« Terra eco » lave plus vert

Après plusieurs années de présence sur internet et de diffusion uniquement par abonnement, Terra eco est disponible en kiosques. C’est un mensuel, dont le premier numéro sort en ce mois de mars. Le journal est sous-titré «Le magazine du développement durable», ce qui ne me plaît qu’à moitié tellement ça ne veut rien dire, mais ça ne va quand même pas m’empêcher de l’acheter et de le lire attentivement. Je ne sais pas comment vous découvrez un nouveau journal : personnellement, je feuillette, je grapille deux, trois indices visuels et quelques titres par-ci par-là, puis je lis. Le feuilletage est un peu décevant, la maquette est sans originalité et les illustrations ont l’air très plates à première vue1. Mais l’essentiel, évidemment, est dans une lecture attentive. Et comme le sujet m’intéresse, que je trouve indispensable qu’il existe des magazines grand public consacrés à la défense de l’environnement, j’ai tout lu, de la première à la dernière ligne. Ça n’est rien de dire que ma déception a été grande.

La rhétorique «développement durable»

Terra eco, couverture du numéro 1 (mars 2009)
Terra eco, couverture du numéro 1 (mars 2009)

Commençons par l’édito. Quoi de plus important que l’éditorial d’un nouveau journal ?2 Walter Bouvais, le directeur de la publication, explique: «La planète est toute cabossée, mais ne cédons pas à la tentation du pire». La crise peut même être l’occasion «de marquer une pause et de réfléchir enfin à ce monde nouveau auquel beaucoup d’entre nous aspirons.» Quel monde ? Une «civilisation plus verte, plus juste, plus prospère et furieusement moderne», qui est «à portée de main». Aïe. Pourquoi donc faudrait-il être «furieusement moderne»? Il y a deux siècles que ça dure, et ça nous conduit dans le mur, la modernité «furieuse»3. Suit une ode à ces «personnes modernes et ordinaires, que des savants nomment, selon les cas, “écocitoyens”, “créatifs culturels” ou “entrepreneurs sociaux”», qui affrontent «les défis écologiques, sociaux et économiques du développement durable» et dont «le seul risque est de réussir».

Tout ce discours managérial pour en arriver au cœur (de cible) de cet éditorial : «Terra eco est un magazine indépendant, fondé par des journalistes professionnels, qui ose dire les faits tels qu’ils sont et poser les questions qui fâchent. Mais Terra eco privilégie toujours la recherche de solutions viables, le dialogue et l’humour, plutôt que la stigmatisation stérile. Notre ligne directrice est tracée: nous ne nous sentons pas coupables de vivre comme on nous l’a appris, mais nous avons le devoir et le pouvoir de changer le monde, maintenant et pour ceux qui viennent.» Nous voilà donc en plein dans ce que je craignais: la rhétorique «développement durable», qui promet de changer le monde sans jamais s’attaquer aux problèmes de fond. Ça m’embête de tomber dans le procès d’intention dès l’édito d’un projet qui a a priori ma bienveillance et mon soutien, mais soit Walter Bouvais est particulièrement maladroit et se laisse déborder par l’enthousiasme du lancement et un discours qu’il estime porteur — ce que j’ai du mal à croire tant ce journal a été longuement (5 ans!) et mûrement réfléchi); soit il est vraiment adepte de ce discours de faux-semblants — ce qui se confirmera dans la suite de la lecture. Car enfin, des expressions comme le refus de la «stigmatisation stérile» (comprenez de l’écologie politique véritablement de gauche) et cette idiote idée de ne pas se sentir coupable de la façon dont on a été élevé relèvent de la mécanique néolibérale la plus habituelle, ce que confirme l’appel aux «créatifs culturels», aux «entrepreneurs sociaux» et à la modernité furieuse.

Pétrole ou agrocarburants? Le futur selon Terra eco Bref, c’est dans la circonspection que j’attaque la lecture des articles proprement dits. Il y en a un qui m’intéresse particulièrement: le dossier de une, intitulé «Mais où est passée la voiture verte?» Voilà un sujet idéal pour savoir si Terra eco fait du greenwashing, c’est-à-dire repeint en vert quelques arpents de la prairie libérale pour lui décerner un label bio, ou si au contraire le magazine développe un discours écologique argumenté et remettant en question certaines des «certitudes» couramment admises, du genre: «Tout le monde a besoin d’une voiture». Et paf, dans le panneau. Le dossier tout entier ne pose finalement qu’une question, à laquelle il ne répond d’ailleurs pas puisqu’elle n’a ni sens (dans l’absolu) ni réponse (aujourd’hui): quel carburant après le pétrole? La place de la voiture dans notre société, les moyens de s’en passer, les transports en commun, l’urbanisme à interroger, rien de tout cela n’est abordé. Seules comptent des «solutions» furieusement modernes comme les agrocarburants, l’installation de stations de recharge électrique et autres fanstasmes technicistes dignes des délires futuristes à la Sciences et Vie. Il y a bien un paragraphe dans un encadré, qui dit qu’on émet moins de CO2 à vélo qu’en voiture, et un entretien croisé entre Pascal Hénault, directeur de la recherche et de l’innovation de PSA Peugeot-Citroën, et Jean-Stéphane Devisse, responsable «changement climatique» au WWF, dans lequel ce dernier déclare: «Une auto, c’est une tonne de ferraille pour 100 kilos d’homme! C’est une contre-performance absolue. Il est temps que les gens sortent leur calculatrice et adoptent l’auto-partage.»4 Mais c’est tout, et c’est bien peu. On est effectivement loin de la «stigmatisation stérile», puisqu’on ne remet rien en question. Le problème, c’est qu’on est à fond dans l’accompagnement stérile des dérives d’aujourd’hui. La moralisation du capitalisme, comme dirait l’autre.

Et c’est comme ça à chaque page. Exemple: une «enquête» évidemment «exclusive», qui a mobilisé pas moins de quatre journalistes à Paris, Vejer de la Frontera (Espagne), Berlin et Londres, pour nous révéler que de Gordon Brown, Angela Merkel, Nicolas Sarkozy et José Luis Zapatero, c’est le premier qui émet le plus de CO2 pour ses déplacements et le dernier qui en produit le moins. Waouh, ça c’est du journalisme! Qu’est-ce que ça m’apprend sur la façon dont je vais pouvoir changer le monde? Rien. On ne va pas aller jusqu’à dire que le modèle d’avion utilisé par untel ou unetelle nous est totalement indifférent. Mais en l’espèce, il me semble que leur politique environnementale aura plus d’impact sur le futur de la planète (souvenez-vous: c’est de cela qu’il s’agit) que leur choix de véhicule, et que si l’un des deux aspects est effectivement lié à l’autre, c’est le bien le deuxième qui dépend du premier. Partant de là, c’est le premier qui m’intéresse.

Autre exemple: un comparatif (rubrique «le casse-tête») entre lingettes et nettoyant liquide. Lequel est le plus écologique? Ni l’un ni l’autre, mon général. Les deux arrivent à égalité, et pour cause: les données sont issues d’une «étude comparative des cycles de vie des deux produits réalisée, en 2004, par Ecobilan pour l’Association française des industries de la détergence (Afise).» Ils ne savent pas cela, nos journalistes professionnels, que des recherches financées par des industriels ont bien peu de chances de conclure à l’inanité de leur production? Ici, une enquête exclusive (et indépendante, puisque Terra eco affirme l’être) n’aurait pas fait de mal et aurait pu prendre en compte tous les paramètres, et tous les détergents (les lessives écologiques absentes du comparatif, et les solutions alternatives comme les noix de lavage).

«S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème» (les Shadoks) Tout dans ce premier numéro de Terra eco n’est bien évidemment pas à jeter (la revue des indicateurs de «richesse» alternatifs au Produit intérieur brut est bien faite, le papier qui démonte une pube de MacDo aussi). Mais plusieurs choses me dérangent. D’abord, je n’ai rien appris de nouveau en lisant les 84 pages de ce mensuel. Rien n’est venu titiller ma réflexion en m’apportant des éléments que je ne savais ou ne soupçonnais déjà. Et je ne suis pas un expert en matière d’environnement. Je suis un citoyen concerné et engagé, membre du réseau Sortir du nucléaire, sympathisant de l’Alliance Anticorrida et de L214, et lecteur assidu de Politis, de La Maison Écologique et de La Hulotte. Je suis aussi abonné à L’Écologiste, mais le lis rarement en entier par manque de temps. C’est la même raison qui ne m’a fait acheter que deux ou trois numéros de La Revue Durable il y a trois ans — un excellent magazine vers lequel la lecture de Terra eco me donne envie de revenir! Ajoutons, pour être complet, un abonnement à Réponses Photo — rien à voir avec l’environnement, mais un journal de grande qualité, qui sait mêler approches techniques et esthétiques, avec du fond et une réflexion sur l’évolution du métier et de l’art photographiques, ce que bien peu de revues spécialisées parviennent à faire (je cherche toujours un Réponses Photo de la BD, et un de la musique).

Mais au-delà de ces considérations, c’est le fond du discours qui me dérange. Terra eco suit la mode du développement durable et base toutes ses analyses sur un amalgame dangereux: tout est toujours mesuré à l’aune de son équivalent rejet de CO2 dans l’atmosphère. Le réchauffement climatique est certes un problème, mais il n’est pas le problème, et quand bien même le serait-il, il est loin de se limiter aux rejets de CO2. Le réchauffement climatique est plutôt un des symptômes du problème qu’est la société dans laquelle nous vivons, son organisation, ses inégalités, ses rapports de production (pour parler en termes pas modernes, mais furieusement analytiques). Ce que j’attends d’un magazine grand public consacré à l’environnement et à l’écologie, c’est une interrogation de la société elle-même, et des pistes de réflexions et des solutions concrètes qui ne soient pas cosmétiques. Le premier numéro de Terra eco, en tournant le dos à ces questions, s’enferme dans une posture qui n’est rien d’autre que du greenwashing: surtout ne pas déranger l’ordre établi, être tendance, croire et faire croire que la technique seule peut résoudre des problèmes sociaux et politiques.

Note: l’essentiel des notes destinées à la rédaction de ce billet a été pris le 15 mars, la rédaction en a été achevée le 24 avril, sans avoir lu le second numéro de Terra eco.

  1. à deuxième vue aussi — à part le sujet sur la campagne Catch of the day de la Surfrider Foundation, qui reprend les excellents visuels de l’association, les photos et illustrations sont pauvres et sans intérêt []
  2. À ce propos, il faudra un jour que je me cogne la recopie de l’éditorial du premier numéro de La Gueule Ouverte — novembre 1972 — qui est un modèle d’engagement et de lucidité. []
  3. Je n’ai rien contre la modernité et j’ai un abonnement ADSL. Mais la modernité pour la modernité, c’est quand même l’étendard du capitalisme surconsommateur. []
  4. Je conseille le visionnage de L’An 01, de Gébé et Jacques Doillon, avec une très belle scène de démontage d’une auto concluant à l’imbécillité de cette solution pour le transport quotidien. Disponible en DVD chez MK2 []

2 Commentaires

  1. Isa
    Publié le 3 mai 2009 à 16:46 | Permalien

    Allez, courage, je te recommanderai la lecture du 2ème, on ne sait jamais.
    J’étais abonnée avant, et je trouvais ça pas mal, il y a peut être eu une dérive depuis.
    Attention quand même, on pourrait te prendre pour un …. je cherche un mot et te le dirai plus tard..
    Sinon, on n’a qu’à créer un journal digne de ce nom. Ca fait partie d’un de mes rêves…

  2. Publié le 6 mai 2009 à 14:55 | Permalien

    Ah que veux-tu, on vieillit (enfin surtout moi, à toi ça ne peut pas arriver), et on devient plus exigeant…
    Sinon pour monter un journal (culturel, tu vois ce que je veux dire), je connais du monde qui est intéressé…

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