Tectonique des plaques

« Tu ne ferais pas mieux de bosser ta thèse ? », me demandent sans cesse ma conscience et ma mère, qui s’abreuvent à la même source de sagesse bienveillante (au début) et agaçante (à partir de la deux cent millionième répétition, peut-être un peu avant). Ben oui, mais je ne fais que ça. Ou presque.
Parce qu’il y a quand même le bébé qui arrive, et qu’il faut se préparer. Même si nous utiliserons une écharpe de portage, il nous faut une poussette, et si possible pas de la merde qui pète au bout de six mois après avoir donné à son passager l’impression de transporter un marteau piqueur en marche au moindre pavé. Et Saint-Brieuc, c’est plein de pavés. Et il nous faut un siège auto, et si possible pas de la merde car nous avons prévu de tenir à notre bébé, il paraît que cela se fait chez les gens bien élevés. Et nous sommes bien élevés, tenez-vous le pour dit. Et donc ça prend du temps, de choisir une bonne poussette. Genre visiter tous les magasins de la zone commerciale avant de se rendre compte qu’il y en a au bout de la rue et que c’est celle-là qu’il nous faut — la seule poussette disponible dans le coin dans laquelle on peut mettre un nouveau-né, ce qui va nous économiser l’achat d’un cosy, cher et qui ne s’utilise pas longtemps, sans compter qu’il alourdirait considérablement le véhicule. Et ça prend du temps, de choisir un bon siège auto. Genre aller sur internet, fouiller les sites fiables : 60 millions et Que choisir, tiens, le second a fait un dossier sièges auto l’an passé. Comme je dois bosser ma thèse, c’est Céline qui se tape les bibliothèques de Saint-Brieuc jusqu’à dégotter le fameux numéro, puis se rend compte que celui qui est actuellement en kiosques, en bas de l’immeuble, contient une actualisation dudit dossier avec des nouveaux tests. Banco. Le siège rêvé est disponible à Lannion, youpi, il n’y a qu’à aller le chercher.

Et puis, et puis… il lui faut une chambre, au bébé. Alors on joue au taquin avec les pièces de l’appartement : le bébé ira dans notre chambre. Nous irons dans mon bureau. Et mon bureau ira… merde, il manque une pièce ! Heureusement, le salon est grand, puisque le propriétaire précédent avait abattu une cloison pour lui adjoindre une chambre. Enlevons-lui donc un peu de sa surface, il restera grand, et installons mon bureau derrière une nouvelle cloison. On en profite pour bien l’isoler phoniquement, pour isoler thermiquement notre future chambre qui a un mur au nord non mitoyen, pour améliorer l’installation électrique et faire disparaître dans les murs les câbles que j’ai tirés pour supprimer le wi-fi. Ça tombe bien, mon père vient de prendre sa retraite, celui de Céline l’a précédé il y a quelques années. À deux, ils vont faire une équipe d’enfer. Bon, d’accord, il faut préparer le chantier, et concevoir la partie électricité-réseau (c’est mon truc) et réaliser tout ce qui doit se faire à deux en ce domaine (mon père et moi, équipe rodée). Ça prend un peu de temps.

Surtout que dans le bâtiment en général, et dans la rénovation en particulier, et dans la modification d’installation électrique en très particulier, on n’est jamais au bout de ses surprises. On croit pouvoir passer là, et puis non. On réfléchit au contournement des difficultés et à la rationalisation des cheminements de gaines. Ça prend du temps. On fait des trous (enfin, là, c’est mon père qui s’y colle, il est très fort pour faire des trous juste ce qu’il faut là où il faut, même si des fois c’est un peu plus gros que prévu, mais c’est normal, c’est de la brique, ça casse, et ça se rebouche). On passe les gaines. Dans les gaines, on passe les fils. Ça peut prendre du temps. Plus tard, vers la fin, j’installerai tous les appareils, interrupteurs, prises et autres joyeusetés. Ajuster, dénuder, connecter, tester, ça prendra du temps. Nous n’en sommes pas là.

Hier, moment d’anthologie qui constitue certainement un de nos sommets. Une gaine de dix-huit mètres et quelques brouettes à tirer entre deux interrupteurs distants, à vol de chat (pas d’oiseau dans notre appartement), de moins de cinq mètres. Soit un nombre (un peu trop) important d’angles droits à négocier pour passer notamment au cœur de la nouvelle cloison. Courage, respire : la gaine passe sans trop de difficultés. Au tour des fils, six — car on relie deux va-et-vient. C’est beaucoup, mais la gaine est étudiée pour. Oui, mais il y a les angles droits. Courage, respire, tire d’un côté, pousse de l’autre. Le tire-fils casse en route, impossible de le récupérer, c’est la merde. On va enfin pouvoir se servir de l’aiguille tire-fils achetée il y a des années et capable de remonter le courant sur vingt mètres. Tire, pousse, tire, pousse : l’aiguille bloque, ne veut pas aller au bout, puis finit par passer, aidée par ce qui reste de tire-fils. Refaire l’épissure, retirer les fils désormais attachés à la queue de l’aiguille. Tire, pousse : ça passe, ça passe, ça coince un peu, ça repasse, ça recoince… et ça lâche d’un coup sec. Aiguille cassée ? Impossible ! Mais la tête de l’aiguille, son chas pour ainsi dire, qui se visse à son extrêmité, s’est dévissée… on enrage, on n’arrive plus à repousser l’aiguille, désormais sans tête, dans la gaine.

Secouer, pousser, tenter d’aller la chercher avec un fil de fer : rien n’y fait, et il ne reste qu’un mètre ou deux à passer. On coince au bout de la cloison, au niveau de la porte qu’on a mise en place le matin même. Après une demi-heure (plus ? peut-être) de ce régime, il faut se résoudre à démonter la porte, défaire les deux derniers mètres de la gaine et s’offrir une arrivée en pente douce. L’aiguille repasse. Re-re-épissure. Coup de clé pour bien en serrer le chas. Tire, pousse, tire, pousse : ça passe ! Il est dix-sept heures, notre boulot du matin est terminé. Pause. Que faire ? Seule solution à la frustration : l’action. On fonce, on tire, on pousse, et on passe toutes les gaines et tous les fils prévus dans cet après-midi-là. Et on profite de l’exceptionnelle luminosité de cet appartement, qui nous permet de bosser jusqu’à 22 heures sans la moindre ampoule. Fin des opérations, satisfaction. Malgré le temps passé, contents du boulot réalisé. Une journée de merde qui se transforme en bonne journée par la grâce d’intenses heures supplémentaires et d’une assiette de spaghettis du midi réchauffée à la va-vite, ça fait toujours plaisir. Ça prend du temps, et ça n’apporte rien à ma thèse. Mais au moins, quand je m’y remettrai, j’aurai de l’électricité dans mon bureau. Même : j’aurai un bureau. Et aussi un bébé qui m’empêchera de travailler. D’où l’importance de l’isolation phonique. Dans le bâtiment, la clé, c’est l’anticipation.

8 Commentaires

  1. kiki
    Publié le 4 août 2009 à 10:09 | Permalien

    Quelle aventure! Pas de panique, les 3 premiers mois, bébé ne fait que dormir, donc tu peux rajouter 3 mois pour finir ta thèse ou au moins l’avancer un peu!
    Bon courage! et n’oublie pas, c’est que du bonheur!

    • Publié le 4 août 2009 à 11:08 | Permalien

      On m’aurait menti ? On me dit : « Bosse ta thèse, quand bébé sera là, tu n’auras plus une minute à toi ! » Alors c’est pas vrai ? Je peux prendre des vacances ? Chouette !

  2. Ninette dit
    Publié le 16 août 2009 à 18:55 | Permalien

    Faut pas rêver les bébés ça pleure la nuit et puis y en a qui ont toujours faim et ça peut
    perturber un peu la concentration du thèsar… mais…. mais quelle chose merveilleuse de sentir contre soi ce
    petit corps tout chaud, tout doux et de se dire qu’il vient de toi et celle que tu aimes.
    C’est le bonheur total. Est ce que thèsar ne figure pas dans le dico? tant pis ça part
    comme ça avec des gros bisous

  3. Ninette dit
    Publié le 17 août 2009 à 21:18 | Permalien

    Tu sais? non tu ne sais pas, bien sur ,les bébés garçons quand ça ait pipi ça gicle et on peut en prendre plein la figure. …

    • Publié le 17 août 2009 à 23:37 | Permalien

      Mais si je savais ! Grâce à la Kiki qui a posté un message ci-dessus et qui a un joli petit garçon qui fut un pisseur dru et qui est actuellement plein de boutons, ce qui n’a rien à voir, mais nous rappelle que les mômes chopent aussi la varicelle, et que ça non plus ne nous empêche pas d’en faire…

  4. Ninette dit
    Publié le 19 août 2009 à 21:23 | Permalien

    Et pis y a aussi la rougeole, la scarlatine, la roséole….. et les oreillons et là faut bien soigner les petits garçons ça peut les rendre stériles. Mais ça ne change rien au bonheur immense d’en faire. Et donc Kiki a pris les jets bien drus de son bébé et je suis sûre qu’elle ou il a bien rit et a été fière, fier, de la vigueur de son bébé. En tout cas moi, il me tarde de le voir le petit Ballarini et il va donner des ailes à son papa pour terminer sa thèse. Tendresses

  5. kiki
    Publié le 21 août 2009 à 11:57 | Permalien

    Il paraît qu’il y a un vaccin contre la varicelle maintenant! Mon généraliste a juste oublié de m’en parler… Du coup, maintenant que les boutons sont passés, place aux cicatrices! On a eu de la chance, à quelques semaines près, Elouann aurait pu contaminer le petit Balla’!
    Bon, il arrive quand au fait??? Lui qui était si pressé, il se fait désirer maintenant!

  6. Ninette dit
    Publié le 22 août 2009 à 18:44 | Permalien

    Tu dis, dans le bâtiment c’est l’anticipation qui compte , c’est bien vrai ça, mon gars d’ailleurs, gouverner c’est prévoir. Donc ce sera un vrai bureau avec tout qu’est ce qui faut pour thèser à tour de stylo. Comme quoi ça vaut le coup de tirer pendant des heures sur un maudit bout de fil. Bravo pour votre opiniâtreté et comme les pâtes ont dû vous faire du bien.!!!!

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