimper), et situé aux confins de Beşiktaş et de Dikilitaş — ou, pour le dire autrement, au pied de la colline au sommet de laquelle nous habitons —, j’ai donc laissé Céline et les enfants au parc de la petite araignée, et je descends Ilhamur Caddesi, puis Ortabahce en direction du centre de Beşiktaş. Objectif : bus, fac, lecture des derniers mémoires que les étudiants doivent soutenir en fin de semaine, préparation de mon dernier examen final.

Sur ma route, quelques types en train d’effacer un tag sur le rideau de leur commerce. Un autre tag, non effacé celui-ci : « O.Ç. Tayyip »[1].  Quelques traces de poubelles brûlées sur la chaussée. Rien de plus. Rien de plus ? Étonnant, quand on sait que la nuit précédent a été le cadre d’affrontements particulièrement violents. À cet endroit même, et un peu plus loin, devant les bureaux stambouliotes du Premier ministre. J’hésite. Depuis cinq jours qu’Istanbul s’interroge sur la question de mettre ou non une majuscule à son printemps, une de ces majuscules qui font l’histoire, j’observe les événements depuis la maison. Les canons à eau, les quantités astronomiques de gaz lacrymogène déversées sur la ville — par grenade en tir tendu à hauteur de tête de manifestant —, les balles en caoutchouc, les robocops ultranombreux et leurs engins blindés ont eu raison de mon envie de me joindre au mouvement de protestation, parti de l’arrachage de quelques arbres au Parc Gezi, attenant à la place Taksim, avant de réveiller toutes les rancœurs accumulées contre un pouvoir de plus en plus coupé de sa population, autoritaire, méprisant et violent.

#occupygezi — sur les murs du Consulat de France, 3 juin 2013

J’hésite. J’ai du boulot. J’hésite. J’ai très envie. J’hésite. Mes pas me guident. J’hésite. Je longe le palais de Dolmabahçe, histoire de voir si tous ces pavés que j’ai vus, sur les vidéos diffusées sur le net, transportés au milieu de cette avenue très passante, y sont toujours. Ils n’y sont plus : rassemblés en tas au pied des arbres, ils n’entravent plus la circulation. À part ces quelques traces, tout semble parfaitement normal ce matin. Qu’on se soit battu dans ces rues jusqu’à 5h du matin est quasiment insoupçonnable — et pour cause, une heure après, des équipes de la ville étaient à pied d’œuvre pour nettoyer. Istanbul travaille le jour, et se soulève la nuit.

Devant le palais de Dolmabahçe

J’hésite. Je continue. Tas de pavés plus importants. Les restes d’une barricade, eux aussi repoussés sur le trottoir. Sur le trottoir justement, rien de particulier à signaler : des gens qui semblent vaquer, se rendre au travail ou à un rendez-vous. Quelques jeunes, oui, mais plus que d’habitude ?

J’hésite. Mes pas m’ont déjà mené au pied du stade İnönü. Celui de l’équipe de Beşiktaş, dont les supporters étaient en première ligne dans les émeutes de la nuit — paraît qu’ils ont réussi à prendre un TOMA, un de ces blindés à canon à eau. Les restes des tensions sont plus palpables ici. L’avenue côtière est certes ouverte à la circulation, mais les accès à Taksim sont eux fermés. Parsemés de débris. Un panneau publicitaire format sucette, complètement éventré, a été transformé en fenêtre sur le monde — fini les illusions, vive le monde réel.

Je n’hésite plus : il ne me reste qu’une côte à grimper pour être à Taksim, j’ai fait la moitié du chemin, il fait beau, pas de robocops à l’horizon. Je commence par contre à croiser des manifestants équipés de masques, qui suivent le même chemin que moi : à travers le parc puis l’avenue İnönü direction Taksim. Dans l’autre sens, des costumes-cravates et des quidams. Sur les marches, dans la montée du parc, un cireur de chaussures. Arrivé dans l’avenue İnönü, première barricade. Un groupe de touristes allemands se demande ce qu’il fait là, mais décide de poursuivre vers le haut. Je m’apprête à faire de même quand j’aperçois que ladite barricade a été ornée d’un slogan arraché à un hôtel prêt à ouvrir quelques centaines de mètres plus loin : « Let Good Things Happen ». Laisse les bonnes choses arriver. Bienvenue dans le cœur de la résistance à l’ordre établi.

La première barricade, sur l’avenue İnönü

D’autres barricades se succèdent. Au centre de l’une d’elles, à nouveau une sucette publicitaire éventrée, offerte comme un passage vers un monde nouveau. Istanbul, la Sublime porte.

La Sublime porte

Passé la porte, rendu à Taksim, pas de comité d’accueil. Depuis samedi soir, et malgré quelques jets de grenade pour ne pas se faire oublier, la police a, après intervention du président de la République, laissé Taksim et le Parc Gezi aux manifestants. De fait, Taksim est vide — il est onze heures du matin. Devant l’hôtel Marmara, un car régie de NTV incendié — la chaîne privée a été très critiquée, comme la quasi-totalité des médias audiovisuels turcs, pour son absence de couverture des événements — occupe le milieu de la chaussée. Un taxi en fait de temps à autre le tour. Des touristes le prennent en photo, je fais de même. Je n’ai que mon téléphone ce matin, mais je glane quelques souvenirs. J’ai renoncé cependant à ramasser une cartouche de gaz lacrymogène : je ne vais m’inventer un passé que je n’ai pas vécu.

Le simitçi du terminus des bus

Sur la place, la statue d’Atatürk est couverte de drapeaux, mais c’est à peu près tout. Au pied des marches qui mènent au Parc Gezi, le simitçi habituel est là, proposant simits, açmas et bouteilles d’eau aux rares passants. Mais les bus, dont c’est ici le point de départ, sont évidemment absents. Seuls le métro et le funiculaire fonctionnent. Sous la place, ils ne sont pas affectés par les barricades. Les usagers qui y ont été plusieurs fois gazés quelques jours plus tôt ont, par contre, été assez affectés par le comportement de la police. En face du simitçi, le drapeau turc flotte au soleil du matin, mais ce n’est plus le drapeau du gouvernemen. C’est — au moins symboliquement — celui de la résistance.

La résistance, justement, est à l’heure du réveil, et le parc est plus vivant que jamais. Sur l’esplanade qui le précède trônent quelques trophées : voitures incendiées — dont un bus de police —, bureau de la sécurité ravagé. Mais dans le parc, on semble au contraire s’appliquer à mettre en pratique une autre vie que celle, cadenassée et rétrograde, que promet le pouvoir en faisant passer pour quelques pillards les centaines de milliers de manifestants qui, à travers le pays, se sont soulevés contre lui. La question est : jusqu’à quand ? Combien de temps peut durer la « conquête de Taksim » ? Combien de temps le pouvoir peut-il laisser aux mains de ses opposants, même bigarrés et dépourvus d’une organisation d’ordre politique, la place centrale de la ville, celle qui concentre les symboles républicains qu’il s’acharne justement à démolir ? Le Premier ministre, si agressif et caricatural dans ses propos, donne en effet l’impression de vouloir écraser tout ce petit monde sous sa botte. Mais je connais pas assez la Turquie pour dire s’il est capable de la jouer assez finement — en lâchant du lest à propos du Parc Gezi ? — pour désamorcer la révolte. Ou si les révoltés sont capables de passer au stade supérieur. Car ce n’est pour l’instant qu’une révolte. Pas encore une révolution.

  1. « Tayyip fils de pute ». Il s’agit d’un qualificatif communément utilisé ces jours-ci à l’égard du Premier ministre. Plus tard dans la journée, İdil me dira qu’une association de travailleuses du sexe a déclaré qu’elles étaient elles bien sûres qu’il ne s’agissait pas d’un de leurs fils. []
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