Demandez-moi ce qui s’est passé dimanche 3 février (et lundi 4, surtout)

J’ai failli être en retard.

La journée avait commencé par un de ces moments étranges et inattendus dont la sordide absurdité laisse sans voix. Elle s’est terminée par une explosion de bonheur dont j’ai failli rater le début, et je m’en serais voulu. Énormément.

Nous avions une réunion de notre groupe d’habitat participatif  à la maison. Lauriane s’était proposée de garder les enfants chez elle durant l’après-midi : vers 14h, nous débarquions donc avec Gaspard, buvions un thé, embarquions Erwan dans la voiture, direction chez nous, en route vers l’inattendu. Déjà, c’est un peu étrange de ne pas arriver le premier à une réunion qui a lieu chez soi — évidemment, nous avions pris un peu de retard au thé, mais heureusement, les premiers venaient d’arriver et n’avaient pas eu à attendre devant la porte de l’immeuble. On se gare, on se dit bonjour. Je ne sais plus qui se retourne en premier, mais très vite nous avons tous le regard fixé sur une vieille dame, vêtue d’une simple blouse — il fait froid, ce 3 février —, avachie sur un fauteuil roulant qu’elle semble avoir du mal à contrôler et qui descend inexorablement la pente de la place Glais-Bizoin. Bigre, que fait-elle là ? On n’aura pas la réponse à cette question, mais on apprend tout de même qu’elle pensionne à la résidence Édilys, quelques centaines de mètres plus haut.

Erwan et moi la ramenons à ses pénates. En bas, on sonne. Ça s’ouvre tout seul. Ascenseur, troisième étage. La dame est un peu sourde, mais elle sait où elle habite. À l’accueil cependant, personne. La dame veut de toute façon aller à sa chambre et n’a que faire d’attendre. Dans les couloirs, personne. Dans un recoin, trois petites vieilles regardent la télé. « Oh ! oui, je crois qu’elle habite par là. » Trouvé sa chambre, la dame sur son lit, son châle sur les épaules, nous reprenons le couloir dans l’autre sens. Accueil à nouveau : personne toujours. Bouton rouge : appel. Ça sonne. Ça sonne même à l’accueil où nous nous trouvons, mais où aucun accueillant n’est visible. Faut-il que nous décrochions nous-mêmes et répondions à notre propre appel ? Juste avant de basculer dans la science-fiction, une voix : « Allô ! » C’est à nous ? « Nous avons trouvé la dame de la chambre XXX dans la rue, nous l’avons ramenée dans sa chambre.
— Merci. »

C’est tout ? C’est tout. C’est au moins un merci. C’est aussi une des résidences les plus chères du coin. Mais le dimanche, c’est un moulin : on y entre comme on en sort. Ni vu, ni connu. Pourquoi nous essayons de monter ce projet d’habitat participatif, nous le savions déjà. Depuis ce dimanche, nous avons la preuve par l’absurde de la pertinence de notre démarche de partage et de solidarité entre générations (entre autres).

Bref, on réunionne. Vers 17h30, Céline revient des toilettes un peu gênée, ne sachant pas trop si elle a perdu les eaux ou pas. On est à deux semaines du terme, ça pourrait être le moment, mais elle n’a pas de contractions, alors que pour la naissance de Gaspard, elle avait su plusieurs heures avant que ce serait ce jour-là. On rigole un peu, on reprend du thé. On avance bien dans l’ordre du jour, il doit rester une heure de réunion ou à peu près quand, à 18h, cette fois c’est sûr, direction la maternité. Les copains décident d’aller terminer la réunion chez Jeanne et font la vaisselle (merci !), pendant que je préviens mon père et que nous prenons les affaires. Pas d’urgence toutefois : nous avons le temps d’aller chercher Gaspard, de lui expliquer la situation, de le laisser entre de bonnes mains avant de nous remettre entre celles de la médecine moderne.

Problème : Céline n’a toujours pas de contractions. Mais la poche des eaux étant rompue, pas question de quitter la maternité. « Si dans douze heures ça n’est pas fait, nous vous donnerons des antibiotiques pour éviter un risque d’infection. Si dans vingt-quatre heures le bébé n’est pas arrivé nous déclencherons l’accouchement. » Il serait donc peut-être utile d’ajouter au moins un bouquin aux affaires. Je retourne à la maison faire le complément, expliquer la situation à mon père, puis je vais accompagner Céline dans son premier repas hospitalier — rien de tel qu’une bonne bouffe insipide sur les coups de 22h30 pour te préparer à une nuit d’attente —, et je rentre me coucher — il n’y a qu’une place dans ces lits d’hôpitaux, on me renvoie donc à la maison.

Je n’ai jamais eu de problèmes pour m’endormir : je m’écroule. Trois heures plus tard, dring : « Le col est dilaté à quatre centimètres. Ce n’est pas pour tout de suite, mais elle souhaiterait votre présence. » Ben oui, on a répété les positions qui l’avaient aidée, il y a trois ans et demi, à mieux faire passer les contractions. Mais puisque ce n’est pas pressé, je mange quand même un petit truc, je vérifie les affaires d’école de Gaspard pour le matin et je préviens mon père que ce sera lui qui l’y emmènera. Enfin, je passe mon manteau. Re-dring. « Vous êtes où ? Le bébé est en route ! »

Bon alors là, la médecine : faudrait savoir. Y a le temps, ou y a pas le temps ? On verra ça plus tard : manifestement, y a plus. Heureusement que je suis malin comme un sioux (à défaut d’être rapide comme l’éclair) et que la voiture est juste en bas, et que la maternité est tout près, et que je connais l’entrée de nuit (il est alors plus de trois heures du matin). Je me présente à l’interphone : « Dépêchez-vous ! » Dans le couloir m’attend une aide-soignante, qui me tient la porte de la maternité ouverte et me faisant signe de me presser. J’arrive dans la salle d’accouchement en courant…

Je ne suis pas vraiment en avance, mais pas tout à fait en retard non plus. Cela dit, c’est pour bientôt. Très bientôt même, vu les encouragements de la sage-femme et le visage tordu par les contractions de Céline. Bizarre d’arriver à ce moment-là, il me faut plusieurs minutes pour que je ne me sente plus étranger à la scène. Céline pousse, le bébé progresse bien. Je remarque qu’elle a pu s’installer dans la position qu’elle avait indiqué préférer : assise. Je remarque aussi que la sage-femme lui demande de garder les fesses posées sur la table durant la contraction, alors que Krystel, qui a préparé Céline pour la deuxième fois, lui avait expliqué qu’il fallait au contraire soulever légèrement le bassin : le chemin est plus naturel, et cela soulage les douleurs. Mais vu l’heure à laquelle j’arrive, il serait malvenu de faire des commentaires.

Quelques contractions passent. Enfin, Céline me lance un regard, le premier depuis que je suis arrivé : « T’étais où ? » Sourire embarrassé. Pas le moment non plus de tenter une explication foireuse. Le travail continue — oui, ça s’appelle comme ça : le « travail ». C’est un vrai boulot : ça fait mal et ça a l’air d’être bien plus long que ça ne dure en réalité. Voici la tête. Une épaule. Céline crie. Deuxième épaule. Délivrance. Cordon. Peau à peau.

Peau à peau, jolie expression pour le plus beau des moments. Le bébé dans le sein de sa mère. La sage-femme, la stagiaire, l’aide-soignante ne t’arrachent plus ton bébé comme cela a pu se faire autrefois. Si tout va bien — et tout va bien ! —, y a-t-il un meilleur endroit pour un bébé qui vient de naître que la poitrine de sa mère ? Très vite, il perd ce teint bleu-gris de la naissance, prend des couleurs de bébé et trouve le sein. Première tétée. Il est temps de lui donner un prénom.

Ce sera Achille, né à quatre heures le quatre février deux mille treize. Bienvenue et longue vie, Achille.

Achille à quelques heures

Quand je pense que j’ai failli être en retard. Je m’en serais vraiment voulu. Énormément.

4 Commentaires

  1. Fine
    Publié le 3 mars 2013 à 0:53 | Permalien

    Tu m’etonnes que tu t’en serais voulu… Quelle histoire… Mais elle se termine bien… Tu me raconteras la suite de tes projets… Ce que ca dit en Turquie. Du coup vous y restez? Vous n’y restez plus? Ensemble? Pour combien de temps? De mon cote j’apprends a nouveau a reconstruire une vie une maison entiere toute vieille toute foutue ou je suis locataire mais ou tout est a refaire… Nouveau challenge qui tombe peut etre bien quand tu dois reconstruire Une vie… Plein de Bises.

  2. Angélique
    Publié le 3 mars 2013 à 10:25 | Permalien

    Longue vie à Achille !
    Encore félicitations à vous deux.
    Des bisous.

  3. Ninette
    Publié le 4 mars 2013 à 15:55 | Permalien

    Eh ben dis donc t’as bien failli tout rater…… il y aurait une bonne raison d’avoir des remords ta vie entière. Ouf, tu peux respirer à l’aise et gâter ta Céline le plus que tu pourras.
    L’histoire de cette vielle dame est bien triste et dans je ne sais plus dans quel coin de France un établissement en a mis une à la porte…… et quand tu as un besoin et que tu sonnes tu peux attendre patiemment car le déplacement du personnel est fort lent. Bref si un jour je devais aller dans ce genre de résidence….. vive la mort aux rats. C’est la solution trouvée par Pep pour clore sa pièce ” à Capella”. Ce garçon est génial. énorme bisou

  4. Lucas
    Publié le 5 mars 2013 à 11:24 | Permalien

    Merci pour l’écriture! C’est terrible comme chaque naissance oblitère le temps et donne envie de raconter la sienne enfin celle de son enfant, je me tais , un jour je vous raconterai. Ca donne envie d’autres moments croqués , vécus, tu nous raconteras l’arrivée de Céline , Gaspard et Achille à Istanbul ? Et encore bienvenu à l’enfant!

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