(jouer à) celui qui éternue le plus fort

L’accident nucléaire, petit à petit, devient un accident comme les autres. Parce qu’il a désormais des précédents, auxquels on peut comparer les nouveaux accidents afin de se faire une idée de leur ampleur et de leur gravité. Comme les séismes, qui ont marqué les mémoires humaines depuis longtemps, et les tsunamis, médiatisés depuis celui de 2004, qui fit plus de 200 000 morts en Indonésie. Ainsi le séisme qui est survenu hier au large du Japon est-il le plus puissant jamais mesuré dans l’archipel, et un des dix plus puissants jamais observés. Ainsi le tsunami qui l’a suivi fait-il lui aussi partie des plus impressionnants — des vagues de dix mètres pénétrant jusqu’à cinq kilomètres à l’intérieur des terres. La combinaison des deux est meurtrière. Plusieurs milliers de victimes, peut-être plus, seront sans doute à déplorer. Mais le Japon étant ce qu’il est, c’est-à-dire très bien préparé aux tremblements de terre, qui font partie du quotidien1, le décompte macabre y sera moins élevé qu’ailleurs.  « Qu’on se souvienne des 250 000 morts d’Haïti, il y a un », affirme Nicolas Demorand, le nouveau patron de Libération, dans son éditorial du jour. Et de poursuivre : « Preuve que le développement économique est encore la meilleure arme pour limiter les conséquences d’un séisme. » Chez les semi-élites qui ne rêvent de rien d’autre que laper dans les gamelles du pouvoir, le paternalisme n’est jamais loin, quand on parle de qui n’appartient pas à sa caste. Mais mon objet, pour une fois, n’est pas là.

Car dans ce qui se passe au Japon en ce moment même, il n’y a pas que les questions du séisme et du tsunami qui prêtent à comparaison, hypothèses et interprétations diverses. Et c’est là que Demorand se trompe : il n’y a pas de centrale nucléaire en Haïti2.  Le « développement économique », que Dieu le bénisse, a engendré tout un tas de retombées positives pour les pays, comment dire, avancés : capitalisme financier, dépendance complète aux énergies fossiles, pillage de l’environnement considéré comme ressource inépuisable, et quelques autres trucs rigolos parmi lesquels la soi-disant « maîtrise » du nucléaire soi-disant « civil ». Il y a cinquante réacteurs nucléaires au Japon. Cinquante fois la possibilité d’un jour comparer leurs hoquets à ceux qui furent exhalés à Three Mile Island, Pennsylvanie, ou à Tchernobyl, Ukraine.

Ce matin, justement, au journal de neuf heures de France Culture, un expert comparait calmement l’accident en cours de développement au cœur du réacteur numéro un de la centrale nucléaire de Fukushima Daïchi avec les suscités. On serait au moins au niveau de Three Mile Island (une fusion lente du réacteur à l’intérieur de l’enceinte de confinement), qui pourrait, si tout se passe mal, aboutir à un accident de l’ampleur de Tchernobyl (après explosion de ladite enceinte sous la pression des gaz accumulés). J’ai lu le journal, écouté autant d’infos que j’ai pu aujourd’hui, et on a même regardé le vingt heures de téheffehun ensemble, Céline et moi. Claire Chazal et ses acolytes ont essayé de nous rassurer. Mais rien de ce qu’ils ont pu apporter comme information ne permet de démentir l’expert entendu ce matin. Au contraire, le déroulement de la journée tend plutôt à faire croire au désespoir de la situation. Dans quelques heures, ou quelques jours, nous serons en mesure, nous les survivants, de faire une comparaison à peu près définitive de cet « accident » avec ceux qui l’ont précédé. Niveau quatre, comme Three Mile Island ? Ou niveau 7, comme Tchernobyl ? Plus, moins ? Prenons les paris : cette fois, nous sommes vraiment loin. Mais pas tout à fait à l’abri. Il y a cinquante-huit réacteurs nucléaires en France. Sans protection contre un risque sismique, terroriste, une erreur de conception ou un défaut de maintenance.

  1. Mais beaucoup moins aux tsunamis, qui a certainement causé le plus de victimes. []
  2. Je laisse ici de côté le fait qu’il n’y a pas non plus de normes parasismiques en Haïti — mais après tout il n’y en a à peu près qu’au Japon. Et le séisme haïtien, même moins fort, avait eu son épicentre en pleine ville, et pas à 130 kilomètres des côtes. []

Un commentaire

  1. Ninette
    Publié le 13 mars 2011 à 14:14 | Permalien

    J’ai envoyé un message à Thomas disant qu’il n’y avait plus qu’à espérer que Maki et Yann soient saufs et que cette menace nucléaire puisse être stoppée. Et maintenant quand tu vois tous ces gens qui essaient de nous rassurer au lieu de nous dire la vérité on a froid dans le dos. Partout la menace est là, puisque bientôt il y aura des centrales de plus en plus puissantes….. et nous avec notre EPR!
    Ah Loïc si nous savions revenir un peu en harmonie avec la nature. Notre Terre Vivante, que nous massacrons depuis des siècles, elle se rebiffe. Mais comme disait Coppens: l’homme y est pour quelque chose, mais la terre a subi maintes mutations et elle en subira encore et ce n’est pas elle qui doit s’habituer à ce que l’homme lui fait subir, mais l’homme qui doit s’acclimater.
    En attendant avec toutes les conneries humaines ces malheureux japonais risquent bien d’être irradiés, même avec leurs constructions perfectionnées et ils s’ajouteront aux milliers d’autres qui crèvent à petit feu et aux haïtiens qui sont toujours sous les tentes dans une détresse affreuse etc…etc. Que pouvons nous faire?

Laisser un commentaire

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué. Les champs obligatoires sont indiqués par *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

*
*

Subscribe without commenting

Aether Child Theme by altamente decorativo & bendler.tv | built on Thematic Framework