Donneurs de leçons

Pendant que Kadhafi ensanglante la Lybie et que la « communauté internationale » laisse faire, pendant que la Côte-d’Ivoire sombre dans la guerre civile, pendant qu’Israël annonce la reprise de la colonisation de ce qu’il reste des « territoires » palestiniens1, les déclarations se succèdent visant à minimiser l’ampleur des accidents nucléaires japonais.

Hier soir, en ouverture du journal de 19 h de France Inter, on nous expliquait que « pour mesurer la gravité du séisme qui a frappé le Japon, il faut savoir que la secousse de 8,9 degrés a déplacé Honshu, la principale île de l’archipel nippon, de 2,4 mètres à la surface du globe. Dans ce contexte, on comprend aisément que les centrales nucléaires du pays aient subi le contre-coup. » On comprend que n’importe quoi subisse le contre-coup d’un tel tremblement de terre. Ce qui est en revanche difficile à comprendre, c’est qu’on n’avait pas pensé avant que cela pouvait arriver. Pourtant, un expert l’avait bien expliqué, je crois au journal de 13h de la même chaîne, ce même dimanche. En substance, il expliquait que les centrales nucléaires étaient prévues pour résister à des événements « exceptionnels », mais que là, on était dans des circonstances « extrêmes ». Ah ben oui, ça va mieux. Ça doit d’ailleurs être pour ça qu’Éric Besson, ancien ministre de l’Identité nationale et désormais ministre de l’Industrie, c’est dire s’il s’y connaît, peut passer son temps à répéter qu’il y a bien un « accident » nucléaire au Japon, mais que ce n’est pas une « catastrophe ». La catastrophe, ce serait que les réacteurs explosent vraiment. Alors que là, on a juste relâché un peu de gaz radioactifs dans l’atmosphère pour éviter que ça ne pète, donc c’est pas si grave. Et puis ça n’est que des Japonais, vu qu’ils ont déjà goûté des bombes atomiques, si ça se trouve ils ne sentent même plus les radiations, on s’habitue à tout, ma bonne dame.

Revenons à la question de l’imprévisible circonstance extrême. Un séisme de cette ampleur, on ne peut pas le prévoir. Ça peut vous tomber dessus, ou plutôt s’ouvrir sous vous, à n’importe quel moment, ou bien jamais. Imprévisible. Cependant, on sait qu’il y a des plaques tectoniques, qu’elles se frottent et se reniflent, et que de temps en temps, pour ajuster ces mouvements, il y a quelques cailloux qui lâchent. On sait où ça peut se passer. On sait que cela peut être très violent. On a même des exemples dans le passé. Un séisme de 8,9 degrés est donc parfaitement prévisible. D’autres auront lieu, un jour, plus forts même que celui-ci2. On estime qu’un séisme « important », d’échelle 8 à 8,9, se produit tous les ans environ, et qu’un séisme « exceptionnel », d’échelle supérieure à 9, se produit tous les 20 ans. Une centrale nucléaire est faite pour durer quelques dizaines d’années. On peut donc raisonnablement se douter, surtout si on est dans une zone à forte probabilité sismique, qu’elle vivra un ou plusieurs séismes, potentiellement importants voire exceptionnels. Il est alors difficile de comprendre comment on peut construire des centrales nucléaires incapables de résister à ce genre d’événements. Ou pourquoi, sachant qu’on ne sait pas construire de centrales nucléaires incapables de résister à ce genre d’événements, on les construit quand même.

Peut-être qu’on s’en fout. Je dis « peut-être » par pure rhétorique : les gouvernements et les compagnies privées ou publiques qui décident de la construction de ces engins de mort en connaissent parfaitement les risques. Simplement, ils choisissent de n’en pas tenir compte et de les dissimuler au maximum à la population. Quand les écologistes gueulent, on les traite de Cassandre, de donneurs de leçon fanatiques du principe de précaution qui tue l’innovation. On leur répond que ça n’arrivera pas, que les ingénieurs sont ingénieux, et qu’ils sont des cracks en matière de sécurité.

Et quand l’accident arrive — car il arrive, il est arrivé, et il arrivera de nouveau —, on le minimise. On distille à tout petit débit les informations cruciales. Et on en profite pour insulter l’avenir : Henri Guaino, conseiller spécial du Président, qui déclarait hier soir que les accidents japonais feraient du bien à l’industrie nucléaire française, championne de la sécurité. Ce matin, au journal de 9h de France Culture, le chercheur au CNRS Jean-François Sabouret expliquait que le nucléaire est « un mal nécessaire » au Japon, où il n’y « pour le moment pas moyen de faire autrement » — alors que le nucléaire ne fournit qu’un tiers de la consommation d’électricité de l’archipel. Les Japonais seraient-ils si peu intelligents qu’ils seraient incapables de réduire leur consommation d’électricité d’un tiers ?

Même chose pour la France, remarquez : c’est grâce au nucléaire que la patrie des droits de l’homme a conquis son indépendance énergétique, pérore Jean-François Copé, secrétaire général du parti régimaire. Alors que l’uranium qui fait tourner les centrales est importé à 100% ! Et Nathalie Kosciusko-Morizet, toujours aussi fringante ministre de l’Écologie, demande quoi faire si l’on abandonnait le nucléaire, cette belle énergie « décarbonnée »? Utiliser plus de fioul et de gaz et faire vaciller le Grenelle de l’environnement, chef-d’œuvre de l’écologie du XXe siècle ? Le nucléaire ou la bougie, voilà l’alternative. Tant pis si deux nouvelles explosions ont eu lieu ce matin à la centrale de Fukushima Daichi et que la situation est devenue « incontrôlable » (entendu au journal de 13 h de France Culture). Il n’y a plus que le hasard, et la chance, qui décideront si ça pète ou si l’injection désespérée d’eau de mer dans les réacteurs en fusion parviendra à les refroidir. La chance, voilà une chose sur laquelle on peut compter. Pas comme les écologistes, ces donneurs de leçons irrationnels.

Mise à jour à 21h : Une excellente synthèse des enjeux du nucléaire, publiée dès samedi par Hervé Le Crosnier sur son blog au Monde Diplomatique, mais que je viens seulement de lire : Au Japon, le séisme déclenche l’alerte nucléaire.

  1. Vous avez remarqué comment, depuis quelques années, on parle des « territoires » palestiniens? Je ne saurais pas dater le changement, mais quand j’étais gamin, la radio parlait de « territoires occupés ». Ça n’est plus le cas ? []
  2. Faut-il rappeler que l’échelle qui sert à mesurer la puissante des tremblements de terre, improprement appelée échelle de Richter, est une échelle ouverte ? []

3 Commentaires

  1. Pascale Ballarini
    Publié le 15 mars 2011 à 12:02 | Permalien

    11 heures le 15 mars le mot est lâché : il s’agit bien d’une catastrophe. Avec soulagement pour les employés d’AREVA, leur bon patron leur ayant conseillé de vite se barrer. Pour la chance il faudra repasser… Mais pour les infos énervantes on est servi. Que dire d’autre puisque tu as dit les essentiels. Et que faire ? A défaut de prier nous avons “acheté” un petit bout du futur Rainbow Warrior .

  2. Ninette
    Publié le 17 mars 2011 à 14:50 | Permalien

    Tu as tout dit. Mais que ça fait mal partout de voir et d’entendre tout ce dont la télé nous abreuve. Peut-être qu’il y aura assez d’eau pour refroidir les réacteurs…. peut-être aussi pourrait-on larguer de la nourriture et de l’eau… Quelle horreur!!!
    Mais nous on est les meilleurs , avec l’EPR on ne risque rien, c’est promis. On continue à nous prendre pour des beulous.
    Et ces malheureux lybiens? Qui a dit “nous sommes tous des assassins”? Oh France pays des Droits de l’Homme où est tu?

  3. Publié le 21 mars 2011 à 20:21 | Permalien

    Quel morceau du Rainbow Warrior ? Quand j’en ai entendu parler, le lit du capitaine était encore à vendre… Sinon pour la question à 1000 francs (j’allais dire la question qui tue, mauvaise idée), que faire ? Prier, comme l’empereur du Japon ? Hmm, ça n’a pas l’air d’avoir grand effet, et pourtant il est d’essence divine. Une piste parmi d’autres, d’essence humaine : quitter EDF pour Enercoop, et n’utiliser que de l’électricité sans nucléaire à la maison. Depuis le temps qu’on en parle avec Céline, on va finir par le faire… Et puis n’élire que des conseillers généraux, des maires, des députés et des présidents de la république qui s’engagent à appliquer le scénario Négawatt. Ou alors n’élire personne et mettre tout le bazar à terre ?

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