Vous avez remarqué ?

Tiens, c’est férié, aujourd’hui.

Je devrais me reposer.

Ou peut-être devrais-je aller faire mes courses dans une grande surface de bricolage?

C’est un férié particulier, aujourd’hui, vous avez remarqué? Le jour des morts, des cimetières et des chrysanthèmes. Peut-être devrais-je alors aller au cimetière célébrer mes ancêtres et amis disparus. Il y a un grand cimetière à côté de la maison. Est-il beau? Je ne sais pas encore. N’y suis jamais allé. Aujourd’hui est le jour idéal pour déambuler dans un cimetière sans attirer l’attention. Mais qu’irais-je y faire, alors que je n’ai personne à y voir? Je suis dans cette ville depuis trop peu de temps pour avoir déjà à y faire des visites au cimetière.

Aujourd’hui, jour férié, je vais plutôt m’occuper des vivants. Ceux à qui je n’ai pas donné de nouvelles depuis (trop) longtemps. Tu as loupé un épisode? Ce n’est pas ce que tu crois: des épisodes, il y en a bien eu, mais ils n’ont pas été diffusés. La NSA sait tout, certes, elle prend mais ne donne pas encore. Alors je suis désolé, vois-tu: la NSA sait des choses sur moi que tu ne sais pas encore. Elle sait peut-être même des choses sur moi dont je n’ai pas conscience. Je dois bien appartenir à un profil quelconque sur l’échelle dite EÉMELCLT (EspionnageÉconomiqueMaquilléEnLutteContreLeTerrorisme). Ultra-gauchiste biologique à tendance légèrement geek sur les bords, un truc comme ça. Écouter plus de métal en vieillissant est-il un facteur aggravant?

Vous avez remarqué? Je sais encore faire des introductions super longues avant d’entrer dans le vif du sujet. De là à savoir si c’est une qualité, faudrait demander aux algorithmes de la NSA. Aujourd’hui, je n’analyse pas, je cause.

Vous avez remarqué? L’Allemagne n’a toujours pas de gouvernement. Cela fait un mois et demi que la meilleure amie d’Obama a triomphalement remporté ses législatives, en ratant toutefois la majorité absolue de quelques sièges. Si les sociaux-démocrates voulaient bien se rappeler de ce que veulent dire les mots «social» et «démocrate», ils s’associeraient fissa avec les Verts et Die Linke, et ils gouverneraient demain. Mais en Allemagne comme ailleurs, les sociaux-démocrates ne sont plus à gauche depuis longtemps, et préféreront s’allier à la droite. Au cimetière des illusions perdues, il y a du monde, et pas seulement le premier novembre.

Vous avez remarqué? J’ai encore ajouté un paragraphe pour délayer la soupe et retarder le déclenchement des opérations. C’est important, les préliminaires.

Vous avez remarqué? J’ai encore déménagé.

Quoi? Hé oui, ça y est, on est entré dans le vif du sujet. Faut revenir des toilettes et remettre la bonne chaîne, les pubes sont finites.

Replay: j’ai encore déménagé. Deux fois, même.

Une fois: d’Istanbul à Saint-Brieuc. C’était fin juillet.

Deux fois: de Saint-Brieuc à Nancy. C’était mi-août.

Je dis «je» parce que c’est moi qui parle, mais évidemment, nous étions quatre, Céline, Gaspard, Achille et moi. Je dis «je» aussi parce que c’est de ma faute, tout ça.

Partir à Istanbul, d’abord. Y vivre une année intense, riche d’événements et de nouvelles amitiés, et de la découverte d’un si beau pays que son gouvernement étouffe tranquillement.

(Vous avez remarqué? Je pense toujours que beaucoup de choses sont politiques. Tout, en fait.)

Vivre à Istanbul. Waouh.

Vivre à Istanbul. Loin de Saint-Brieuc, où Céline a passé sa grossesse, et accouché d’un Achille que tu n’as pas encore vu mais qui marche presque déjà. Ça passe vite quand on le dit comme ça, mais en vrai c’est plus long.

Vivre à Istanbul tous ensemble, d’avril à juillet. Waouh.

Vivre à Istanbul, mais moi je bosse, et la ville n’est pas vraiment adaptée aux tout-petits: un peu frustrant sur les bords. Surtout vers la fin, quand nos vacances en Cappadoce se sont transformées en démarches administratives pour le déménagement.

Rentrer à Saint-Brieuc, en sachant qu’on n’y restera pas. Ben oui, on part à Nancy. Cette fois, j’ai trouvé du boulot. Un vrai boulot! Trente-six ans, enfin fonctionnaire… Maître de conférences, que ça s’appelle. À l’Université de Lorraine. À Nancy, donc.

Et voilà, j’ai eu ce que je cherchais. Un bureau, un ordinateur, et depuis fin août, je suis enfermé dedans l’un et devant l’autre. Parfois, j’en sors pour aller devant des étudiants. Je leur raconte des trucs sur les médias, l’information, la communication.

Parfois, c’est dans un amphi. Un grand, avec un tableau genre plus grand que ton salon et une estrade du même acabit, où je suis tout seul, obligé d’être assis parce que ce con de micro est fixé à la table, et je blablate deux heures sans m’arrêter devant 350 étudiants. Enfin, 350 inscrits, et un peu plus de 200 présents, à peu près. Ça s’appelle la première année de licence. Ça s’appelle un cours magistral. Pas vraiment la forme d’enseignement que je préfère mais, paradoxalement, celle que je réussis peut-être le mieux pour l’instant. Et où je prends du plaisir, ça je ne m’y attendais pas. Prendre du plaisir avec un petit groupe où l’échange est facile, je connaissais — et à Istanbul, il y en avait eu beaucoup. S’éclater en étant vissé à une chaise, faut le vivre pour y croire.

Parfois, c’est dans une petite salle, mais alors très petite et en forme de couloir. Là, ils sont douze étudiants. Ça s’appelle la Licence professionnelle Journalisme et médias locaux. C’est surtout pour cette partie-là que j’ai été recruté, rapport à mon passé dans ladite presse et à mes recherches qui portent principalement sur icelle.

Ce qui n’était pas prévu, c’est que de cette licence-là, je deviendrais le responsable, disons au premier octobre, ça te va? Mon prédécesseur ne m’a pas vraiment demandé si ça m’allait, en fait. Il a posé une disponibilité, averti les collègues fin août, et m’a refilé le paquet. M’a aidé, bien sûr, en faisant en sorte que la rentrée se passe bien. Mais c’était pas un champion de l’organisation — une bonne partie des heures que je devrais passer à préparer mes cours et à jouer avec mes enfants et à avoir du bon temps avec mon amoureuse, ben je la passe à régler des problèmes d’emploi du temps et à découvrir des trucs-pas-prévus-qui-devraient-l’être.

Bref, me voilà bombardé responsable. Et encore, je n’ai que douze étudiants à gérer. Les 350 de première année, c’est Adeline, avec qui je partage le bureau et qui vient comme moi d’être recrutée, qui s’en occupe. Laisse-moi te dire que ce n’est pas de tout repos. Heureusement qu’on a un secrétariat de choc. Sans ça…

Vous avez remarqué? Je n’ai pas encore parlé de politique à propos de l’université. Vaut peut-être mieux pas. Si je commence, ce mail n’aura jamais de fin. Lentement mais sûrement, l’université devient comme la poste et l’hôpital. L’ombre de l’ombre du service public qu’ils devraient être. On n’ose pas parler de souffrance au travail parce que nous sommes l’antre du savoir et de la réflexion, mais à l’université aussi, on externalise le ménage, on pressure les administratifs, on gèle des postes, on charge la barque. Le monde dans lequel nous vivons est une gigantesque expérience de mesure des capacités d’encaissement des salariés. De mesure du rayon de courbure des échines, aussi. C’est ça ou la crise. C’est ça ou le chômage. C’est ça ou le terrorisme. Ce sera ça et les bruits de botte.

Vous avez remarqué? Je n’ai pas encore parlé de Nancy.

Vivre à Nancy. Chouette ville, beaucoup de parcs, facile d’y faire du vélo. Un tramway dont le monde entier rigole tellement il est mal conçu, mais bon, il dépanne. Un roi polonais mort dans l’incendie de sa robe de chambre, ça c’est con. Pensez à lui, le premier novembre. Des bergamotes, mais c’est pas bon. Peu de maraîchers bio mais une liste d’attente pour une Amap. Une crèche en face de la maison, peut-être une place pour Achille en février. Une école à deux pas pour Gaspard, et des copains pour lui — ça lui manquait: Istanbul, quatre mois, aura été la plus longue période de sa vie sans vivre en collectivité (il avait commencé la crèche à trois mois et demi). Des amis, aussi, qui ont adouci l’atterrissage, et grâce à qui nous avons un appartement (grand merci encore Alex!).

Vivre à Nancy. Ça me plaît bien, je crois. Ça va être bien. Ce sera bien dès que j’aurai retrouvé un équilibre travail/famille. À ce moment-là, tu verras: j’aurai même un peu de temps pour répondre aux messages des amis (il y en a qui attendent…). D’ici là, du temps, il y en aura toujours pour ceux qui voudront venir voir comment c’est, Nancy. C’est bien. Tu viens?

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