Nous avons bien essayé, mais rien n’y a fait: notre chat n’aime ni la pâtée, ni les croquettes bio que l’on peut trouver à Saint-Brieuc. Et comme nous achetons les croquettes en paquet super-familial (7,5 kg), pas le choix: il nous faut, régulièrement, nous rendre dans un quelconque hypermarché, que nous parvenons autrement à éviter, pour refaire des provisions. Cela nous permet de rester en contact avec la vie «normale» que décrit la tévé — néons, déshumanisation, promotions — et puis on peut se rendre compte des «progrès» réalisés par nos dealers. Cet après-midi à Carrefour, par exemple, exposition sur le développement durable avec quizz pour savoir où l’on en est, logo du WWF, et affichage des actions du géant de la tête de gondole: promesse de réduction, en deux ans, de 10% de ses dépenses d’énergie, et présence, dès aujourd’hui, de 140 produits du commerce équitable dans les rayons. 140 produits… quand on sait qu’un hypermarché dispose d’au moins 25 000 références, pour les plus petits, et que les monstres qui font la fierté du secteur peuvent monter à plus de 100 000. Et puis 140 produits de quel commerce équitable? Comment croire que la grande distribution, qui exploite ses employés de la façon la plus vile (flicage, temps partiel subi, etc.) et pressure ses fournisseurs à coups de marges arrières, a vraiment la volonté de soutenir le commerce équitable, qui prône une juste rémunération des producteurs?
Bref, ça me fatigue, les hypers. Et avec ce rhume qui s’installe, j’en avais presque des vertiges. Après le passage en caisse, révélateur de l’exploitation décrite plus haut (la caissière avait fait passer douze packs de lait au lieu de douze bouteilles, et comme la somme à annuler était trop importante au regard du montant de ma note, elle avait besoin de sa chef et de sa clé magique pour rectifier le tir: son angoisse devant la baisse de rythme de sa caisse se lisait dans ses yeux et dans sa façon de se gratter compulsivement l’avant-bras), je décide donc de m’offrir une crêpe au sucre dans le nouvel espace snack Carrefour. La cliente précédente avait pris un café. Pendant que ma crêpe chauffe, le serveur vide le marc de café de la machine. Mais il ne fait pas comme tous les garçons de café du monde, qui ouvrent un tiroir, tapent d’un coup sec le contenant dessus avant d’aller le visser sur l’embout de la machine qui distribue le café fraîchement moulu. Non. Il met la dosette à la poubelle. J’hallucine! Les machines à café de bistrot se mettent aussi aux dosettes! En payant, je demande confirmation.
«Dites, je n’ai pas rêvé, la machine à café, c’est bien une machine à dosettes?
— Oui, c’est bien fait, hein?
— Euh…
— Pour nous, c’est plus pratique [1]
— Mais c’est dommage pour l’environnement.
— Ah, c’est le progrès!»
[1]: après réflexion, j’en doute: il faut extraire chaque dosette de son emballage individuel, opération qui n’existait pas auparavant, et à la fin la prendre dans ses doigts pour la jeter.