Suite de notre voyage en agro-business. Aujourd’hui, Notre pain quotidien, de Nikolaus Geyrhalter. Ce film possède quelques points communs avec We feed the world, d’Erwin Wagenhofer, dont je vous entretenais précédemment. Tous deux sont des documentaires, ont été réalisés en 2005 par des cinéastes autrichiens, et sont sortis en France cette année. Tous deux parlent de ce que nous mangeons, et d’où cela vient. Et tous deux sont de glaçantes réussites. Chacun adopte néanmoins un point de vue particulier, créant ainsi une vraie complémentarité. Là où We feed the world démonte et explique le système, Notre pain quotidien le montre. Frontalement. Sans commentaire. La caméra est le plus souvent immobile. Proche de son sujet, elle enregistre, en grand-angle, les opérations de production. Comment appeler cela autrement? Qu’elle soit animale ou végétale, la nourriture issue de l’agro-industrie est fabriquée (décomposée, pourrait-on dire parfois) exactement comme on assemble une 206 sur les chaînes de Peugeot-Sochaux. Méticuleusement, mais sans aucun égard, jamais. Le travail est scientifiquement organisé, et son contenu est soigneusement vidé de son sens.
Deux choses sont particulièrement frappantes dans Notre pain quotidien. L’omniprésence des machines, d’abord. Incroyables images — et se dire qu’il y a des ingénieurs qui conçoivent tout ça, bien payés au chaud dans des bureaux. Pour découper et vider le saumon, tuer le bœuf, trier les poussins, ramasser les poulets et les débiter, cueillir les olives, traiter les poivrons, traiter les tomates, traiter les pommes, arracher les patates, il y a, il faut des machines. Complexes, brutales, inoxydables. Frappe aussi, à chaque étape de la chaîne, l’omniprésence des humains — ce que We feed the world ne faisait que suggérer. Certes, ils ne sont pas nombreux. Mais ils restent nécessaires, ces esclaves modernes de chaînes qui ne produisent que la mort mais où, parce que ce qu’il y a à transformer est d’abord (si peu) vivant, tout ne peut pas être absolument contrôlé par des capteurs électroniques. Pour accrocher le poulet, pattes en l’air, au crochet qui le mènera à la décapitation, il faut des mains humaines. Pour conduire l’avion qui noie le tournesol de pesticides, également. Pour arranger les pommes dans la barquette avant étiquetage, pour étourdir puis saigner le bœuf, encore.
Et puis revient, à chaque séquence, le rituel de la pause déjeuner. Où les ouvriers reprennent quelque humanité en sirotant un café, en s’allumant une cigarette, en mordant dans un sandwich. Cette ignoble bouffe que chacun contribue à élaborer — ignoble parfois par le goût, toujours par ses conditions de production —, tous en mangent. Tous: eux, et nous, complices de bonne volonté, car si l’on ne mange pas ce que d’autres ont tué, on meurt à notre tour, n’est-ce pas? Remarquable film, abyssales perspectives. Par où commencer? Par ne plus être complice. Manger autrement, des aliments autrement produits. On ne défend pas la vie en industrialisant son mépris.