On n’est pas là pour se faire engueuler

Martin a rencontré Julien dans le train. Nous étions alors étudiants à Besançon, à une petite heure de chemin de fer d’Héricourt. L’histoire commence lors d’un voyage retour. Martin est assis à côté de son étui de guitare, le casque du walkman vissé sur les oreilles. En face de lui, un type du même âge ou peu s’en faut, assis à côté de son étui de basse, le casque du walkman vissé sur les oreilles. Fatalement, ils finissent par entamer la conversation. Découvrent, étonnés, qu’ils écoutent présentement le même album, Blood Sugar Sex Magik des Red Hot Chili Peppers[1] — le genre d’album à partir duquel, question guitare et basse, on peut causer longtemps.

Julien Mourey, 1975-2009

Julien Mourey, 1975-2009

À l’époque, Martin et moi formions le restant d’un groupe qui avait beaucoup répété, un tout petit peu joué en public, épuisé tous les copains musiciens disponibles, puis végété un moment en duo. Nous avions un nom qui déchire, Spuds’r Ace (« les patates sont excellentes »), un super local de répèt’ chez mes parents, le Cactus Blockhaus, quelques compos et quelques supporters-compagnons de route : mon frère Thomas et son acolyte Fish Tupudéhièp, Gator l’indie-folkeux-bruitiste, Mitch le buveur de bières, Galak le duke de la flûte à bec, Ulf qui n’a jamais réussi à terminer proprement la descente d’orgue de l’intro de Riders on the storm[2], Ruhruh et ses vahinés, Le Gros et son ballon rond, et les petites fées qui nous inspiraient. La musique, ça avait commencé au collège : Lolo (c’est moi) joue de la batterie, Ulf du piano, donc Bart (c’est Martin) va jouer de la basse, Ruhruh et Thomas (un autre, qui nous fit découvrir les Béru et Public Enemy avant de partir en école de commerce…) de la guitare, et on va monter un groupe. On l’a fait. On s’est bien marré. Et puis, vers la fin du lycée, on a fini par se retrouver tous les deux, Martin et moi, à vouloir composer, pousser l’aventure et faire vraiment notre truc. Au bout d’un moment, Martin s’est mis à la guitare. Puis, je ne sais plus trop quand au cours de notre première année de fac, dans ce fameux train qui le ramenait de Besançon, il a rencontré Julien. Les événements se sont enchaînés rapidement, et nos souvenirs en sont flous. Ce dont Martin se rappelle bien, c’est, passant peu après à l’appart’ de Julien, que l’autre lui avait montré des trucs des Red Hot à la basse, et que ça l’avait convaincu de continuer… la guitare.

Julien est devenu le bassiste de Spuds’r Ace, et nous nous sommes retrouvés à répéter comme si nous nous étions toujours connus. Ce n’est pas pour rien qu’après Spuds’r Ace, je n’ai jamais vraiment cherché à remonter un groupe : je savais que ce que j’avais vécu avec ces deux lascars, je ne le retrouverais probablement pas ailleurs. Il y avait dans notre relation une forme d’évidence, de naturelle fraternité qui nous permettait de jouer des heures durant le même bout de morceau pour essayer de l’améliorer, sans que jamais l’ennui ne s’installe. Et c’est là l’ironie de l’histoire : en deux ans et demi d’existence sous cette forme, Spuds’r Ace n’a pas donné quinze concerts. Mais, chaque samedi après-midi, nous nous retrouvions au Cactus Blockhaus pour répéter. De la même façon que les années collège et lycée ont consumé nos samedis en d’intenses campagnes de jeux de rôles, nos années fac ont été consacrées à la musique. Des dizaines d’heures à peaufiner des titres que tous les potes connaissaient par cœur. Dans ces heures, pas mal de pauses à rouler des pétards et boire du Perrier et des bières sur la « mezzanine » attenante au Cactus Blockhaus. À déconner, beaucoup. À se parler de choses sérieuses, peu. J’ai la chance d’avoir beaucoup d’amis d’enfance — j’ai connu Yves (c’est Galak) à la maternelle, Martin au centre aéré l’été entre le CM1 et le CM2, la plupart des autres en sixième ou en cinquième. Pendant longtemps, nous avons été essentiellement des camarades. Proches, soudés, rigolards, mais taiseux de nous-mêmes. Il a fallu que nous nous séparions, que nous arrivions à la fac  voire que nous la dépassions un peu, pour que nous devenions des intimes qui n’ont plus peur de se causer[3].

Que savais-je alors de Julien ? Son surnom, évidemment : troisième Julien du groupe, après Ruhruh et Le Gros aka Bourrin, il était P’tit Jules — plus tard, il serait également Uj, J1 et Jeiwahn. Son jeu phénoménal de basse, bien sûr : grand slappeur, grand improvisateur, petit homme trapu et funky en diable. Son amour des oiseaux, transmis par un oncle ornithologue, qui faisait de lui un arpenteur enthousiaste des sous-bois. Son humour noir et cinglant. Sa liaison, pas encore si intense ou alors ça m’échappait, avec la boisson. Et le plaisir de faire de la musique et de passer des soirées avec lui. Plaisir partagé par les amis que nous lui avions fait rencontrer, et ceux qu’ils nous avait fait rencontrer. Musique également partagée, notamment avec Los Péravos, l’autre groupe-de-répétitions qu’il avait monté à Besançon avec Tony, Stan, Fred et Evi. Et puis les abus, parfois : vraiment soûl, Julien devenait insupportable. La « logique » de l’ivrogne tourne sur elle-même. Dans ces moments-là, son désespoir s’alimentait à sa logorrhée, gonflant à mesure qu’il se répétait, se contredisait, se répétait encore. Difficile de mettre un ami dehors, plus difficile encore d’apprendre qu’il a pris un gnon parce que ce soir-là, ce n’était pas chez vous mais au bistrot qu’il avait passé les bornes. Il faut vraiment aimer quelqu’un pour ne pas craquer en l’entendant se traiter et vous traiter alternativement de merde, puis de génie, puis de merde, puis de génie, en roue libre pendant des heures — et encore, l’aimer ne suffit pas toujours.

Julien (Nouvel-an 2002-2003)

Oui, cela arrivait. Non, pas si souvent. Et non, ce n’était pas le trait dominant du personnage. Pas quand on le découvrait, moins encore quand on se liait à lui et apprenait à le connaître mieux. Julien était rongé par un profond désespoir, il était désespéré en ce qu’il était sans espoir, ni pour ce « monde de merde »[4] dans lequel nous nous efforçons de vivre et y parvenons plus ou moins bien, ni pour lui-même. Julien était sans concession, certainement trop dur à son propre encontre, se pensait seul et ne méritant pas mieux. Seul, il l’était dans le sens de célibataire ; mais le nombre de ses amis montre bien qu’il était loin d’être solitaire. Face à tout cela, l’alcool était un exutoire, ou un refuge, ou les deux ; c’était surtout ce dont il ne pouvait se passer, et  qui le détruisait à petit feu. Tous ceux qui l’ont connu doivent avoir des anecdotes à raconter — l’abus d’alcool a des conséquences parfois drôles (pisser au milieu du salon de Cyril en pensant être déjà arrivé aux toilettes), souvent pathétiques (vomir sur son volant en rentrant chez soi en voiture). Ça ne l’empêchait pas d’avoir un humour féroce, d’être attentif à ses amis et à sa famille, d’aimer la discussion et la polémique, et les cocktails culturels  à base d’oiseaux, de Nietzsche, de Tricky, de Desproges et de Monsieur Manatane, de Boris Vian et de Pic-Pic André. Un mec bien.

Les années passant, la fraternité musicale s’est muée en une solide amitié, dont les ressorts se sont tendus à mesure que la distance nous séparant augmentait. Évidemment, l’aventure Spuds’r Ace a fini par prendre fin : je quittais Échenans-sous-Mont-Vaudois et son Cactus Blockhaus pour aller jouer du tambour sous les drapeaux (expérience heureusement interrompue par un salvateur classement P4) avant de continuer mes études à Rennes ; Martin quittait Chagey pour reprendre les siennes à Leeds, Royaume-Uni. Nous ne nous sommes cependant pas séparés comme ça. Il fallait laisser une trace, pour nous et les supporters-compagnons de route. Quinze jours, à l’été 1997, pendant lesquels nous avons enregistré, mixé et gravé notre répertoire d’abord sur bande magnétique, puis sur un CD royalement édité à neuf exemplaires[5]. Nous ne remercierons jamais assez les gens d’In Ouïe Music, qui nous avaient prêté micros et table de mixage, et jamais trop le type dont j’ai oublié le nom qui nous avait d’abord prêté son huit-pistes à cassette avant de se dire qu’il préférait le louer.

Quinze jours intensifs : plusieurs prises de chaque chanson ; certains titres enregistrés séparément  comme font les pros ; des paroles à finir à l’arrache car Martin chantait certains couplets en yaourt depuis si longtemps qu’on ne savait même plus qu’il nous manquait tant de texte que ça ; la galère pour faire refaire deux fois de suite la même chose à Julien ; mon énervement de les voir arriver tard l’après-midi, et me dire qu’on ne finirait jamais à temps, et mon mix de Secure où, après des heures de prise de tête solitaire, je ne me suis même pas rendu compte que j’avais coupé la guitare dans les couplets ; la magie de la création de Polly put the kettle on, composée et enregistrée en moins de deux heures ; le double solo de guitare de Mind-cracker ; les rallonges de jack pour pouvoir enregistrer le lavabo se vidant à la fin de Plug-hole man, et le chronomètre pour actionner la bonde au bon moment car nous n’avions pas de retour casque si loin de la table ; la quintessence de Spuds’r Ace réunie dans l’ébouriffé Nimp ; l’aide précieuse de Thomas, autant producteur que collaborateur ; la guitare de Gator et la participation involontaire d’Ulf. Et le clou du spectacle : samedi 30 août 1997, notre concert d’adieu au temple d’Échenans, réquisitionné par mon grand-père, ancien maire de la commune, pour une soirée au profit de SOS Suicide-Phénix (joli paradoxe pour un concert d’auto-dissolution), une association d’écoutants téléphoniques dont il était alors membre. Bondé, le temple. Plein à craquer de protestants et de rockeurs. Une acoustique pas vraiment appropriée à notre musique, qui m’avait conduit à recouvrir la batterie d’un drap pour limiter la résonance, et, pour ne pas dépareiller, à jouer costumé en fantôme. Mais un bon concert (au moins dans nos mémoires), qui commençait, comme il se doit, par les grenouilles de Strange Words, balancées du balcon par Thomas.

« Patatoïdal Delirium Last Concerto », Spuds’r Ace, le 30 août 1997 au temple d’Échenans-sous-Mont-Vaudois (70)

Après cela, l’éparpillement. Chacun dans sa province. Ou plutôt, Martin et moi partis, Julien resté entre Raynans et Besançon où ses études se poursuivaient. Après un saut en Angleterre et un autre en Suisse, il décroche sans souci un DEA de chimie — bien que ne mettant jamais énormément d’énergie à assister aux cours, Julien a toujours eu ses exams sans problème : ce type était une éponge, capable d’assimiler des règles de grammaire (un jeu entre nous), des citations et des concepts du moment que ça lui plaisait (ou qu’il en avait besoin la veille d’un partiel). Il disait qu’il était un branleur pour ne pas avoir à renconnaître qu’il était doué pour ce genre de choses.

Problème tout de même : va trouver du boulot dans la chimie quand t’aimes pas ça. Ni lui ni personne ne l’aurait vu dans un laboratoire pharmaceutique ou chez Total en train d’améliorer notre essence, faut quand même pas déconner. La recherche n’avait pas l’air de l’attirer plus que ça non plus — trop de contraintes, peut-être, ou pas envie de faire une thèse. Alors Julien a trouvé du boulot… dans l’informatique. Au Cnasea, ce grand centre de paiements dont j’ai alors découvert l’existence, et qui gère et redistribue les sous de la Politique agricole commune et de diverses prestations sociales. Concevoir des applications destinées à appliquer certaines des décisions iniques du gouvernement n’allait d’ailleurs pas sans le faire grincer des dents.

Le Cnasea, au moment où Julien a été embauché (2001), était encore à Paris. Ce sont probablement ses années les plus noires — en tout cas dans la perception que j’en ai eu. Un appartement parcouru par les cafards, un désespoir qui glissait sûrement vers la dépression, une consommation d’alcool qui augmentait, une histoire d’amour qui tournait vinaigre et qui l’obsédait. Nous nous voyions moins à cette époque : j’avais trouvé un poste de journaliste à Saint-Brieuc et je bossais comme un fou, les occasions de monter à Paris se faisaient rares. Longues conversations téléphoniques cependant, où l’alcool et les moyens de peut-être s’en sortir commençaient à trouver leur place. Quand j’ai appris que le Cnasea devait être délocalisé à Limoges pour l’été 2003, j’ai accueilli la nouvelle comme une libération, certain que Julien avait besoin de changer d’air, donc de ville.

Mais tout n’est pas si facile, et changer de décor ne suffit pas nécessairement à transformer son intérieur. Pourtant, je crois qu’on peut dire que Julien allait tendanciellement mieux. Il n’aimait pas Limoges, c’est certain. Parlait souvent de revenir en Franche-Comté. Mais il voyait un psy, se rendait compte des dégâts que l’alcool commençait à causer à son organisme sans parvenir encore à freiner vraiment sa consommation. Il avait repris le foot avec les collègues du Cnasea et, quand il s’est déchiré les ligaments croisés antérieurs, il a commencé d’autres activités : le chinois, et surtout le théâtre, qui lui avait apporté une vitalité nouvelle. Il s’était engagé à la CGT, poussé par Sylvie et Guillaume, prenait son rôle de représentant très à cœur (donc sans ménager sa direction ni ses collègues), alternant entre l’envie de foutre le feu aux fonctionnements libéralo-bureaucratiques et celle de faire de la pédagogie, de convaincre les moutons de ne plus se laisser tondre.

Je me relis, je me trouve long, trop long, et lancé dans une fuite en avant dans les derniers paragraphes, comme s’il me fallait conjurer le sort en me persuadant qu’il allait mieux ces derniers temps. Pourtant, je crois bien que c’était le cas. Julien avait des hauts et des bas, et téléphonait en général quand il était dans un bas. Mais à chaque fois que nous nous sommes revus, le côté obscur était éclipsé : à Paimpol avec tout le monde il y a quelques années, pour notre fête des trente ans en 2006, à Limoges avec Martin en 2006 aussi, à Art Rock et à l’anniversaire de Marich l’an passé, ce printemps à Limoges avec Céline, Marich et Sylvia, et dans d’autres occasions encore.

Alors, fuite en avant de ma part ? Volonté de me réfugier dans les bons souvenirs ? Je ne pense pas. Mais je tiens à écrire, et dans la mesure de l’impossible à montrer, si tant est que certains se posent encore des questions, que Julien ne s’est pas suicidé. Il est mort connement, tragiquement comme nous l’avons fait imprimer dans le journal, brutalement c’est sûr. Il aurait pu se tuer cent fois en voiture il y a dix ans, il aurait pu crever d’une cirrhose dans les années qui viennent et ça lui pendait au foie et ça n’aurait pas été joli-joli, il aurait pu, il aurait pu… ça ne sert à rien de faire des hypothèses. Dans la nuit du 2 au 3 juin 2009, Julien Mourey, né le 11 février 1975 à Montbéliard, est tombé par la fenêtre de son appartement de Limoges en essayant de fermer ses volets. Évidemment, quand tu apprends ça la nuit suivante, l’idée du suicide te traverse. Mais elle ne s’imprime pas. D’abord parce que ça n’en est pas un, qu’il n’y a pas de doute et que ce genre d’accident à la con n’est pas rare, et que la douleur de la perte d’un ami si proche ne connaît de toute façon pas la différence entre les causes de cette perte. Ensuite parce que je n’y crois pas. Ça, évidemment, c’est subjectif, mais je pense que nous sommes un paquet à en être persuadés et à en avoir reçu des preuves de sa part : Julien détestait ce monde de merde, mais il aimait la vie.

NB : Martin a mis en place un site où l’on retrouve les dernières chansons qu’il a composées à Limoges, des photos ainsi que les textes que son oncle Marc et moi avons dits à l’église lors de son enterrement.

  1. C’est du moins ce que dit la légende — pour les Red Hot on est sûr, pour l’album je donne pas ma main à couper. []
  2. Que c’est dur de réduire ses amis à ce genre de sentence… mais c’est pour rire : à l’époque où Ulf se galérait sur cette intro, époque qui précède de bien quatre ans celle que je raconte ici, je comptais les mesures dans Light my fire, et c’est pas glorieux non plus… []
  3. Sous un autre toit, celui de Ruhruh, les retrouvailles hebdomadaires dites « Vendredi soir-pétard-guitare » et leurs longues discussions ont compté dans cette évolution de nos relations. []
  4. Voir La Classe américaine, hilarante pantalonnade qui faisait partie de ses références quotidiennes. []
  5. Note aux adolescents : les graveurs CD étaient alors loin de courir les rues, et il fut assez rocambolesque d’obtenir ces neuf-là. []

Un commentaire

  1. Fred
    Publié le 1 février 2010 à 18:12 | Permalien

    Merci

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