Regarder le monde en face

« Un portrait est une opinion », disait Richard Avedon. Son domaine à lui, c’était la photo. De mode, et puis le portrait. Toute sa vie, des photos de mode, de cette trempe rare des photos de mode qui peuvent se regarder comme des photos, comme de « vraies photos », dirait-on si ça existait, des « vraies photos ». Des photos qui se tiennent, qui ne sont pas des prétextes ou des illustrations bourrées de clichés uniquement destinées à promouvoir telle robe de soirée. Il y a une vision artistique dans la photo de mode chez Avedon, et un point de vue, une façon de faire qui lui sont très personnels et qui me semblent assez novateurs — bien que je ne sois pas assez calé en histoire de la photo de mode pour en jurer. Mettre le modèle en scène dans la rue, dans des cafés, lui faire embrasser un cycliste à la fin d’une course, ou profiter que des passants se détournent pour déclencher : ça me paraît novateur, de faire ça dès la seconde moitié des années 1940. Novateur aussi (ou retour aux sources de l’atelier du peintre ?), d’arracher le papier goudronné qui recouvrait la verrière du studio de Harper’s Bazaar à Paris, pour y faire pénétrer la lumière naturelle, et ne plus se servir que d’elle.

Un peu plus tard, à partir des années cinquante, et surtout soixante, le portrait. Quelques recherches, avant d’aboutir à ce qui sera la patte Avedon : fond blanc, effacement total du décor, prise de vue frontale, et lumière naturelle, toujours la lumière naturelle. Portraits de célébrités en tous genres : troublante Marilyn troublée, espiègle Jean Renoir, Charlie Chaplin joueur et impavide Buster Keaton, touchante Marguerite Duras, infects duc et duchesse de Windsor, et les diptyques ou les triptyques de Francis Bacon, Samuel Beckett, Igor Stravinsky, la Factory d’Andy Warhol, qui oscillent entre mises en scènes au millimètre et instants décisifs.

Portraits d’anonymes, aussi. In the American West, exceptionnelle série à la rencontre des habitants de l’ouest américain dans ce qu’ils ont de quotidiennement banal, ou comment le fond blanc et la disparition des accessoires donnent toute sa dimension au regard, et comment le regard, d’un seul coup de déclencheur, devient porteur d’une épaisseur sociologique rare. Pas d’effets de manche chez Avedon, mais pas de facilité non plus : si ce que l’on voit paraît tout simple, comme évident, il n’en est rien. Rien de plus artificiel en effet que de poser devant un fond blanc. Rien de plus lourd, en termes de dispositif de prise de vue, que l’imposante chambre 20 × 25 cm et la nécessaire présence des assistants.

Et pourtant, les regards saisis par Avedon sont pleins d’une richesse qui s’impose au spectateur et font disparaître le photographe et son travail. Si chaque portrait d’Avedon est une opinion, il est aussi la marque de la grande humilité artistique de l’auteur, qui atteint les sommets de son art quand son intervention devient invisible. L’éclatant rire de Janis Joplin ou le puissant regard de l’ouvrier Ricardo Lopez ne semblent pas avoir été captés par un attirail technologique, mais être là. Voilà ce qui vous saute à la figure devant les photos d’Avedon : non pas la vérité, mais une vérité intime, partagée un bref instant par un « modèle » qui accepte de se livrer et un photographe qui accepte de se faire oublier.

Du coup, le spectateur, lui, n’oublie rien : ni les regards photographiés, ni le style si particulier et immédiatement reconnaissable du photographe. Du grand art.

Le retour à la réalité est rude. Sortir de la Galerie du Jeu de paume et s’engouffrer dans le métro et son agression publicitaire permanente, promesse d’un monde lisse peuplé de jambes kilométriques lustrées comme des parquets et de visages d’où toute aspérité a disparu, jusqu’aux pores de la peau comblés à la palette graphique. La pube nie l’humanité avec autant de force qu’Avedon la révèle.

PS : à venir, photos prises dans l’expo.

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