Ainsi font, font, font, les p’tits électrons

Ça n’est pas que l’actualité manque de sujets intéressants, passionnants, énervants. Ça n’est pas non plus que je n’aie pas de temps pour en parler, discourir, baratiner. Ce serait plutôt que ce dont j’ai envie d’entretenir mon clavier, mon écran et mon lecteur, d’autres en ont déjà parlé, et de quelle manière. Par exemple, la désastreuse intervention de l’armée française dans la prise d’otages au Niger, la nouvelle proposition de loi anti-fonctionnaires1 et la censure de Stéphane Hessel à l’École normale supérieure, les soutiens qui sentent le rance à Éric Zemmour, les dix ans de Wikipédia et l’engouement pour les atlas, ou bien encore l’histoire de Baskerville (pas le chien, la police de caractères) et celle du Frelon vert2.

Faut-il s’abstenir de parler de quelque chose sous prétexte que d’autres y ont déjà consacré des conversations, des billets de blog, des articles d’encyclopédie ? Assurément non. Quoique :  il vaut mieux parfois tourner sa souris sept fois sur son tapis et décider de, finalement, « shut the fuck up », comme ils disent dans The Wire3. Surtout quand on a un scoop ! Car oui, mon cher clavier, mon cher écran, mon cher lecteur : ce soir, j’ai un scoop ! Un énorme, bien gras et qui saigne… Un qui m’a fait hérisser tous les poils et bander tous les muscles de la contestation. Un qui risque de nécessiter quelques batailles et qui en annonce d’autres du même genre dans les années à venir.

En plus, c’est un scoop à l’échelle du monde. Carrément. Il faut ça, parce que c’était quand même à la une du Télégramme d’aujourd’hui, et qu’il a donc été vu par au moins 220 000 acheteurs dudit canard. Plus tous ceux qui regardent par-dessus l’épaule des premiers, plus tous ceux qui ont vu les affichettes ou le journal et ne l’ont pas acheté. Ce qui fait un peu de monde, au moins en Bretagne. Mais pas beaucoup, à l’échelle du monde que ce scoop intéresse.

« Le Télégramme », 20 janvier 2011 : « Nucléaire l’option offshore »La manchette du Télégramme claironne en effet, ce jeudi 20 janvier 2011 : « Nucléaire, l’option offshore ». Là, il faut bien l’avouer, je tombe des nues — mais dans l’eau, heureusement, ça ne fait pas mal. L’électricité nucléaire serait donc comme le pétrole, disponible en certains endroits difficilement accessibles mais bientôt rendus aussi proches que la paume de ta main par la grâce d’ingénieux ingénieurs, et l’on pourrait aller la récolter en mer ? Pas tout à fait quand même. Mais le « concept », à en croire Catherine Magueur qui le décrit sur la totalité de la page 3, est « innovant et totalement inédit ». Simple, aussi : une centrale nucléaire, ça se voit de loin, et personne ne rêve d’en avoir une dans son jardin. De plus, il faut un cours d’eau de grand débit à proximité, car quand on s’amuse à casser des noyaux d’uranium, se produit un grand dégagement de chaleur qui n’est pas intégralement transformé en électricité. Il faut refroidir tout ça. Et c’est là qu’intervient DCNS, l’ancienne Direction des constructions navales, dont l’État est encore actionnaire à 75 %, et qui participe au rayonnement de la grandeur de la France en fabriquant de jolis navires de guerre, ci-inclus les frégates de Taïwan, nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et notre fer à repasser porte-avions tout aussi nucléaire, le Charles-de-Gaulle. Sont malins, le complexe militaro-industriel. Savent construire des trucs qui vont sur et sous l’eau et sont propulsés aux radiations, du coup, ça leur a donné l’idée écolo de l’année : des mini-centrales nucléaires en forme de suppositoire de 100 m de long, installées à quelques kilomètres des côtes, par 60 à 100 m de fond. Ça ne gâche pas le paysage, pas comme ces éoliennes islamo-gauchistes, et puis la mer est « une source de refroidissement infinie », selon Patrick Boissier, pédégé du machin et papa du « bébé » dénommé, on ne rit pas, Flexblue.

On pourrait s’arrêter sur toutes les phrases de cette magistrale page de propagande nucléariste. En commençant par un peu de grammaire : tout y est au futur, rien au conditionnel ; alors qu’il s’agit d’un projet qui n’a même pas encore passé le cap de l’étude de faisabilité. Mais rien n’est trop beau pour amener un peu d’emploi dans les sites de l’Ouest de DCNS — c’est l’argument final de l’article. En continuant par l’absence de toute prise de distance de la journaliste par rapport à son sujet. Deux « experts » sont interrogés, évidemment pro-nucléaires. Mais soyons sympa, et contentons-nous de deux éléments déjà cités. Le nom du projet, d’abord : Flexblue. Le pédégé, à nouveau : « Flexible energy. Blue, comme la mer et l’énergie. » La mer, bleue, si tu veux. L’énergie ? L’électricité, dans les représentations occidentales, d’accord — mais l’électricité est loin d’être toute l’énergie. Flexible, le nucléaire ? Laisse-moi rigoler, Patrick. S’il y a bien un moyen de produire de l’électricité sans possibilité d’augmenter ou de diminuer rapidement le flux d’électrons, c’est bien le nucléaire, dont les manipulations doivent être d’autant plus lentes et précautionneuses que la réaction en chaîne peut être rapide et tonitruante 4.

La mer, ensuite, vue comme une source de refroidissement « infinie ». C’est évidemment faux : la mer est finie, même si elle est (très) étendue. Mais cela nous renseigne sur l’idéologie indispensable à la promotion d’un tel « concept ». Le nucléaire, comme le capitalisme et son dogme de la croissance, a besoin de croire en un monde infini. Un monde où il y aura toujours de l’uranium pour approvisionner les centrales. Un monde qui consommera toujours plus d’énergie, pour vendre plus de centrales. Un monde où on aura du temps, beaucoup de temps, pour trouver un jour peut-être une solution au problème des déchets nucléaires, des sites contaminés. Un monde qui vit dans un présent infini, un présent où l’on n’a oublié l’emplacement d’aucun site nucléaire source de radiations, un présent où l’accident majeur ne peut pas arriver parce qu’il n’est pas encore arrivé5. Si ces braves types acceptaient de penser dans un monde fini, ils chieraient dans leur froc et s’inquiéteraient grave pour leurs riants enfants bien propres sur eux. Mais ce sont des hommes, des vrais. Même pas peur.

La phrase sur la mer source de refroidissement nous dit autre chose. Que la mer n’est vue que comme source de refroidissement, et rien d’autre. Ce n’est pas un milieu géologique : « Bien ancré, Flexblue ne craindra pas les tempêtes, les séismes et autres tsunamis », fanfaronne le pédégé fidèlement cité par la journaliste qui a l’air d’y croire. C’est une promesse comme une autre, valable pour une vie d’homme (et encore6.). Mais à l’échelle des temps géologiques, qui est justement celle des bombinettes à radiations que crée la joyeuse industrie électro-nucléaire, aucune promesse de ce type n’est tenable.

La mer n’est pas non plus un écosystème. On peut la réchauffer comme on veut, puisque son potentiel réfrigérant est « infini ». Pourtant les centrales nucléaires réchauffent les fleuves, bien qu’ils coulent sans jamais s’arrêter, et cela modifie les équilibres biologiques. Dans une baie abritée des forts courants et des risques de tempête, ça ne changerait rien, vraiment ? Et puis évidemment, Flexblue « n’émet pas de CO2 » et n’embêtera ni les poissons ni les pêcheurs (tiens, on n’a pas parlé des pêcheurs ?). Quant aux radiations qui passeront de l’intérieur à l’extérieur du suppo, bof, personne ne les verra, c’est sous l’eau.

Comme on n’arrive pas à vendre les EPR, mal conçus et beaucoup trop chers, on va donc essayer de refiler aux « pays émergents » des mini-centrales nucléaires, moins chères mais pas moins dangereuses. On en installera aussi en Bretagne ou ailleurs : pourquoi pas au fond du lac Léman, tant qu’on y est ? Il ne sert à rien, le fond de ce lac, et il y a du monde qui habite autour et qui serait content d’avoir de l’électricité pour les glaçons et la télé 120 cm. Plutôt que de réfléchir à des solutions permettant de consommer moins d’énergie, de produire renouvelable et de créer plus d’emplois, nos brillants technocrates et leur armée d’ingénieurs proposent des solutions à base d’idéologie techniciste, d’augmentation des production et consommation, de dépenses monumentales des deniers publics dans l’intérêt de quelques multinationales. Et si on arrive à couler Flexblue (hin hin), ne t’inquiète pas, lecteur : du chapeau magique de ces bas du front sortira bientôt une nouvelle recette miracle — pardon, un « concept innovant et totalement inédit ».

  1. Tiens, à propos de cette loi, une anecdote. J’ai un ami qui cherche un nouveau boulot. Qui l’a trouvé, même. Ce serait pour bosser dans un euro-district entre France et Allemagne, c’est-à-dire un regroupement de communes et de communautés de communes pour voir les choses à plus grande échelle. Chaque composante s’est engagée à embaucher une personne et à la mettre à disposition de l’euro-district. Lui doit être recruté par une communauté de communes présidée par un des députés UMP qui soutiennent la loi en question. Et qui, en toute logique, refuse de créer un poste de fonctionnaire non attaché à une fonction régalienne de l’État. Tout le monde veut bosser avec l’ami en question, mais le maire-député-président s’oppose à sa mutation, appliquant ainsi une loi qui n’est pas encore votée. Le droit français, qui n’est pas rétroactif, a au moins le mérite d’être anticipateur. []
  2. Là c’est un peu différent : je n’ai pas encore vu le film, mais ce billet dit ce que j’aurais envie d’en penser en sortant de la séance. Troublant. []
  3. Ça n’a rien à voir avec le reste, mais on regarde ça en ce moment, et c’est drôlement bien, et plein de bonnes insultes en argot américain. []
  4. Ici, il y a de quoi flipper : Flexblue est « téléopéré » depuis le rivage, mais doit être régulièrement remonté à la surface pour maintenance — on peut jouer comme ça à déplacer un réacteur nucléaire ? []
  5. D’ailleurs, Tchernobyl, c’est du passé, n’est-ce pas ? []
  6. Qui pourrait jurer que le tsunami de 2004 n’aurait pas emporté une masse de 12 000 tonnes installée à proximité du rivage à faible profondeur ? []

2 Commentaires

  1. BAB
    Publié le 24 janvier 2011 à 22:21 | Permalien
  2. Publié le 21 mars 2011 à 20:11 | Permalien

    Mais peut-être est-ce que toutes les saloperies qu’il faut injecter dans le sol pour en faire ressortir ces fameux gaz de schistes pourraient avoir comme effet secondaire d’éliminer les nitrates ? On aurait créé une pollution supplémentaire, mais au moins on pourrait continuer à manger du cochon industriel, sans lequel il n’est pas de démocratie possible…

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