Archive pour la catégorie 'Manger'

Salade de carottes

Mardi 16 mai 2006

Premier matin au Retour de pêche. Quand on descend les escaliers, on passe devant les chiottes du restaurant que rien ne dissimule. Odeur d’eau de javel. Une femme est en train de nettoyer, à genoux sur le carrelage. Je choisis une table au hasard. Arrive la dame des chiottes, les bras tendus vers le sol et tenus à l’écart de son corps, les mains ouvertes, comme si elle terminait à peine de les secouer. J’ai juste le temps d’espérer qu’elle vient d’enlever ses gants avant qu’elle ne me serve mon eau chaude. À cette heure-ci, la lumière noire et les lampions ne sont pas allumés, l’éclairage est moins flatteur et le kitsch moins rigolo. Mais on n’est pas là pour rêver, s’pas?

De passage ce midi pour me laver les dents, et faire passer un mauvais kebab (mangé au bord du lac, tout de même) avec un bout du kouglopf de Céline. Dans le couloir qui mène aux chambres, un placard ouvert dégueule de chiffons et de produits d’entretien, un torchon traîne à un mètre du présentoir à journaux où s’entassent des piles de Gala et France-Dimanche. Hier soir, j’en ai parcouru un pour savoir quel était le secret qui lie intimement Marc-Olivier Fogiel à Pascal Sevran. Vraisemblablement pas grand-chose, puisque ce n’était pas dans le titre et qu’il fallait se fader la lecture des « bonnes feuilles » du dernier bouquin de Sevran pour espérer l’apprendre. Pas le courage. Alors que dans un numéro plus ancien, on savait dès la une pourquoi ce même Sevran et Michel Drucker sont inséparables depuis vingt-cinq ans : ce sont des « fils de Dalida ». Ah.

Deuxième soir au Retour de pêche. La serveuse, pour apprêter la fin de ses longues jambes, a troqué ses affreux escarpins à bout pointu et talons perçants de la veille, qui faisaient songer à son approche à une charge de Trompe-la-mort pendant la sieste, contre un genre de ballerines noires à lacets, bas, plat et souple. Ben voilà, c’est pas compliqué d’améliorer les choses, et en plus c’est joli.

Ce soir, j’ai pensé à l’appareil photo. Mais je ne suis pas à la table de l’alligator : elle était déjà prise. J’ai juste une immense orchidée de plastique plantée dans une bouteille de rhum (avec l’étiquette — c’était du Saint James) remplie de sable. Mais à côté, il y a la table avec le crocodile en plastique, où dînent deux hommes qui n’ont pas l’air de me voir. Je tente une photo rapide sans viser, on verra bien. (à venir après développement, c’est du noir et blanc argentique).

À part ça le buffet d’entrées est correct, plus intéressant par sa diversité que par sa finesse, et le poisson OK. Dommage que, tout comme le buffet, l’accompagnement ne soit pas maison — encore un qui s’approvisionne chez Stalaven… Et dire que le conseil général des Côtes-d’Armor vient de leur refiler 450 000 euros pour les aider à construire une nouvelle usine de salades à Guingamp. Alors qu’ils sont déjà leader de ce marché. Faut bien que les impôts aillent à ceux qui le méritent : à une époque déjà lointaine, le père Stalaven avait planté des arbres en Afrique. Ça vaut bien un gros chèque, même tardif.

Faute de goût

Lundi 15 mai 2006

Premier soir au Retour de pêche, un hôtel de Ploërmel où je suis en déplacement pour quelques jours. La chambre est deux fois plus petite que celle du Thy où j’ai dormi jeudi dernier et bien moins agréable — la porte des chiottes ne ferme pas, par exemple. Il me restera un troisième hôtel à tester dans quinze jours, et s’il faut revenir une quatrième fois (il faudra bien), hé bé comme qui dirait, j’aurai toutes les cartes en main.

Soirée étape = restaurant de l’hôtel. La plupart des tables sont en bois, celle qui m’échoit (« Un couvert ? ») a sa nappe, blanche avec dessins de bateaux, recouverte d’un plateau de verre. Pile en-dessous du néon à lumière noire, qui vrille l’œil de façon légère mais lancinante, donne de beaux reflets à l’eau de la carafe, et transforme les pages blanches de mon Libé en pages jaunes de Midi Olympique. Oui, je lis le journal à table au resto. Sinon, je me fais chier entre les plats.

Pourtant, il n’y a pas de quoi s’ennuyer ici : à la droite de ma table, un palmier en plastique trône majestueusement. Sur la table, une fleur non identifiée en plastique, et un alligator, en plastique itou. Environ soixante-dix centimètres de long hors tout, le bestiau. Gueule ouverte, exhibant fièrement une dentition sans carie. Regret d’avoir laissé l’appareil photo dans la chambre. Il y a d’autres animaux en plastique sur plusieurs autres tables, beaucoup d’autres plantes en plastique et même des vahinés en carton. Ambiance resto de plage dans un pays chaud. Au fond de la salle, il y a encore une imitation de bar à punch pour faire comme dans les séries télé.

Et puis le clou du spectacle : de faux lampions romains. Des demi-sphères en métal noir retournées et suspendues par trois chaînes au plafond, desquelles s’échappe une flamboyance mordorée. Sauf que la flamboyance ne résulte pas de la combustion d’une huile épaisse imbibant une mèche de forte section, mais de l’agitation, par un petit ventilateur, d’une toile triangulaire et synthétique au-dessus d’une ampoule à incandescence typique de l’âge industriel.

C’est de très mauvais goût, mais ça a le mérite d’aller au bout de l’idée. À un (gros) détail près : les chaises. Va trouver, sur une plage d’Acapulco, des chaises en chêne à haut dossier, revêtues d’une tapisserie à grosses fleurs marron. Chez ta grand-mère, oui. À Acapulco, non.