Très Honorable Record

L’arrivée de l’hiver peut se mesurer à l’aide de différents paramètres. À Saint-Brieuc, en général, on est averti des premiers frimas par l’accrochage des décorations de Noël, et par le dressement concomittant, au milieu de la rue piétonne, d’un mât bientôt surmonté d’une horrible et assourdissante machine à neige, dont j’observe chaque année depuis ma fenêtre l’installation avec un mélange d’ironie mordante, de circonspection et de désespoir devant l’insondable et incorrigible bêtise qui caractérise notre espèce — homo sapiens, ce qui signifie en latin « homme sage », on ne rit pas. À l’occasion, j’écris même un billet à ce sujet.

Cette année, on fait un pas de côté, et on regarde les choses avec une autre lorgnette. On va plus loin que le bout de ma fenêtre. Pas très loin tout de même : à peine quarante kilomètres, peut-être même un peu moins. Quelque part entre Broons et Tramains, je ne peux pas être plus précis, ce n’était pas les panneaux indicateurs qui nous importaient le plus. Du moins au début. Hé oui, nous, c’est-à-dire Céline, mes parents et moi, étions sur la route nationale douze mercredi premier décembre en fin d’après-midi. En début de soirée aussi. Et puis encore en fin de soirée, dans la nuit et au petit matin. Nous rentrions de Paris, où j’ai soutenu ma thèse mardi, ce dont je parlerai certainement ici tantôt. Ça roulait bien : moins d’une demi-heure pour rejoindre l’A10 en partant de Saint-Denis, route sèche, bonne moyenne, frites à midi. On passe Rennes sans souci. Il commence à neiger, mais on est au courant, la radio le répète depuis un moment et on s’attend à ce que l’arrivée en Côtes-d’Armor ralentisse notre destrier — les camions sont déjà interdits de circulation après Saint-Brieuc.

Quatre naufragés dans le vent

Et puis on s’arrête. Une heure sans bouger, ou quelque chose comme ça. Un beau et manifestement long bouchon, formé pour une raison inconnue. Juste la neige ? Mais il ne gèle pas, on devrait pouvoir rouler tout doucement. Un accident ? Ça l’air d’être ça : un type nous dit qu’il y a une bagnole en travers un kilomètre devant. Le type doit être breton : il fait zéro degré, mais il est en pull ; il neige, mais il n’a rien sur la tête, et il arpente la quatre voies comme si de rien n’était. Il n’y a qu’à attendre. On attend. Jusqu’à ce que la file de voitures s’ébranle. Pas longtemps : après quelques dizaines de mètres, on s’arrête à nouveau. Ça va durer comme ça jusqu’à minuit. Attendre. Rouler un peu. Attendre beaucoup. Rouler un petit peu. Très vite, on se dit qu’on passera la nuit dans la voiture. On met France Bleu Armorique pour capter des nouvelles, mais il y a foot, on éteint. Dans la soirée, on voit un pompier, qui nous dit que ça ne sert à rien de quitter la route, que c’est pire sur le réseau secondaire, mais qu’il ne peut pas nous dire quand ça se débloquera ni quand on peut espérer arriver à Saint-Brieuc.

Il y en a qui sont dans de pires situations que nous : une famille avec jeunes enfants évacuée par les pompiers, d’autres certainement — on apprendra le lendemain que 400 « naufragés » ont été hébergés à Lamballe, mais on n’a eu aucune info de toute la soirée. Personne n’est passé dire aux automobilistes ce qui se tramait un peu plus loin, et ceux qui écoutaient la radio n’en savaient guère plus. Mais nous avons des couvertures, et de conséquents restes du pot de la soutenance, notamment cakes salés et sucrés, fruits, boissons. On se restaure, on installe la voiture pour que maman puisse être couchée pour soulager son dos et sa belle collection d’articulations récalcitrantes. Entre minuit et quatre heures, pas un centimètre de gagné, mais un peu de sommeil. Ça repart d’un seul coup, et à partir de là c’est plus « fluide » — entendez que les arrêts seront moins longs, et qu’après Lamballe, on roulera presque sans discontinuer. Lentement, mais vers l’avant.

Bientôt minuit

Mis à part quelques connards qui essaient de doubler sur la bande d’arrêt d’urgence — ou qui, pire encore, l’empruntent à reculons —, les gens sont assez prudents, et la file qui est constamment cul à cul se détend largement au pied des côtes, chacun laissant à celui qui le précède 100 ou 200 mètres d’avance, histoire de pouvoir l’éviter s’il glisse. Ce qui est étonnant, c’est la discipline à double effet, dont on ne connaît jamais la cause exacte sauf quand il faut éviter une auto en rade : parfois, tout le monde est sur une seule file, parfois sur deux. Après Lamballe, la bande d’arrêt d’urgence, et même souvent la file de droite, sont occupées par des poids lourds à l’arrêt, quelques bagnoles abandonnées et des utilitaires qui n’arrivent plus à avancer. Ah oui, il y a aussi les conducteurs d’utilitaires qui veulent à tout prix passer mais qui n’y arrivent pas et mettent en danger toute la file. Il y a aussi ce journaliste d’Ouest-France, qui fait une description assez fidèle de la nuit, mais oublie de dire qu’il a essayé de nous doubler par la droite. Mais dès que ça roule un peu mieux, à vingt ou trente kilomètres à l’heure, on retrouve les comportements classiques de l’automobiliste : les nerveux et les possesseurs de grosses tires veulent doubler, et doublent. Grand bien leur fasse.

Nous entrons dans Saint-Brieuc à plus de six heures du matin : onze heures pour faire moins de quarante kilomètres, c’est un beau record, qui plus est détenu par quelques centaines de malchanceux. Il sera difficile à battre. Il a aussi fait fuir les amis que Céline avait invités à mon insu à la maison, la veille au soir. Mais les ballons et la banderole de félicitations pour mon tout frais titre de docteur me font chaud au cœur. Sans compter qu’ils parviennent presque tous à revenir pour midi, terminer avec nous les cakes. Ce qui est malgré tout rassurant, c’est que a) Gaspard n’était pas avec nous ; b) on ne soutient sa thèse qu’une fois.

Le Très Honoré Docteur Ballarini, Sonia, François, Élise, Till, Marich, Nolúen, Riwal, Céline et Marie

6 Commentaires

  1. BAB
    Publié le 3 décembre 2010 à 18:10 | Permalien

    Et bé…Mais qui a pu penser que j’aurais risqué la même chose mercredi? j’ai boycotté ma voiture presque toute la semaine. Je pense que cela peut être plus prudent, quand on en a la possibilité… Je me suis dit que je pouvais embrasser le nouveau docteur plus tard et j’ai évité de pousser jusqu’à St Brieuc. Elle est mimi la banderole. Et le breizh cola, il était bon? (je ne vois pas d’autres bulles sur la table…)

    • Publié le 3 décembre 2010 à 18:25 | Permalien

      Tu as bien fait ! On se verra à ta crémaillère de toute façon… Il y a eu d’autres bulles, mais elles sont planquées sous la table pour la photo. Le cola n’est pas Breizh, mais Auvergnat — et vu ce que Riwal nous en a dit en l’apportant, personne n’a osé l’ouvrir… Il est disponible à la maison pour les amateurs de sensations fortes.

  2. Jo
    Publié le 3 décembre 2010 à 19:04 | Permalien

    Ce n’est pas ce récit que j’attendais …quelle aventure !! j’ai entendu parler des naufragés de Lamballe mais je n’imaginais que vous étiez concernés… Bravo au 2è docteur de la famille !!!
    plein de bisous d’un pays de neige et verglas… il fait tellement froid qu’on n’a même pas envie d’aller faire un tour au marché de Noël, le vin chaud ne suffirait même pas  !!

  3. Elise
    Publié le 4 décembre 2010 à 12:07 | Permalien

    Tu as l’oeil Bab!!

    J’avais abandonné bien avant pour la petite surprise. Sortie 17h45 du bureau, même pas possible de tenir à vélo!!
    Alors attendre l’hypothétique arrivée du nouveau docteur chez lui…
    Bien agréable de partager ce moment avec vous à midi!! Dans ce pays de Sibérie!

    Encore félicitations au docteur!!! Gaspard peut être fier de son papa!

  4. charbonnier
    Publié le 4 décembre 2010 à 12:33 | Permalien

    Salut les bretons,

    Quelle aventure ! alors dans ces cas là, toujours avoir les skis de fond dans le coffre !
    Encore bravo à toi et bises à la petite famille.

    Myriam

  5. Anne-Martine VUILLEMOT
    Publié le 6 décembre 2010 à 7:38 | Permalien

    Salut la petite famille,
    on s’est déjà dit de vive voix tout ce qu’il était important de se dire dans un premier temps.
    1) j’imagine volontiers Gaspard apercevant ses parents samedi avant de rentrer dans sa maison.
    2) j’attends avec impatience de lire cette thèse qui me cause bien pour pouvoir en causer avec le docteur.
    3) il pleut depuis deux jours à Belfort et comme il fait froid la nuit, il y a de la glace et pas seulement du verglas sur les crottoirs (le seul avantage c’est que nous mettons plus les pieds dans les crottes) dont j’ai chu en venant au bureau. Pas simple de se relever quand on patine sur la glace. Je sais que notre bonne ville compte un champion du monde de patinage artistique : c’est pas moi. Quoique l’envol fut artistique. Bon, la carosserie est intacte. Même pas mal. Mouillée. Et en pétard. Mais, ça, c’est normal, c’est tous les matins quand je viens travailler.
    Plein de grosses bisouilles.
    Tantine

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