Le jour et la nuit

Lundi 3 juin, 10h30. Je suis en route pour une journée de travail à l’université. J’ai laissé Céline et les enfants au Barış Dünyası Parkı, le Parc de la paix mondiale, dont chaque arbre est offert par la représentation diplomatique d’un pays différent, mais que nous surnommons « le parc de la petite araignée », parce que parmi les jeux qu’il offre aux enfants se trouve une araignée plus petite que celle du « parc de la grande araignée » (ben oui, c’est tout simple, surtout si on sait qu’« araignée » désigne un ensemble de fils et de nœuds sur lesquels grimper), et situé aux confins de Beşiktaş et de Dikilitaş — ou, pour le dire autrement, au pied de la colline au sommet de laquelle nous habitons —, j’ai donc laissé Céline et les enfants au parc de la petite araignée, et je descends Ilhamur Caddesi, puis Ortabahce en direction du centre de Beşiktaş. Objectif : bus, fac, lecture des derniers mémoires que les étudiants doivent soutenir en fin de semaine, préparation de mon dernier examen final.

Sur ma route, quelques types en train d’effacer un tag sur le rideau de leur commerce. Un autre tag, non effacé celui-ci : « O.Ç. Tayyip »[1].  Quelques traces de poubelles brûlées sur la chaussée. Rien de plus. Rien de plus ? Étonnant, quand on sait que la nuit précédent a été le cadre d’affrontements particulièrement violents. À cet endroit même, et un peu plus loin, devant les bureaux stambouliotes du Premier ministre. J’hésite. Depuis cinq jours qu’Istanbul s’interroge sur la question de mettre ou non une majuscule à son printemps, une de ces majuscules qui font l’histoire, j’observe les événements depuis la maison. Les canons à eau, les quantités astronomiques de gaz lacrymogène déversées sur la ville — par grenade en tir tendu à hauteur de tête de manifestant —, les balles en caoutchouc, les robocops ultranombreux et leurs engins blindés ont eu raison de mon envie de me joindre au mouvement de protestation, parti de l’arrachage de quelques arbres au Parc Gezi, attenant à la place Taksim, avant de réveiller toutes les rancœurs accumulées contre un pouvoir de plus en plus coupé de sa population, autoritaire, méprisant et violent.

#occupygezi — sur les murs du Consulat de France, 3 juin 2013

J’hésite. J’ai du boulot. J’hésite. J’ai très envie. J’hésite. Mes pas me guident. J’hésite. Je longe le palais de Dolmabahçe, histoire de voir si tous ces pavés que j’ai vus, sur les vidéos diffusées sur le net, transportés au milieu de cette avenue très passante, y sont toujours. Ils n’y sont plus : rassemblés en tas au pied des arbres, ils n’entravent plus la circulation. À part ces quelques traces, tout semble parfaitement normal ce matin. Qu’on se soit battu dans ces rues jusqu’à 5h du matin est quasiment insoupçonnable — et pour cause, une heure après, des équipes de la ville étaient à pied d’œuvre pour nettoyer. Istanbul travaille le jour, et se soulève la nuit.

Devant le palais de Dolmabahçe

J’hésite. Je continue. Tas de pavés plus importants. Les restes d’une barricade, eux aussi repoussés sur le trottoir. Sur le trottoir justement, rien de particulier à signaler : des gens qui semblent vaquer, se rendre au travail ou à un rendez-vous. Quelques jeunes, oui, mais plus que d’habitude ?

J’hésite. Mes pas m’ont déjà mené au pied du stade İnönü. Celui de l’équipe de Beşiktaş, dont les supporters étaient en première ligne dans les émeutes de la nuit — paraît qu’ils ont réussi à prendre un TOMA, un de ces blindés à canon à eau. Les restes des tensions sont plus palpables ici. L’avenue côtière est certes ouverte à la circulation, mais les accès à Taksim sont eux fermés. Parsemés de débris. Un panneau publicitaire format sucette, complètement éventré, a été transformé en fenêtre sur le monde — fini les illusions, vive le monde réel.

Je n’hésite plus : il ne me reste qu’une côte à grimper pour être à Taksim, j’ai fait la moitié du chemin, il fait beau, pas de robocops à l’horizon. Je commence par contre à croiser des manifestants équipés de masques, qui suivent le même chemin que moi : à travers le parc puis l’avenue İnönü direction Taksim. Dans l’autre sens, des costumes-cravates et des quidams. Sur les marches, dans la montée du parc, un cireur de chaussures. Arrivé dans l’avenue İnönü, première barricade. Un groupe de touristes allemands se demande ce qu’il fait là, mais décide de poursuivre vers le haut. Je m’apprête à faire de même quand j’aperçois que ladite barricade a été ornée d’un slogan arraché à un hôtel prêt à ouvrir quelques centaines de mètres plus loin : « Let Good Things Happen ». Laisse les bonnes choses arriver. Bienvenue dans le cœur de la résistance à l’ordre établi.

La première barricade, sur l’avenue İnönü

D’autres barricades se succèdent. Au centre de l’une d’elles, à nouveau une sucette publicitaire éventrée, offerte comme un passage vers un monde nouveau. Istanbul, la Sublime porte.

La Sublime porte

Passé la porte, rendu à Taksim, pas de comité d’accueil. Depuis samedi soir, et malgré quelques jets de grenade pour ne pas se faire oublier, la police a, après intervention du président de la République, laissé Taksim et le Parc Gezi aux manifestants. De fait, Taksim est vide — il est onze heures du matin. Devant l’hôtel Marmara, un car régie de NTV incendié — la chaîne privée a été très critiquée, comme la quasi-totalité des médias audiovisuels turcs, pour son absence de couverture des événements — occupe le milieu de la chaussée. Un taxi en fait de temps à autre le tour. Des touristes le prennent en photo, je fais de même. Je n’ai que mon téléphone ce matin, mais je glane quelques souvenirs. J’ai renoncé cependant à ramasser une cartouche de gaz lacrymogène : je ne vais m’inventer un passé que je n’ai pas vécu.

Le simitçi du terminus des bus

Sur la place, la statue d’Atatürk est couverte de drapeaux, mais c’est à peu près tout. Au pied des marches qui mènent au Parc Gezi, le simitçi habituel est là, proposant simits, açmas et bouteilles d’eau aux rares passants. Mais les bus, dont c’est ici le point de départ, sont évidemment absents. Seuls le métro et le funiculaire fonctionnent. Sous la place, ils ne sont pas affectés par les barricades. Les usagers qui y ont été plusieurs fois gazés quelques jours plus tôt ont, par contre, été assez affectés par le comportement de la police. En face du simitçi, le drapeau turc flotte au soleil du matin, mais ce n’est plus le drapeau du gouvernemen. C’est — au moins symboliquement — celui de la résistance.

La résistance, justement, est à l’heure du réveil, et le parc est plus vivant que jamais. Sur l’esplanade qui le précède trônent quelques trophées : voitures incendiées — dont un bus de police —, bureau de la sécurité ravagé. Mais dans le parc, on semble au contraire s’appliquer à mettre en pratique une autre vie que celle, cadenassée et rétrograde, que promet le pouvoir en faisant passer pour quelques pillards les centaines de milliers de manifestants qui, à travers le pays, se sont soulevés contre lui. La question est : jusqu’à quand ? Combien de temps peut durer la « conquête de Taksim » ? Combien de temps le pouvoir peut-il laisser aux mains de ses opposants, même bigarrés et dépourvus d’une organisation d’ordre politique, la place centrale de la ville, celle qui concentre les symboles républicains qu’il s’acharne justement à démolir ? Le Premier ministre, si agressif et caricatural dans ses propos, donne en effet l’impression de vouloir écraser tout ce petit monde sous sa botte. Mais je connais pas assez la Turquie pour dire s’il est capable de la jouer assez finement — en lâchant du lest à propos du Parc Gezi ? — pour désamorcer la révolte. Ou si les révoltés sont capables de passer au stade supérieur. Car ce n’est pour l’instant qu’une révolte. Pas encore une révolution.

  1. « Tayyip fils de pute ». Il s’agit d’un qualificatif communément utilisé ces jours-ci à l’égard du Premier ministre. Plus tard dans la journée, İdil me dira qu’une association de travailleuses du sexe a déclaré qu’elles étaient elles bien sûres qu’il ne s’agissait pas d’un de leurs fils. []

2 Commentaires

  1. Vuillemot Claude
    Publié le 6 juin 2013 à 14:13 | Permalien

    Veux-tu bien ne plus aller trainer ton nez là ousque ça craint, vilain garnement. A Paris, hier, un étudiant militant de gauche s’est fait tabasser .Il est en état de mort cérébrale. Malgré tout tu as bien fait et ton téléphone a bien fonctionné et ton blog est fort bien troussé. Peut-on penser: Erdogan— Bachar Al-Assad même opiniâtreté? Même mépris pour ceux qui ne sont pas du même avis? Ce matin dans l’Est on lit que ce sont les étudiants qui mènent le jeu. J’y vais un peu fort, Bachar est un assassin, l’autre pas encore. N’empêche il vaut mieux te tenir loin des émeutes, vous devez nous revenir en entier et sans la moindre bosse tout en espérant qu’enfin un jour le bon sens, le respect de l’environnement, le devenir de l’être humain seront les motivations de ceux qui nous gouvernent.

  2. Vuillemot Claude
    Publié le 6 juin 2013 à 14:22 | Permalien

    J’ai oublié de dire que j’ai tiré ton texte pour Claude . Il me demande de le photocopier pour Cravanche donc je vais le faire. Pascale me dit que tu as écrit aussi sur ton site. J’ai tapé: loicballarini.fr et je n’ai rien trouvé concernant Istanbul. Où dois-je aller? Ah, et puis aussi le SOLEIL brille, même qu’on a 20°………………. et du vent. Comme quoi y a toujours quelque chose pour em…….

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