Archive pour la catégorie 'Écologie'

Stéatose hépatique

Samedi 15 décembre 2007

Je me souviens d’un fameux Nouvel-An qui, avant de finir en pyramide humaine dans la salle de la DDE de Saint-Sauveur, Haute-Saône, avait commencé en course-poursuite, dans et autour de ladite salle. Je crois que c’était Arnaud qui avait apporté, pour compléter le menu de nos réjouissances, une boîte de foie gras. Ulf n’était pas d’accord, et il avait bien raison: on ne devrait pas prendre de plaisir au résultat d’une torture. Donc, le premier d’entre nous, Ulf boycottait le foie gras. Je précise en passant, à l’attention de celles et ceux qui n’ont pas la chance de le connaître, que «Ulf» est évidemment un surnom — c’est aussi un authentique prénom allemand, et ceci n’est d’ailleurs pas totalement étranger à cela, mais n’attendez pas de moi que je vous révèle un demi-secret de collégiens attardés. Bref, l’intéressé lui-même préfère ce surnom à son véritable patronyme qui est Glorient Ürchner et, soit dit en passant, il a bien raison.

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We fuck the world (deuxième partie)

Dimanche 18 novembre 2007

Suite de notre voyage en agro-business. Aujourd’hui, Notre pain quotidien, de Nikolaus Geyrhalter. Ce film possède quelques points communs avec We feed the world, d’Erwin Wagenhofer, dont je vous entretenais précédemment. Tous deux sont des documentaires, ont été réalisés en 2005 par des cinéastes autrichiens, et sont sortis en France cette année. Tous deux parlent de ce que nous mangeons, et d’où cela vient. Et tous deux sont de glaçantes réussites. Chacun adopte néanmoins un point de vue particulier, créant ainsi une vraie complémentarité. Là où We feed the world démonte et explique le système, Notre pain quotidien le montre. Frontalement. Sans commentaire. La caméra est le plus souvent immobile. Proche de son sujet, elle enregistre, en grand-angle, les opérations de production. Comment appeler cela autrement? Qu’elle soit animale ou végétale, la nourriture issue de l’agro-industrie est fabriquée (décomposée, pourrait-on dire parfois) exactement comme on assemble une 206 sur les chaînes de Peugeot-Sochaux. Méticuleusement, mais sans aucun égard, jamais. Le travail est scientifiquement organisé, et son contenu est soigneusement vidé de son sens.

Deux choses sont particulièrement frappantes dans Notre pain quotidien. L’omniprésence des machines, d’abord. Incroyables images — et se dire qu’il y a des ingénieurs qui conçoivent tout ça, bien payés au chaud dans des bureaux. Pour découper et vider le saumon, tuer le bœuf, trier les poussins, ramasser les poulets et les débiter, cueillir les olives, traiter les poivrons, traiter les tomates, traiter les pommes, arracher les patates, il y a, il faut des machines. Complexes, brutales, inoxydables. Frappe aussi, à chaque étape de la chaîne, l’omniprésence des humains — ce que We feed the world ne faisait que suggérer. Certes, ils ne sont pas nombreux. Mais ils restent nécessaires, ces esclaves modernes de chaînes qui ne produisent que la mort mais où, parce que ce qu’il y a à transformer est d’abord (si peu) vivant, tout ne peut pas être absolument contrôlé par des capteurs électroniques. Pour accrocher le poulet, pattes en l’air, au crochet qui le mènera à la décapitation, il faut des mains humaines. Pour conduire l’avion qui noie le tournesol de pesticides, également. Pour arranger les pommes dans la barquette avant étiquetage, pour étourdir puis saigner le bœuf, encore.

Et puis revient, à chaque séquence, le rituel de la pause déjeuner. Où les ouvriers reprennent quelque humanité en sirotant un café, en s’allumant une cigarette, en mordant dans un sandwich. Cette ignoble bouffe que chacun contribue à élaborer — ignoble parfois par le goût, toujours par ses conditions de production —, tous en mangent. Tous: eux, et nous, complices de bonne volonté, car si l’on ne mange pas ce que d’autres ont tué, on meurt à notre tour, n’est-ce pas? Remarquable film, abyssales perspectives. Par où commencer? Par ne plus être complice. Manger autrement, des aliments autrement produits. On ne défend pas la vie en industrialisant son mépris.

We fuck the world

Vendredi 16 novembre 2007

«Étant donné l’état actuel de l’agriculture dans le monde, on sait qu’elle pourrait nourrir 12 milliards d’individus sans difficulté. Pour le dire autrement, tout enfant qui meurt actuellement de faim est, en réalité, assassiné.» C’est Jean Ziegler, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, qui l’affirme dans l’excellent documentaire d’Erwin Wagenhofer, We feed the world. Ziegler n’y va pas de main morte, mais il faut bien reconnaître que l’économie-monde l’y encourage. Un humain sur six souffre de malnutrition chronique. Un enfant de moins de dix ans meurt de faim toutes les cinq secondes (en 2006). 90% du soja avalé goulûment par nos animaux de batterie est importé, notamment du Brésil, où il pousse sur le souvenir de la forêt vierge et de sa biodiversité, tandis que les paysans sans terre meurent, ici encore, de la faim.

Si vous vous êtes toujours demandé comment il était possible de voir, dans nos super-marchés, de si beaux rayons garnis de milliers d’exemplaires de la même cuisse de poulet, si vous ne savez pas encore qu’on peut cultiver du maïs uniquement pour le brûler, si vous n’avez jamais vu les serres espagnoles où poussent toujours plus de légumes sans saveur (en attendant que le Maroc ou l’Italie les produisent pour moins cher), si vous ne vous doutez pas que, chaque jour, la quantité de pain jetée à Vienne (1,6 million d’habitants) suffirait à nourrir Graz, seconde ville du pays (320000 habitants), We feed the world est fait pour vous.

Mais le principal mérite du film est peut-être ailleurs. Pas seulement dans la volonté de montrer les dégâts du système agro-alimentaire mondial — encore un exemple toutefois: en deux phrases, Jean Ziegler explique comment, constatant que la volaille européenne exportée est disponible, sur le marché de Dakar, au tiers du prix local, le paysan sénégalais n’a d’autre choix que l’émigration clandestine, puis l’exploitation comme ouvrier agricole en Espagne ou balayeur à Paris. D’exemples de ce type, et d’images qui font froid dans le dos, le film ne manque pas — l’abattoir industriel de poulets est d’ailleurs au-delà de toutes les noires anticipations des meilleurs auteurs de science-fiction. Mais We feed the world donne aussi la parole aux patrons. Et pas à n’importe lesquels.

Karl Otrok, tout d’abord, directeur de la production pour la Roumanie du groupe Pioneer, numéro un mondial des semences. Otrok est mal dans sa peau: il confesse faire «à 100% ce que la direction demande», mais pense que les aubergines cultivées traditionnellement par les petits paysans ont plus de goût que les hybrides qu’il essaie de leur fourguer à prix d’or. Il souhaite même qu’ils n’aient pas les moyens de s’en payer, et soient obligés de rester des agriculteurs bio sans le savoir. «On a déjà bousillé toute l’Europe de l’ouest, et maintenant on va bousiller l’est», finit-il par lâcher. Mais il semble ne rien faire de concret pour que ça change.

Peter Brabeck, lui, fait tout pour que rien ne change. Il a bien raison: il est PDG de Nestlé, première multinationale de l’agro-alimentaire, et il s’extasie devant ces belles usines, ultra-robotisées, où il n’y a «presque pas de personnel». Et il se demande bien pourquoi, dans notre société d’abondance, certains peuvent encore avoir du vague-à-l’âme. Heureux homme, et pauvres égarés que nous sommes, à nous préoccuper du sort des autres et de celui de la planète… Allez, mardi, ou peut-être dimanche, on ira voir Notre pain quotidien. Hé oui, c’est le Mois du film documentaire, en ce moment, l’occasion de voir de bons films qui, sans ça et sans les Fondus déchaînés, co-organisateurs ce soir, ne viendraient jamais à Saint-Brieuc.

Au fait: Avec ironie, Erwin Wagenhofer a fait du slogan de Pioneer le titre de son film (littéralement: «Nous nourrissons le monde»). J’emprunte quant à moi le titre de ce billet à celui de l’hymne de la World Company, écrit par les Guignols de l’info (et vous laisse faire la traduction).

Vieilles recettes

Mardi 16 octobre 2007

Et si on disait un peu de mal des journaux? On s’est payé Ouest-France l’autre jour, ayons donc un peu d’ambition et attaquons-nous à plus prestigieux. Le Monde, tiens. J’achète Le Monde le dimanche parce que je collectionne leurs DVD de grands films à pas cher — même si ça a bien augmenté récemment, vu qu’en plus du film, ils nous refilent désormais une biographie complète du réalisateur. L’autre dimanche, le 7 octobre, y avait Rusty James et, donc, la bio de Francis Ford Coppola. L’annonce de ce bonus occupait la partie droite de la une. À gauche, un titre sur l’affaire politico-économique du moment: «EADS: Mme Lagarde ordonne une enquête sur le rôle de l’Etat». Et au milieu, une superbe et poignante photo, gros plan en contre-plongée sur un beau visage de femme, lumière divine, yeux fermés et larme qui coule le long de joue. Ç’aurait été une statue ou un tableau qu’on se serait cru dans un musée, en train d’admirer une pietà. Mais cette femme-là ne portait pas la douleur consécutive à la crucifixion de son illégitime rejeton. Elle était elle-même le Christ — visuellement parlant, s’entend. Les faits plaident moins en sa faveur: Marion Jones s’est dopée, elle a triché pour remporter ses médailles olympiques, elle a mis le temps à l’avouer, mais elle le fait en écrasant une larme: «C’est avec une grande honte que devant vous je peux vous dire que j’ai trahi votre confiance.» La syntaxe est approximative, mais le sentiment est bien chrétien, sortez vos mouchoirs.
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