Archive pour la catégorie 'Cinéma'

Où est passé mon texte ?

Mercredi 13 février 2008

Ainsi donc les scénaristes étatsuniens, ayant eu gain de cause, cessent-ils leur grève. Dommage que l’audiovisuel public français soit lui-même aujourd’hui en grève: il aurait pu s’en faire l’écho. Nul doute que, comme à l’accoutumée, les bulletins d’info auraient été pleins de commentaires et de micro-trottoirs se félicitant que la prise d’otages ait enfin cessé. Quatorze semaines que cela durait! Plus de talk-shows du soir depuis le déclenchement de la grève le 5 novembre, le tournage de dizaines de séries interrompu, celui de nombreux films retardé, la cérémonie des Golden Globes annulée, celle des Oscars menacée… et, chez nous, dans la France de l’exception culturelle, l’inquiétude: pourrons-nous voir la fin de la saison trois de Prison Break?
Lire le reste de cet article »

Le verre un tout petit peu plein

Jeudi 3 janvier 2008

De retour du ciné — It’s a free world, le dernier Ken Loach, poignant, mais pas spécialement le message optimiste rêvé pour entamer l’année du bon pied —, cette bonne nouvelle glanée chez Greenpeace: le Japon renonce aux cinquante baleines à bosse qu’il avait prévu de harponner pour raisons «scientifiques» cette saison. Les mille autres sur sa liste, dont on imagine qu’elles n’ont pas de bosse, seront tout de même expédiées ad patres, c’est-à-dire dans des frigos, car le Japonais moyen ne mange pas suffisamment de steak de cétacé pour que la science avance à un rythme convenable. Ressers-toi, Japonais, la grandeur de ton pays en dépend!

We fuck the world (deuxième partie)

Dimanche 18 novembre 2007

Suite de notre voyage en agro-business. Aujourd’hui, Notre pain quotidien, de Nikolaus Geyrhalter. Ce film possède quelques points communs avec We feed the world, d’Erwin Wagenhofer, dont je vous entretenais précédemment. Tous deux sont des documentaires, ont été réalisés en 2005 par des cinéastes autrichiens, et sont sortis en France cette année. Tous deux parlent de ce que nous mangeons, et d’où cela vient. Et tous deux sont de glaçantes réussites. Chacun adopte néanmoins un point de vue particulier, créant ainsi une vraie complémentarité. Là où We feed the world démonte et explique le système, Notre pain quotidien le montre. Frontalement. Sans commentaire. La caméra est le plus souvent immobile. Proche de son sujet, elle enregistre, en grand-angle, les opérations de production. Comment appeler cela autrement? Qu’elle soit animale ou végétale, la nourriture issue de l’agro-industrie est fabriquée (décomposée, pourrait-on dire parfois) exactement comme on assemble une 206 sur les chaînes de Peugeot-Sochaux. Méticuleusement, mais sans aucun égard, jamais. Le travail est scientifiquement organisé, et son contenu est soigneusement vidé de son sens.

Deux choses sont particulièrement frappantes dans Notre pain quotidien. L’omniprésence des machines, d’abord. Incroyables images — et se dire qu’il y a des ingénieurs qui conçoivent tout ça, bien payés au chaud dans des bureaux. Pour découper et vider le saumon, tuer le bœuf, trier les poussins, ramasser les poulets et les débiter, cueillir les olives, traiter les poivrons, traiter les tomates, traiter les pommes, arracher les patates, il y a, il faut des machines. Complexes, brutales, inoxydables. Frappe aussi, à chaque étape de la chaîne, l’omniprésence des humains — ce que We feed the world ne faisait que suggérer. Certes, ils ne sont pas nombreux. Mais ils restent nécessaires, ces esclaves modernes de chaînes qui ne produisent que la mort mais où, parce que ce qu’il y a à transformer est d’abord (si peu) vivant, tout ne peut pas être absolument contrôlé par des capteurs électroniques. Pour accrocher le poulet, pattes en l’air, au crochet qui le mènera à la décapitation, il faut des mains humaines. Pour conduire l’avion qui noie le tournesol de pesticides, également. Pour arranger les pommes dans la barquette avant étiquetage, pour étourdir puis saigner le bœuf, encore.

Et puis revient, à chaque séquence, le rituel de la pause déjeuner. Où les ouvriers reprennent quelque humanité en sirotant un café, en s’allumant une cigarette, en mordant dans un sandwich. Cette ignoble bouffe que chacun contribue à élaborer — ignoble parfois par le goût, toujours par ses conditions de production —, tous en mangent. Tous: eux, et nous, complices de bonne volonté, car si l’on ne mange pas ce que d’autres ont tué, on meurt à notre tour, n’est-ce pas? Remarquable film, abyssales perspectives. Par où commencer? Par ne plus être complice. Manger autrement, des aliments autrement produits. On ne défend pas la vie en industrialisant son mépris.

We fuck the world

Vendredi 16 novembre 2007

«Étant donné l’état actuel de l’agriculture dans le monde, on sait qu’elle pourrait nourrir 12 milliards d’individus sans difficulté. Pour le dire autrement, tout enfant qui meurt actuellement de faim est, en réalité, assassiné.» C’est Jean Ziegler, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, qui l’affirme dans l’excellent documentaire d’Erwin Wagenhofer, We feed the world. Ziegler n’y va pas de main morte, mais il faut bien reconnaître que l’économie-monde l’y encourage. Un humain sur six souffre de malnutrition chronique. Un enfant de moins de dix ans meurt de faim toutes les cinq secondes (en 2006). 90% du soja avalé goulûment par nos animaux de batterie est importé, notamment du Brésil, où il pousse sur le souvenir de la forêt vierge et de sa biodiversité, tandis que les paysans sans terre meurent, ici encore, de la faim.

Si vous vous êtes toujours demandé comment il était possible de voir, dans nos super-marchés, de si beaux rayons garnis de milliers d’exemplaires de la même cuisse de poulet, si vous ne savez pas encore qu’on peut cultiver du maïs uniquement pour le brûler, si vous n’avez jamais vu les serres espagnoles où poussent toujours plus de légumes sans saveur (en attendant que le Maroc ou l’Italie les produisent pour moins cher), si vous ne vous doutez pas que, chaque jour, la quantité de pain jetée à Vienne (1,6 million d’habitants) suffirait à nourrir Graz, seconde ville du pays (320000 habitants), We feed the world est fait pour vous.

Mais le principal mérite du film est peut-être ailleurs. Pas seulement dans la volonté de montrer les dégâts du système agro-alimentaire mondial — encore un exemple toutefois: en deux phrases, Jean Ziegler explique comment, constatant que la volaille européenne exportée est disponible, sur le marché de Dakar, au tiers du prix local, le paysan sénégalais n’a d’autre choix que l’émigration clandestine, puis l’exploitation comme ouvrier agricole en Espagne ou balayeur à Paris. D’exemples de ce type, et d’images qui font froid dans le dos, le film ne manque pas — l’abattoir industriel de poulets est d’ailleurs au-delà de toutes les noires anticipations des meilleurs auteurs de science-fiction. Mais We feed the world donne aussi la parole aux patrons. Et pas à n’importe lesquels.

Karl Otrok, tout d’abord, directeur de la production pour la Roumanie du groupe Pioneer, numéro un mondial des semences. Otrok est mal dans sa peau: il confesse faire «à 100% ce que la direction demande», mais pense que les aubergines cultivées traditionnellement par les petits paysans ont plus de goût que les hybrides qu’il essaie de leur fourguer à prix d’or. Il souhaite même qu’ils n’aient pas les moyens de s’en payer, et soient obligés de rester des agriculteurs bio sans le savoir. «On a déjà bousillé toute l’Europe de l’ouest, et maintenant on va bousiller l’est», finit-il par lâcher. Mais il semble ne rien faire de concret pour que ça change.

Peter Brabeck, lui, fait tout pour que rien ne change. Il a bien raison: il est PDG de Nestlé, première multinationale de l’agro-alimentaire, et il s’extasie devant ces belles usines, ultra-robotisées, où il n’y a «presque pas de personnel». Et il se demande bien pourquoi, dans notre société d’abondance, certains peuvent encore avoir du vague-à-l’âme. Heureux homme, et pauvres égarés que nous sommes, à nous préoccuper du sort des autres et de celui de la planète… Allez, mardi, ou peut-être dimanche, on ira voir Notre pain quotidien. Hé oui, c’est le Mois du film documentaire, en ce moment, l’occasion de voir de bons films qui, sans ça et sans les Fondus déchaînés, co-organisateurs ce soir, ne viendraient jamais à Saint-Brieuc.

Au fait: Avec ironie, Erwin Wagenhofer a fait du slogan de Pioneer le titre de son film (littéralement: «Nous nourrissons le monde»). J’emprunte quant à moi le titre de ce billet à celui de l’hymne de la World Company, écrit par les Guignols de l’info (et vous laisse faire la traduction).