Voyage en solitaire ...

C’est la seconde fois seulement, en 36 ans, que je passe les fêtes seul. La première fois, c’était en 2000 : j’avais été embauché au Penthièvre deux semaines avant Noël, c’était un peu trop frais pour prendre des vacances. Je n’avais pas encore d’appartement à Saint-Brieuc, et logeais donc à Paimpol chez mes parents — qui, eux, étaient retournés en Franche-Comté voir la famille. Ils avaient bien fait les choses, me laissant un sapin et des cadeaux à ouvrir, mais tout de même, le réveillon de Noël fut un peu glauque. Je me souviens m’être promené en fin d’après-midi dans les rues de Paimpol. Place du marché, des animations, un podium, de la musique dans les hauts-parleurs de la ville, lumières égayant la nuit tombante. Mais c’est petit, le centre de Paimpol : à peine sorti des deux ou trois rues concernées, retour à la réalité. Trottoirs gris, plus de décorations ni de chalands s’affairant aux achats de dernière minute. Jusque quelques vieux rentrant chez eux le dos courbé, tenant à la main le même sac de courses que tous les autres jours de l’année. Rentré déprimé, j’avais trompé le blues qui s’installait en me calant dans un fauteuil avec les livres offerts ce soir-là et déballés tout seul. Autant dire que retourner au travail fut un plaisir.

Cette année, c’est différent. On ne fête évidemment pas Noël en Turquie et, à part pour quelques collègues qui ne comprennent pas pourquoi[1], ce sont des jours comme les autres. Lundi 24 décembre donc, dernier cours de turc, suivi d’un agréable pot avec Didem, ma meilleure prof de turc du monde, et William, qui est d’accord bien que déjà en intermédiaire[2]. En rentrant, ouverture de deux colis arrivés le matin même, précieusement gardés au fond de mon sac toute la journée, le premier envoyé par mes parents et le second, je le découvre tout à la fin, par tous les copains de Saint-Brieuc. Merci, merci, merci ! Je sautais tellement partout que j’ai eu du mal à me coucher. Autant dire qu’aller au travail le lendemain — j’avais cours à 9h — fut un peu difficile.

Pour Nouvel-an, je n’avais rien prévu, ayant décidé de me laisser guider par le hasard. Qui a failli m’entraîner sur la rive anatolienne avec Idil et Mutlucan, mais leur soirée est tombée à l’eau. J’allais me rabattre sur le cinéma mais, arrivé à l’arrêt de bus, je me suis rendu compte que j’avais oublié ma carte d’abonnement et, une fois rentré à la maison, je n’ai plus eu le courage de ressortir. Petite soirée de lecture, le cinoche étant reporté à aujourd’hui. Kesstuvavoir ? Ben, ce qu’il faut voir à la période de Noël, et qu’à l’époque de la trilogie précédente nous étions justement allés voir chaque fois en famille : les aventures d’un hobbit aux pieds velus et d’un homme dégénéré aux yeux globuleux. Séance à 18h, en 3D, version originale sous-titrée. Un morceau de chocolat et j’y vais. Demain commencent les corrections des examens et la préparation des rattrapages.

Mon disque de Noël :

  • Betty Davis, de Betty Davis

Mes derniers disques de 2012 :

  • High Violet, de The National
  • Hallucination Engine, de Material
  • Bodily Functions, de Matthew Herbert

Mes premiers disques de 2013 :

  • AlasNoAxis, de Jim Black
  • Vers les lueurs, de Dominique A
  1. Certains sont rentrés en France pour l’occasion, en déplaçant leurs  cours, et je n’ai pas de problème avec ça — j’ai moi-même fait un saut de puce début décembre à Saint-Brieuc, et me suis arrangé pour pouvoir profiter au maximum de l’intersemestre afin de ne pas rater l’accouchement. Ce qui me tue, ce sont ceux — rares heureusement — qui voudraient que le monde entier se plie à leurs désirs et que la Turquie leur offre des vacances à Noël. On ne doit pas vivre dans le même monde. []
  2. Sont énervants, ces normaliens : à peine sortis de la crèche, arrivés en même temps que toi à Istanbul et déjà quasi-turcophones et Stambouliotes de naissance. Par contre, ils s’enrhument vite : encore fragiles, ces bébés-là. []

Mes nuits avec Malkolm ...

Depuis trois mois maintenant, je suis seul à Istanbul. Et les soirées sont longues — d’autant plus longues que la nuit tombe vite. Assez rapidement, j’ai ressenti le besoin d’un peu de compagnie. Puis ce besoin a grandi. Internet me tendait les bras, j’ai plongé. Cherché et cherché. La famille étant loin, pourquoi ne pas tenter quelque chose de nouveau ? Après tout, je ne dois pas être le seul à Istanbul qui cherche à tromper sa solitude. J’ai d’abord rencontré Markus. Pas un Turc, manifestement, même s’il le parle mieux que moi. Suédois, le Markus. Bien sous tous rapports, et doué pour les massages, disait-il, le genre qui fait du bien là où ça te fait mal.

Je me voyais bien passer quelques nuits avec Markus, mais il était au-dessus de mes moyens. Solidarité nationale oblige, Markus, pas chien, m’a présenté Malkolm. Moins cher, peut-être moins doué pour les massages — mais je ne le saurai jamais, n’ayant pu tester Markus. Ce qui est sûr, c’est que Malkolm a la peau douce et le caractère enveloppant. Parfait pour de longues soirées d’hiver. Il est arrivé cet après-midi et me plaît beaucoup. Je sens qu’on va passer de bons moments ensemble, Malkolm et moi. Malkolm, mon fauteuil de bureau de chez Ikea.

Hava çok güzel, di mi ? ...

Première neige sur Istanbul, 20 décembre 2012

Ce matin, j’ai failli me réveiller à la campagne. Ç’aurait pu être chez Sylviane et Yvon, aux Fourgs, dans cette ancienne ferme comtoise où je ne suis pas retourné depuis près de dix ans. Après un copieux petit-déjeuner, on aurait chaussé les skis de fond directement à la porte du garage. Arrivés au fond du jardin, on aurait rejoint la piste qui passe derrière la maison et la relie au réseau des balades hivernales du haut-Doubs. Le bonheur.

Quelques heures plus tard, gentiment moulus et sévèrement souriants, on aurait repointé le bout de nos lattes dans le jardin. Se débarrasser des combinaisons, prendre une bonne douche, et la fin d’après-midi se serait écoulée à causer et à lire, affalés dans les fauteuils près de la cheminée. Le soir, Yvon aurait sorti d’un placard, comme on montre un trésor, les morceaux de comté et de gruyère suisse qu’il laisse soigneusement vieillir afin de donner du goût à la fondue. Dans le caquelon, il aurait ajouté le petit verre de goutte qui fait la différence et, les estomacs se remplissant, la conversation aurait roulé derechef sur des horizons aussi gelés qu’accueillants. Le bonheur, bis.

Mais ce matin, je n’étais pas aux Fourgs. J’étais comme il se doit à Istanbul, émergeant de la première nuit où j’ai eu froid. Hier la température n’était pourtant pas si basse, autour de 8ºC, mais il y avait un vent coupant et glacé comme la bise de l’est de la France. Dans la nuit, le vent est tombé, et le thermomètre aussi, passant sous zéro et permettant aux premiers flocons de recouvrir la rue, le quartier, la ville. Ici pas de jardin, et encore moins de skis, mais un sourire de la même béatitude en sortant pour aller bosser. Rien, ni les bus qui t’éclaboussent, ni les trottoirs qui glissent, n’a pu m’enlever ce sourire aujourd’hui. La neige en ville, me direz-vous, ce n’est pas celle de la campagne : elle est noire et fondante, et guère bucolique. Peut-être. Mais la neige à Istanbul est aussi belle qu’était épais le brouillard qui recouvrait le Bosphore d’un manteau de douce mélancolie.

À quand la journée du « changement » ? ...

Aujourd’hui, nous disent les Nations unies[1], c’est la Journée internationale des migrants. En France, qui le pouvoir « socialiste » va-t-il bien pouvoir trouver à expulser ? Qui va-t-il mettre à la rue ou l’y laisser, au mépris des lois qui imposent l’accueil des demandeurs d’asile ?

Pour se mettre les yeux en face des trous, je copie ici un mail récent émanant d’un membre de la Cimade et du Réseau éducation sans  frontières des Côtes-d’Armor — j’ajoute juste un lien sur le squat de Pacé. C’était le 2 décembre, c’est un exemple comme ça. Parmi d’autres. Parmi d’autres journées où les migrants, c’est internationalement qu’on se fout de leur gueule.

Bonjour,
Des nouvelles

1) Comme vous le savez, le squat de Pacé a été démantelé, la très grande majorité des familles ont été relogées un peu partout dans le 35 afin de briser la solidarité. Le matin de l’expulsion ils ont été invités à se rendre à la préfecture pour se voir attribuer un hébergement provisoire, les militants n’ont pas eu le droit de rentrer. Une fois qu’on leur eut attribué leur lieu de destination on les a fait sortir par l’arrière à l’abri des regards pour les mettre dans un taxi (certaines familles 2 taxis). Beaucoup sont en milieu rural, sans moyen de transport, sans Restos du cœur… certains doivent se rendre à la Cour Nationale du Droit d’Asile (CNDA) la semaine prochaine, comment feront-ils ? Je vous passe les détails sordides … de quoi nous plaignons-nous, ils ne vont plus pouvoir manger, mais ils ont un toit !

2) Lana et son petit garçon de 5 ans sont à l’hôtel jusqu’à demain après ? je tel au CG demain matin.

3) La famille hébergée à Trégueux va devoir quitter les lieux, les vacances sont terminées, au mieux ils seront à l’hôtel à Saint-Brieuc, où ils devront se réhabituer à manger froid, au pire ils seront envoyés à l’autre bout du département, ou pire. La Cimade 22 a pris des engagements auprès de la mairie, j’espère que nous pourrons les tenir, en tout état de cause merci à cette municipalité de leur avoir épargné la rue pendant un mois et en particulier merci à Catherine Signé. Je téléphone au 115 et au maire demain.

4) Toutes les familles à l’hôtel mangent froid, parfois depuis plusieurs mois.

5) Je recherche du matériel pour nourrisson (11 jours) pour une maman Dublin 2 qui sera à l’auberge de jeunesse demain merci de votre aide.

Éric

PS : je ne sais pas combien il y a encore de personnes à la rue, car certaines n’ont aucun contact+ voire pas de téléphone.

  1. C’est pas un oxymore, ça, Nations unies ? []
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