Bruce Willis, pigiste à « Libération »

« Aujourd’hui, 56 journaux dans 44 pays font un geste sans précédent : parler d’une seule voix par le biais d’un éditorial commun », annonce Libération en une de son numéro du lundi 7 décembre 2009, au bas d’une photo représentant une jeune fille, de dos et portant robe légère, pieds nus sur la banquise — j’ai un peu de mal à y voir une allégorie du réchauffement de la planète ou du « Climat d’urgence », grand titre qui barre la page, mais ne chipotons pas. Pas tout de suite.

Climat d'urgence - Libération du 7 décembre 2009

Repenchons-nous sur le texte. Libération a l’air heureux de nous informer que, comme Radio-France redécouvrant les joies de la pensée unique en diffusant le même programme sur toutes ses stations le jour des vingt ans de la chute du Mur, la presse écrite sait elle aussi parler d’une seule voix. Pour de bonnes raisons, encore plus louables que la célébration de la fin du communisme. Deuxième phrase de l’édito « sans précédent » : « Nous le faisons parce que l’humanité se trouve confrontée à une situation d’extrême urgence. » Toute l’humanité, cela inclut la presse, qui doit trouver une manière vendeuse d’annoncer l’ouvrerture de COP15, la quinzième Conférence des parties signataires de la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC, mise au point à Rio en 1992), autrement dit le sommet de Copenhague, autrement dit la dernière chance de sauver le monde avant le « chaos climatique » (l’expression est du profond Jean-Louis Borloo, ministre du Grenelle de la vaseline, ce même 7 décembre sur France-Inter).

Bref, l’heure est grave. Au cas où votre bibliothèque ne compterait que les œuvres complètes de Claude Allègre, Libération et ses 55 collègues du monde entier vous explique où est le problème. Troisième phrase : « À moins d’unir nos efforts pour prendre des mesures décisives, le changement climatique va ravager notre planète et, ce faisant, perturber fortement notre prospérité et notre sécurité. » Vous avez bien lu ? C’est beau, hein ? Je passe sur le début de la phrase, mais relisez ça : « le changement climatique va ravager notre planète et, ce faisant, perturber fortement notre prospérité et notre sécurité. » Encore une fois : « perturber fortement notre prospérité et notre sécurité. » Les gros mots sont lâchés ! Pour quoi va-t-il falloir se battre, à Copenhague ? La « prospérité » et la « sécurité ». Et la « prospérité » et la « sécurité » de qui, je vous prie ? La nôtre, évidemment. Celle des petits Blancs embourgeoisés des quartiers nord de la planète. Comment ça, j’exagère ? Ce « notre » est celui du monde entier, voyons ! Puisque ce sont « 56 journaux dans 44 pays » qui le disent.

Rien ne permet pourtant d’en être sûr… Libération ne publie pas, ni dans ses colonnes ni sur son site internet, la liste des 56 titres en question. Ne dit pas d’où vient cette idée de génie et à qui il faut en attribuer la paternité — ce qui signifie donc qu’elle ne vient pas du journal-de-Jean-Paul-Sartre, la mention « Traduit de l’anglais par Edith Ochs » nous le confirmant. En cherchant un peu (pas beaucoup, mais ailleurs), on découvre vite que c’est The Guardian qui est à l’origine de ce joli coup médiatique. Qu’effectivement, des journaux d’un peu partout ont adhéré au projet : d’Europe, d’Amérique du nord et du sud, d’Asie et même d’Afrique. Mais pas d’Océanie. Pas du Japon. Deux seulement aux États-Unis, et pas les plus importants. En Afrique, uniquement des journaux anglophones, quand le Guardian est fier d’annoncer que l’appel a été publié en une vingtaine de langues.

Et qui l’a écrit, ce texte dont le titre français est « Notre génération face au jugement de l’histoire » ? Le Guardian lui-même, ayant pris conseil auprès d’experts divers, et des vingt journaux les plus prompts à répondre à l’invitation. Ian Katz raconte que l’accord obtenu d’un titre indien et d’un chinois a permis de lancer la machine, qu’il a été facile de convaincre les collègues européens et qu’ensuite, les bonnes nouvelles arrivaient chaque jour du monde entier. Quant à la rédaction elle-même, elle a tenu compte des exigences de la Pologne, de l’Inde et de la Chine. Apparemment, les titres africains n’ont rien demandé. Et les autres n’ont pas moufté non plus. Car au-delà de l’affirmation que « si nous [les journaux], avec nos optiques nationales et politiques si différentes, pouvons nous mettre d’accord sur ce qui doit être fait, nos dirigeants devraient pouvoir en faire autant », on peut vraiment se demander en quoi ce projet est porteur d’une quelconque alternative longuement mûrie au système en place.

Car enfin, que propose cet éditorial-qui-n’avait-encore-jamais-été-fait ? Que l’Amérique sauve le monde. Rien que ça. L’Amérique, avec ses qualités et ses défauts : « Peu de gens croient que Copenhague soit en mesure d’aboutir à un traité totalement finalisé ; les véritables progrès en ce sens n’ont pu commencer qu’avec l’arrivée du président Obama à la Maison Blanche et le renversement de tendance après des années d’obstruction de la part des Etats Unis. Aujourd’hui encore, le monde se trouve à la merci de la politique intérieure américaine, car le Président ne peut pas totalement s’engager dans l’action nécessaire tant que le Congrès américain ne l’a pas fait. » La qualité de l’Amérique, c’est Obama (air connu). Ses défauts, ce sont ses représentants élus par le peuple (dans le système américain pas très démocratique, mais tout de même élus). On se croirait dans un bon film d’action, quand le héros vengeur, représentant de l’ordre aux méthodes musclées, n’hésite pas à franchir les feux rouges et les lignes jaunes de la déontologie pour aller casser la baraque sans attendre que les décisions se prennent par le canal légitime. Obama, c’est Bruce Willis. Le gars qui surnage dans le bordel ambiant, qui clopine un peu parce qu’il a pris une bastos dans le buffet, mais qui, grâce à son sens de la repartie, à son œil de lynx, ses ruses de Sioux et son crochet bien balancé, est capable de réduire à néant tous les méchants du monde pour protéger « notre prospérité et notre sécurité ».

Bien sûr, Obama ne va pas, avoir lu Libé, tomber la veste et péter la gueule à l’industrie, aux transports, à l’agroalimentaire et à la finance mondiale. Par contre, Obama va parler. Un beau discours historique qui comblera d’aise nos journaux du monde. Et Copenhague se mettra d’accord pour « limiter les hausses de température à 2 °C. » À quelle échéance ? le texte ne donne pas de date… Comment ? « La justice sociale exige que le monde industrialisé racle ses fonds de poche. » Ben oui, on a filé tout le pognon aux banques l’an dernier, alors maintenant, nous les riches, on n’a plus grand-chose et les caisses sont vides (re-air connu). Mais ne vous inquiétez pas : ça va suffire. Les pauvres vont un peu morfler, ils ont l’habitude, et la douce chaleur de la solidarité mondiale les aidera à passer l’hiver en attendant que le réchauffement fasse effet. « Le passage à une société à faible émission de carbone porte en elle la perspective de plus d’espoirs que de sacrifices. Déjà, certains pays ont reconnu que cette transformation peut apporter la croissance. » Il aura fallu attendre quasiment la fin du texte, mais on y est : la croissance. Verte, évidemment. Tout ça pour ça. Borloo disait la même chose, ce 7 décembre sur France Inter : un beau discours de façade sur la nécessité de changer nos comportements en profondeur, et au final la tarte à la crème de la croissance verte, qui nous promet de nouveaux déboires environnementaux encore plus catastrophiques, car on n’aura rien réglé et on aura ajouté la prolifération nucléaire, les nanoparticules et les nécrocarburants à l’addition. Comme dans un bon vieux Bruce Willis : à la fin, le méchant est défait, mais pas éliminé. Il revient dans l’épisode suivant en démolissant encore plus de bagnoles et de buildings. Le héros a de plus en plus de mal à battre le méchant, mais il y parvient. Jusqu’au jour où Bruce Willis prend sa retraite. Où Borloo perd son maroquin. Où Obama n’est pas réélu. Mais rassurez-vous : ce jour-là, il y aura bien « 56 journaux dans 44 pays » pour nous expliquer comment sortir de ce merdier.

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