Archive pour la catégorie 'Hôtellerie'

Trébucher

Dimanche 20 mai 2007

Dinan est une jolie ville. «Peut-être la plus jolie ville de Bretagne», proclame même le prospectus de l’Office de tourisme, citant un obscur écrivain du dix-neuvième siècle. Quand on associe l’adjectif «joli» au substantif «ville», on sous-entend en général: vieilles pierres, maisons à pans de bois, pavés. Et aussi boutiques à touristes, mais là n’est pas le propos. Parlons plutôt des cailloux qui censément dissimulent la plage abandonnée. Qui font que se déplacer à Dinan est un plaisir pour les yeux, et une douleur pour les pieds. Tu n’es jamais content, toi: on te donne un chouette endroit où bosser, en plus tu loges dans un hôtel sympa et confortable (on a connu pire…), il fait presque beau, et tu te plains de tes pieds. Pas des miens, en fait. Moi ça va, merci. Je suis jeune, j’ai pas encore trop mal au dos, j’ai pas encore trébuché sur un des ces maudits pavés (donc je me déplace sans béquilles), j’ai pas de bébé en poussette ni de vieillard en fauteuil roulant à promener en espérant que sa cataracte ne l’empêche pas de profiter du paysage, transformé en film crypté de Canal + par la grâce des incessants changements de niveau produits par le passage d’un caillou à l’autre, et je préfère marcher sur la route que sur les trottoirs, ça me donne l’impression d’être en manif perpétuelle. Faut aimer les manifs, quand tu vis à Dinan, car les trottoirs, quand il y en a, ressemblent à ça:

Ah, je sens que ça commence à vous intéresser, mes histoires de fauteuils roulants. Depuis trois semaines que je bosse à Dinan, je n’ai trouvé qu’un seul établissement accessible à un handicapé en fauteuil: le tribunal. Qui dispose même d’une entrée spécifique et bien identifiée par le pannonceau suivant:

Le problème, c’est la mention «Veuillez vous faire annoncer à l’accueil». Il n’y a pas de sonnette. Pour atteindre l’accueil, il faut monter une marche d’une quinzaine de centimètres… Attention, pas n’importe quelle marche: elle est en granit garanti patiné par les ans. Peut-être un des plus beaux granits de Bretagne.

Mirvoila

Mardi 6 juin 2006

Incroyable! Tous les hôtels de Ploërmel sont pleins… Enfin, tous ceux qui correspondent à ce que je peux réclamer en frais de déplacement, et à un minimum de confort. Pas question de retourner au Thalassa, vraiment pas cher mais sale, où j’ai dû passer une nuit la semaine dernière. Il ne reste qu’une possibilité: le Retour de pêche, qui a l’immense avantage d’avoir dix-sept chambres. Mirvoiladonk, alors que je m’étais juré de ne plus y retourner.

Après un premier séjour dans la chambre 1, j’occupe la chambre 7 depuis hier soir, et jusqu’à demain matin. C’est la même, à l’étage du dessus. Avec quelques petits plus appréciables: la porte des chiottes ferme et on ne sent pas les ressorts du matelas. Normal, il est en mousse. Un peu mou, mais pas trop. La télé, une vieille Radiola, fait place à une Philips récente. Grise au lieu de noire. C’est tout.

La semaine prochaine, si le Saint-Marc (à tester) et le Thy (bien) sont toujours complets, on me suggère dans mon oreillette de chercher une chambre d’hôte. Pas con.

Yakapluyalé

Mercredi 17 mai 2006

Horreur! La serveuse a remis ses affreux escarpins — ou plutôt, elle en possède une seconde paire, moins pointue du bout, mais tout aussi trompe-la-mortante du talon. Ce troisième et dernier soir au Retour de pêche ne rachètera donc pas les deux précédents.

Surtout qu’en m’asseyant — même table qu’hier, mais sans l’orchidée —, je me rends compte que j’ai oublié de parler de la musique. D’ambiance, la musique. Qui colle avec la déco, quoi. Yakadanser revient comme chaque jour, suivi d’autres médiocres zoukeries, le tout couronné par un genre de r’n'b minimaliste (autant dans l’orchestration que dans l’inspiration).

Rien n’est perdu, cependant: les moules sont bonnes, et en matière de musique, j’ai mieux dans la chambre. Le Bodily Functions de Matthew Herbert, par exemple, que j’écoute en écrivant. Chouette mélange de jazz et d’électronique transmis par Bart lors du week-end à Limoges.

Et puis, toujours transmises par Bart, quelques reliques que je suis chargé de numériser. Les seules traces, sur deux cassettes audio, de séances vieilles d’une dizaine d’années.

Sur la première, une BASF CEII («Fantastic sound for CD», ce qui veut dire chrome de base), une face est consacrée à l’album Come To Daddy d’Aphex Twin. Ça, je peux laisser tomber, je l’ai acheté en CD depuis (c’est grandiose et publié par Warp Records). L’intéressant est sur l’autre face:

  • The Firm, duo Bart-Gator sale et mal élevé, avec, en invité surprise permanent, Tom à la batterie, et, à essayer de retrouver quelque part, l’intervention de Mitch («une guitare fantôme à l’envers quelque part en haut à droite derrière la lampe», d’après Bart). J’aime bien le sautillement démembré de Gaze mais, ce soir, j’ai un faible pour les sombres déchirements de Feckless Chronicles (Heavenly God’s Bagfly – The Cold-Wave Mix)
  • PowerFishBand, soit Fish, Bart et Tom. Plus technique, plus funk, étonnament en mono. Je n’ai pas participé à ces effusions, mais je tiens à dire que la numérisation en chambre d’hôtel se fait avec la platine cassettes qui a servi à leur enregistrement, en ces samedis coupés de l’extérieur où le monde se réduisait au Cactus Blockhaus et à l’étage du garage de mes parents, billard, bière, pétard.
  • Toujours sur la même face, des choses que Bart a réalisées après qu’il fut parti en Angleterre: huit expériences électroniques avec Jibbs [modif du 28 juin: une expérience avec Jibbs faite en Franche-Comté et sept expériences de Bart tout seul dans sa chambre à Leeds]
  • et quelques chansons avec Rachael. Ces dernières, les plus faciles à enregistrer du lot, sont les plus pourries, saturées presque tout du long. Et on me dit dans mon oreillette qu’elles ont été enregistrées en studio! Bart, tu faiblis trop devant les filles…

Sur la seconde cassette, sans marque et sans qualité, une simple mention: «Nous et moi». Il y en a à qui cela doit rappeler des vendredis soir à Tavey, et un vieux poste dont on entend très distinctement les tac-tac sur la bande. J’ai pas encore commencé à la numériser, celle-là. On en reparlera.

Oiseau et ours, lièvre et poisson

Mercredi 17 mai 2006

Ce midi, après le hot-dog passé au micro-ondes et la balade dans Ploërmel, nouvelle escale dans ma chambre du Retour de pêche pour un bout de kouglopf. C’est dans ces brefs instants que Roland a définitivement perdu Susan, dans des circonstances qu’on aurait du mal à imaginer pires.

Il reste encore près de cent pages sur les 950 que compte Magie et Cristal, quatrième tome du cycle de La Tour Sombre, par Stephen King, et ce qu’il nous faisait redouter depuis le début est arrivé.

Même avec dix ans d’interruption entre le troisième et le quatrième volume, j’ai replongé dans l’intrigue comme au premier jour. Une fois qu’on s’est laissé happer par la simplissime première phrase de cette saga, plus moyen de décrocher vraiment.

«L’homme en noir fuyait à travers le désert et le pistolero le poursuivait.» On pourrait y voir un gros cliché. Mais il ne faut pas (toujours) confondre éléments classiques d’une geste héroïque et grosses ficelles éculées. Cette histoire de mondes en décomposition, de portes qui s’ouvrent et de destins qui se croisent, de quête tendue vers un hypothétique champ de roses est rondement bien menée, ses personnages attachants, ses développements haletants. Stephen King au meilleur de sa forme. Il reste trois tomes.