Des pieds et des mains

Et voilà, ils sont partis. Après trois semaines de vacances à Istanbul, Céline et Gaspard ont pris l’avion cet après-midi pour la France. Fin du voyage cette nuit dans la voiture des parents de Céline, venus les chercher à Roissy — mon père avait fait le voyage aller, merci à vous tous pour ce fier coup de volant ! Avant leur arrivée, dimanche 21 octobre, je vivais dans quelques mètres carrés de l’appartement que je venais de dénicher1 et, chaque jour, j’étendais un peu les taches de propre que je parvenais à y faire. D’un coin de toile cirée à la table entière, du canapé du salon au lit de notre chambre, du plan de travail aux placards de la cuisine, reconquis un à un. Et le matin, juste avant d’aller les accueillir à l’aéroport, nettoyage des murs de la salle de bains et rinçage à grande eau… Puis nous avons occupé, vingt jours durant, chaque centimètre carré de la cuisine, des deux chambres et du salon, prenant possession de ce que je n’avais pas eu le temps de briquer2. Ce soir je me retrouve tout seul, mais avec quelques atouts : le chauffage fonctionne (car malgré quelques pointes à 25 degrés cette semaine, les températures baissent même ici), le frigo est plein, et Gaspard m’a laissé plein de dessins aux murs.

Les mains de Gaspard.

Gaspard qui m’a fait un câlin absolument énorme à son arrivée à Istanbul. En serrant fort son papa. Très fort. Bon, les jours suivants, le papa a beaucoup grondé le fiston, remonté comme un ressort, intenable et d’autant plus excité qu’il était fatigué et sollicité de toutes parts par les nouveautés à découvrir et les mains et les bisoux des Stambouliotes. C’est dingue comme les gens aiment les enfants ici ! On a regardé avec bienveillance des choses qui en France nous auraient fait bondir — par exemple un type qui, après avoir fait coucou à Gaspard du haut d’un escalier, surgit par derrière sans prévenir, le prend dans ses bras, l’embrasse et disparaît. Il y a eu des moments de rigolade avec des inconnus, un jeu s’est instauré avec la tailleuse qui exerce dans notre rue, ainsi que des moments plus pénibles, quand Gaspard était vraiment fatigué et que c’était la quinzième fois qu’on lui pinçait la joue. Mais en trois semaines, il a bien appris à se renfrogner, à détourner les yeux et à lâcher des « Non ! » dont il n’est pas besoin d’avoir la traduction pour comprendre le sens.

Gaspard joue avec son taxi stambouliote dans le métro d'Istanbul.À la fin de la première semaine, chacun avait trouvé ses marques. On ne peut pas dire que l’excitation de Gaspard soit jamais retombée, mais après s’être réapprivoisé, les rappels à l’ordre ont pu être moins nombreux et des rapports habituels se réinstaurer. Peu de visites « touristiques » type musée évidemment, pas adaptées du tout aux enfants de trois ans, mais beaucoup de balades, de parcs et de transports en commun différents. En à peine une semaine, Gaspard a découvert l’avion, le métro, le Metrobüs (bus en site propre), le taxi, le tramway, le bateau, la calèche. Sur celle qui nous amenait au centre de l’île de Büyükada, comme à l’arrière du bateau qui nous ramenait sur le continent en fin de journée, ses yeux rayonnants de bonheur, à tomber par terre. Et puis son plaisir manifeste d’apprendre et de découvrir, de répéter les choses nouvelles, de les observer et de les décrire3.

Nous avons foulé le sol de la Mosquée bleue, brunché au parc Yıldız, arpenté le parc Gülhane, à l’ombre des murs du palais de Topkapı que nous visiterons une autre fois, avons souvent dit bonjour au Bosphore, dont une fois depuis l’enceinte de l’université, sommes allés avec Idil faire un tour en Anatolie, avons fait des crêpes pour nous et quelques copains (dont Jean-Michel, que je ne remercieai jamais assez de m’avoir hébergé trois semaines à mon arrivée), avons testé la pizzeria du quartier, sans intérêt, mais une des échopes à döner est très recommandable, Céline m’a fait rattraper mon retard en pâtisseries, et Gaspard s’est, un jour, enfilé quatre (petites) bananes d’affilée. Mais même la semaine ou j’étais en vacances, je n’ai pas réussi à passer un jour complet sans travailler pour la fac. Je suis toujours à flux tendu pour mes cours, et j’ai plusieurs tâches hors cours que je repousse et qu’il va bien falloir que j’abatte rapidement : soirées en grande partie séparées, du coup — moi devant l’ordi, et Céline au lit à 21h30. Pas forcément ce dont on rêvait. Mais pas si grave non plus. Le temps ensemble est celui qui reste. Il est passé à découvrir une ville, pas seulement comme touristes, mais comme habitants. Un peu comme nous l’avons fait de Saint-Brieuc, il y a presque dix ans. Écrire ces nouvelles pages ensemble, c’est ça qui compte. C’est ça qui fait qu’on traverse les moments de séparation.

Nous trois devant Sainte-Sophie
  1. Promis, bientôt un billet dessus. []
  2. Lecteur, ne va cependant pas t’imaginer que j’ai loué une auge à cochons : ça n’était pas dégueulasse, juste la saleté ordinaire de gens qui ne faisaient pas le ménage trop souvent et ne se sont guère souciés de le faire en partant. []
  3. À Istanbul les bus n’ont pas toujours la même couleur mais peuvent être jaunes, verts, rouges, violets ou bleus sans que cela soit prévisible à l’avance. Gaspard sait toujours la couleur du bus dans lequel on vient de monter. Il préfère les bus violets. []

2 Commentaires

  1. Ninette
    Publié le 11 novembre 2012 à 18:40 | Permalien

    Voilà 3 semaines qui ont été fort remplies et ça ne m’étonne pas que Gaspard ait été un peu, voire beaucoup excité. Que de choses il a à raconter à ses grands-parents. Son dessin est superbe et sur la photo vous vous ressemblez beaucoup tous les 3, derrière vous c’est la Mosquée Bleue? Ce doit être une merveille. Dis-donc les stamboulliotes ont un drôle de comportement avec les enfants ,il me semble que ça m’aurait un peu inquiété mais bon ça c’est bien passé quand même. puisque Gaspard a su dire “non”. Encore un peu de patience, son petit frère sera là et vous vous retrouverez. Ah quel bonheur! Les souvenirs de ces 3 semaines vont te tenir chaud au coeur. Allez, bonne semaine, bon boulot et une grande brouette de bisous bien tendres de Ninette Claude et Léo.

  2. Publié le 16 novembre 2012 à 11:49 | Permalien

    Derrière nous sur la photo, c’est Sainte-Sophie (qui fut cathédrale sous l’empire romain d’orient, puis mosquée sous l’empire ottoman, et qui est musée depuis la république). Nous n’y sommes pas allés pendant ces vacances, mais à la Mosquée Bleue, oui — et c’est effectivement superbe. Elle est juste en face (donc devant nous), mais en plein contre-jour au moment de la photo.

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