Archive pour la catégorie 'Manger'

We fuck the world (deuxième partie)

Dimanche 18 novembre 2007

Suite de notre voyage en agro-business. Aujourd’hui, Notre pain quotidien, de Nikolaus Geyrhalter. Ce film possède quelques points communs avec We feed the world, d’Erwin Wagenhofer, dont je vous entretenais précédemment. Tous deux sont des documentaires, ont été réalisés en 2005 par des cinéastes autrichiens, et sont sortis en France cette année. Tous deux parlent de ce que nous mangeons, et d’où cela vient. Et tous deux sont de glaçantes réussites. Chacun adopte néanmoins un point de vue particulier, créant ainsi une vraie complémentarité. Là où We feed the world démonte et explique le système, Notre pain quotidien le montre. Frontalement. Sans commentaire. La caméra est le plus souvent immobile. Proche de son sujet, elle enregistre, en grand-angle, les opérations de production. Comment appeler cela autrement? Qu’elle soit animale ou végétale, la nourriture issue de l’agro-industrie est fabriquée (décomposée, pourrait-on dire parfois) exactement comme on assemble une 206 sur les chaînes de Peugeot-Sochaux. Méticuleusement, mais sans aucun égard, jamais. Le travail est scientifiquement organisé, et son contenu est soigneusement vidé de son sens.

Deux choses sont particulièrement frappantes dans Notre pain quotidien. L’omniprésence des machines, d’abord. Incroyables images — et se dire qu’il y a des ingénieurs qui conçoivent tout ça, bien payés au chaud dans des bureaux. Pour découper et vider le saumon, tuer le bœuf, trier les poussins, ramasser les poulets et les débiter, cueillir les olives, traiter les poivrons, traiter les tomates, traiter les pommes, arracher les patates, il y a, il faut des machines. Complexes, brutales, inoxydables. Frappe aussi, à chaque étape de la chaîne, l’omniprésence des humains — ce que We feed the world ne faisait que suggérer. Certes, ils ne sont pas nombreux. Mais ils restent nécessaires, ces esclaves modernes de chaînes qui ne produisent que la mort mais où, parce que ce qu’il y a à transformer est d’abord (si peu) vivant, tout ne peut pas être absolument contrôlé par des capteurs électroniques. Pour accrocher le poulet, pattes en l’air, au crochet qui le mènera à la décapitation, il faut des mains humaines. Pour conduire l’avion qui noie le tournesol de pesticides, également. Pour arranger les pommes dans la barquette avant étiquetage, pour étourdir puis saigner le bœuf, encore.

Et puis revient, à chaque séquence, le rituel de la pause déjeuner. Où les ouvriers reprennent quelque humanité en sirotant un café, en s’allumant une cigarette, en mordant dans un sandwich. Cette ignoble bouffe que chacun contribue à élaborer — ignoble parfois par le goût, toujours par ses conditions de production —, tous en mangent. Tous: eux, et nous, complices de bonne volonté, car si l’on ne mange pas ce que d’autres ont tué, on meurt à notre tour, n’est-ce pas? Remarquable film, abyssales perspectives. Par où commencer? Par ne plus être complice. Manger autrement, des aliments autrement produits. On ne défend pas la vie en industrialisant son mépris.

We fuck the world

Vendredi 16 novembre 2007

«Étant donné l’état actuel de l’agriculture dans le monde, on sait qu’elle pourrait nourrir 12 milliards d’individus sans difficulté. Pour le dire autrement, tout enfant qui meurt actuellement de faim est, en réalité, assassiné.» C’est Jean Ziegler, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, qui l’affirme dans l’excellent documentaire d’Erwin Wagenhofer, We feed the world. Ziegler n’y va pas de main morte, mais il faut bien reconnaître que l’économie-monde l’y encourage. Un humain sur six souffre de malnutrition chronique. Un enfant de moins de dix ans meurt de faim toutes les cinq secondes (en 2006). 90% du soja avalé goulûment par nos animaux de batterie est importé, notamment du Brésil, où il pousse sur le souvenir de la forêt vierge et de sa biodiversité, tandis que les paysans sans terre meurent, ici encore, de la faim.

Si vous vous êtes toujours demandé comment il était possible de voir, dans nos super-marchés, de si beaux rayons garnis de milliers d’exemplaires de la même cuisse de poulet, si vous ne savez pas encore qu’on peut cultiver du maïs uniquement pour le brûler, si vous n’avez jamais vu les serres espagnoles où poussent toujours plus de légumes sans saveur (en attendant que le Maroc ou l’Italie les produisent pour moins cher), si vous ne vous doutez pas que, chaque jour, la quantité de pain jetée à Vienne (1,6 million d’habitants) suffirait à nourrir Graz, seconde ville du pays (320000 habitants), We feed the world est fait pour vous.

Mais le principal mérite du film est peut-être ailleurs. Pas seulement dans la volonté de montrer les dégâts du système agro-alimentaire mondial — encore un exemple toutefois: en deux phrases, Jean Ziegler explique comment, constatant que la volaille européenne exportée est disponible, sur le marché de Dakar, au tiers du prix local, le paysan sénégalais n’a d’autre choix que l’émigration clandestine, puis l’exploitation comme ouvrier agricole en Espagne ou balayeur à Paris. D’exemples de ce type, et d’images qui font froid dans le dos, le film ne manque pas — l’abattoir industriel de poulets est d’ailleurs au-delà de toutes les noires anticipations des meilleurs auteurs de science-fiction. Mais We feed the world donne aussi la parole aux patrons. Et pas à n’importe lesquels.

Karl Otrok, tout d’abord, directeur de la production pour la Roumanie du groupe Pioneer, numéro un mondial des semences. Otrok est mal dans sa peau: il confesse faire «à 100% ce que la direction demande», mais pense que les aubergines cultivées traditionnellement par les petits paysans ont plus de goût que les hybrides qu’il essaie de leur fourguer à prix d’or. Il souhaite même qu’ils n’aient pas les moyens de s’en payer, et soient obligés de rester des agriculteurs bio sans le savoir. «On a déjà bousillé toute l’Europe de l’ouest, et maintenant on va bousiller l’est», finit-il par lâcher. Mais il semble ne rien faire de concret pour que ça change.

Peter Brabeck, lui, fait tout pour que rien ne change. Il a bien raison: il est PDG de Nestlé, première multinationale de l’agro-alimentaire, et il s’extasie devant ces belles usines, ultra-robotisées, où il n’y a «presque pas de personnel». Et il se demande bien pourquoi, dans notre société d’abondance, certains peuvent encore avoir du vague-à-l’âme. Heureux homme, et pauvres égarés que nous sommes, à nous préoccuper du sort des autres et de celui de la planète… Allez, mardi, ou peut-être dimanche, on ira voir Notre pain quotidien. Hé oui, c’est le Mois du film documentaire, en ce moment, l’occasion de voir de bons films qui, sans ça et sans les Fondus déchaînés, co-organisateurs ce soir, ne viendraient jamais à Saint-Brieuc.

Au fait: Avec ironie, Erwin Wagenhofer a fait du slogan de Pioneer le titre de son film (littéralement: «Nous nourrissons le monde»). J’emprunte quant à moi le titre de ce billet à celui de l’hymne de la World Company, écrit par les Guignols de l’info (et vous laisse faire la traduction).

La grande bouffe

Lundi 1 octobre 2007

C’est pas souvent que j’achète Ouest-France. Mais là, coup sur coup, deux affichettes m’interpellent. Mercredi 26 septembre, «Ceux qui font bouger la culture à Saint-Brieuc»; et, vendredi 28, «Votre maire sera-t-il candidat en 2008?» Vous me direz que les deux sujets n’ont rien à voir, à quoi je répondrai:

  • a) que j’ai le droit de m’intéresser à plusieurs choses en même temps, non mais.
  • b) que de toute façon, ce n’est ni de l’une, ni de l’autre, que je souhaite vous entretenir aujourd’hui.

Car:

  • a) le traitement de ces deux sujets était pour le moins inintéressant. Une galerie de portraits vus et revus dans le premier cas, une bête carte du département dans le second.
  • b) c’est finalement autre chose qui a retenu mon attention.

Il s’agissait:

  • a) d’une publicité parue dans la page Agriculture de l’édition du 26. On y vante «l’aliment CECAB, l’aliment gagnant». On est en Bretagne, hein, qu’est-ce qu’on nourrit en Bretagne? Des cochons. Des centaines de milliers de cochons qui doivent engraisser à pas trop cher pour que leurs côtes fassent le plus vite possible la taille des barquettes en polystyrène. Un de ces cochons est dessiné sur ladite pube. Un gentil joli porcelet à l’œil brillant et dont le sourire laisse deviner le plaisir qu’il prend à ingurgiter le tas de petits tubes blancs disposé devant lui, sur une assiette s’il vous plaît. À l’intérieur du cochon, on aperçoit, par transparence, un moteur. Que l’on devine de Formule 1, puisque figurent aussi, sur ce petit chef-d’œuvre de propagande, un drapeau à damier, ainsi que les expressions: «Accélérateur de performances», «Prix, performances, sécurité!!!». Le tout amenant à cette implacable conclusion: «Passez à la vitesse supérieur, rejoignez-nous!» Ceci pour ceux qui n’ont pas encore compris que, devant «agroalimentaire», on met le mot «industrie», et que ce n’est pas tout à fait anodin.
  • b) d’un article, paru dans la même page, mais le 28. «La filière porcine veut des aides à l’export», indique le titre. Ben oui, l’Europe est en surproduction («autosuffisante à 107%», en langage journalistique), donc faut vendre ailleurs. Problème: nos cochons sont trop chers! Je résume: l’euro fort ne facilite certes pas les exportations, mais c’est surtout le prix des aliments qui nous pénaliserait. Les petits tubes Cecab, c’est bien, mais pas suffisant. On n’a en effet plus le droit d’utiliser des farines animales, et pas encore celui de gaver les cochons au maïs OGM. Bref, on gémit dans les chaumières. Et on réclame des sous pour «compenser ces handicaps qui ne résultent pas de la volonté des éleveurs». Mais au fait, qui est ce «on»? Tout au long de l’article, on nous parle d’Europe, sans qu’on sache vraiment qui, en Europe, est dans la gêne. Au dernier paragraphe, ça se précise. Premiers mots: «Les producteurs». Derniers mots: «Marché du porc breton». La toute-puissante industrie du porc breton, donc, qui a depuis longtemps démontré que son immense civisme valait bien les torrents de subventions qu’elle reçoit, et ceux de lisier qu’elle déverse un peu partout en retour.

Alors quoi, y a-t-il une morale à tout cela? Est-elle à rapprocher des déclarations de la FNSEA qui, voyant arriver les timides propositions du Grenelle de l’environnement, hurle, toujours dans Ouest-France du 28 septembre, page 3: «Nous n’accepterons pas une restriction drastique de l’utilisation des pesticides»?

Ben non, y a pas de morale. Juste l’amer et répété constat que l’agriculture «conventionnelle» en général, et son avatar breton en particulier, voyant l’iceberg se rapprocher, continue sa route, met les gaz, et demande que l’on ajoute du charbon dans la chaudière. Pour le profit de quelques-uns, qui sauront quitter le navire à temps. Les autres (l’environnement, la santé des populations, les ménages les moins aisés, etc., sans oublier la plupart des agriculteurs) ont commencé à sombrer depuis un bon moment déjà. On leur élèvera, si quelques familles venaient à se plaindre, un monument commémoratif.

Oiseau et ours, lièvre et poisson

Mercredi 17 mai 2006

Ce midi, après le hot-dog passé au micro-ondes et la balade dans Ploërmel, nouvelle escale dans ma chambre du Retour de pêche pour un bout de kouglopf. C’est dans ces brefs instants que Roland a définitivement perdu Susan, dans des circonstances qu’on aurait du mal à imaginer pires.

Il reste encore près de cent pages sur les 950 que compte Magie et Cristal, quatrième tome du cycle de La Tour Sombre, par Stephen King, et ce qu’il nous faisait redouter depuis le début est arrivé.

Même avec dix ans d’interruption entre le troisième et le quatrième volume, j’ai replongé dans l’intrigue comme au premier jour. Une fois qu’on s’est laissé happer par la simplissime première phrase de cette saga, plus moyen de décrocher vraiment.

«L’homme en noir fuyait à travers le désert et le pistolero le poursuivait.» On pourrait y voir un gros cliché. Mais il ne faut pas (toujours) confondre éléments classiques d’une geste héroïque et grosses ficelles éculées. Cette histoire de mondes en décomposition, de portes qui s’ouvrent et de destins qui se croisent, de quête tendue vers un hypothétique champ de roses est rondement bien menée, ses personnages attachants, ses développements haletants. Stephen King au meilleur de sa forme. Il reste trois tomes.