Archive pour septembre 2008

Regarder le monde en face

Dimanche 21 septembre 2008

« Un portrait est une opinion », disait Richard Avedon. Son domaine à lui, c’était la photo. De mode, et puis le portrait. Toute sa vie, des photos de mode, de cette trempe rare des photos de mode qui peuvent se regarder comme des photos, comme de « vraies photos », dirait-on si ça existait, des « vraies photos ». Des photos qui se tiennent, qui ne sont pas des prétextes ou des illustrations bourrées de clichés uniquement destinées à promouvoir telle robe de soirée. Il y a une vision artistique dans la photo de mode chez Avedon, et un point de vue, une façon de faire qui lui sont très personnels et qui me semblent assez novateurs — bien que je ne sois pas assez calé en histoire de la photo de mode pour en jurer. Mettre le modèle en scène dans la rue, dans des cafés, lui faire embrasser un cycliste à la fin d’une course, ou profiter que des passants se détournent pour déclencher : ça me paraît novateur, de faire ça dès la seconde moitié des années 1940. Novateur aussi (ou retour aux sources de l’atelier du peintre ?), d’arracher le papier goudronné qui recouvrait la verrière du studio de Harper’s Bazaar à Paris, pour y faire pénétrer la lumière naturelle, et ne plus se servir que d’elle.

Un peu plus tard, à partir des années cinquante, et surtout soixante, le portrait. Quelques recherches, avant d’aboutir à ce qui sera la patte Avedon : fond blanc, effacement total du décor, prise de vue frontale, et lumière naturelle, toujours la lumière naturelle. Portraits de célébrités en tous genres : troublante Marilyn troublée, espiègle Jean Renoir, Charlie Chaplin joueur et impavide Buster Keaton, touchante Marguerite Duras, infects duc et duchesse de Windsor, et les diptyques ou les triptyques de Francis Bacon, Samuel Beckett, Igor Stravinsky, la Factory d’Andy Warhol, qui oscillent entre mises en scènes au millimètre et instants décisifs.

Portraits d’anonymes, aussi. In the American West, exceptionnelle série à la rencontre des habitants de l’ouest américain dans ce qu’ils ont de quotidiennement banal, ou comment le fond blanc et la disparition des accessoires donnent toute sa dimension au regard, et comment le regard, d’un seul coup de déclencheur, devient porteur d’une épaisseur sociologique rare. Pas d’effets de manche chez Avedon, mais pas de facilité non plus : si ce que l’on voit paraît tout simple, comme évident, il n’en est rien. Rien de plus artificiel en effet que de poser devant un fond blanc. Rien de plus lourd, en termes de dispositif de prise de vue, que l’imposante chambre 20 × 25 cm et la nécessaire présence des assistants.

Et pourtant, les regards saisis par Avedon sont pleins d’une richesse qui s’impose au spectateur et font disparaître le photographe et son travail. Si chaque portrait d’Avedon est une opinion, il est aussi la marque de la grande humilité artistique de l’auteur, qui atteint les sommets de son art quand son intervention devient invisible. L’éclatant rire de Janis Joplin ou le puissant regard de l’ouvrier Ricardo Lopez ne semblent pas avoir été captés par un attirail technologique, mais être là. Voilà ce qui vous saute à la figure devant les photos d’Avedon : non pas la vérité, mais une vérité intime, partagée un bref instant par un « modèle » qui accepte de se livrer et un photographe qui accepte de se faire oublier.

Du coup, le spectateur, lui, n’oublie rien : ni les regards photographiés, ni le style si particulier et immédiatement reconnaissable du photographe. Du grand art.

Le retour à la réalité est rude. Sortir de la Galerie du Jeu de paume et s’engouffrer dans le métro et son agression publicitaire permanente, promesse d’un monde lisse peuplé de jambes kilométriques lustrées comme des parquets et de visages d’où toute aspérité a disparu, jusqu’aux pores de la peau comblés à la palette graphique. La pube nie l’humanité avec autant de force qu’Avedon la révèle.

PS : à venir, photos prises dans l’expo.

Changement d’herbage réjouit les bœufs

Jeudi 11 septembre 2008

On reconnaît le passage d’une saison à l’autre au pelage changeant des animaux qui peuplent nos contrées macadamées. Ainsi, les troupeaux de crétins qui s’egayaient sous nos fenêtres cet été portaient-ils fièrement des tenues d’apparat bariolées du meilleur effet: perruques, déguisement de lion voire de grosse bite en mousse. Le taxon latin m’échappe, mais on appelle ça, en langue vulgaire, un enterrement de vie de garçon (ou de jeune fille, car, au royaume des bas-de-plafond, l’égalité des sexes est de mise — enfin presque: il n’est pas encore passé de grosse chatte en mousse sous nos fenêtres).

La rentrée étant venue, les pelisses se font plus discrètes, d’un seyant gris chiné à base de sacs poubelles constellés de farine et de bière tiède. Leur nom à eux: bizuths. Bien qu’ils n’apparaissent que plus tard dans l’année, ils sont en général plus jeunes que les précédents, leurs juvéniles en quelque sorte. Ami qui dois aujourd’hui plonger la tête dans l’eau pour y croquer cette foutue pomme avant de te manger un œuf en pleine poire, ne t’inquiète pas, la roue tourne, comme les saisons. L’année prochaine, tu donneras les ordres et lanceras l’œuf. La suivante, tu auras peut-être la chance de pouvoir sortir de ta tanière dès l’été pour, sommet de ton évolution, te transformer à ton tour en grosse bite en mousse.

Profite bien de ces instants bénis ! Car ils seront aussi le signal que le temps de l’insouciance est terminé, et que celui de s’atteler à la préservation de l’espèce est advenu (d’où le choix bienvenu de ce dernier costume). Aux crétins de ton espèce aussi, le Seigneur a dit: «Croissez et multipliez». Il aurait ajouté en marmonnant dans Sa sainte barbe: «Enfin, pas trop quand même», mais il paraît que c’est apocryphe.

La rentrée s’améliore

Mardi 9 septembre 2008

Libérennes reconnecté ! Un des deux sites d’info indépendants récemment fermés est de retour dans la cour des miracles du royaume ouest-français. S’agit maintenant de faire exploser les compteurs de fréquentation, histoire d’éviter que la direction de Libé, qui a donné six mois de répit à ses antennes de Rennes et Orléans, ne leur replonge la tête sous l’eau au printemps.

Rentrée de merde (liste non exaustive)

Vendredi 5 septembre 2008

Ce qui s’arrête et qui me navre :

  • Rennes Infhonet s’est déconnecté. Adieu l’information indépendante sur Rennes, revoilà le bon vieux monopole Ouest-France.
  • Libérennes a été déconnecté. Adieu l’information indépendante sur Rennes, revoilà le bon vieux monopole Ouest-France (bis).

Ce qui continue/reprend et qui me met hors de moi :

  • Alain-Gérard Slama, Alexandre Adler et Olivier Duhamel pontifient de nouveau sur France-Culture le matin. Ces lénifiants réactionnaires ultra-moralisateurs ont un effet désastreux sur la matinale d’Ali Badou, qui sans eux serait certainement un bon interviewer : en interrompant l’émission avec leurs chroniques toutes les dix minutes, puis en occupant la dernière partie avec leurs propres questions, ils empêchent systématiquement l’invité de développer sa pensée et l’obligent à se prendre position par rapport à leurs avis autorisés de Messieurs-je-sais-tout. Cet été, ce fut un réel plaisir d’écouter une matinale différente, menée par l’excellent Xavier de la Porte et ponctuée d’une seule et très bonne chronique, la revue de presse internationale d’Éric Glover.
  • Les suppressions de postes dans l’Éducation nationale et les gadgets à la con censés les faire passer (la prime pour les heures supplémentaires…).
  • Les arrestations et reconduites à la frontière car il faut, encore et toujours, faire du chiffre, faire du chiffre, faire du chiffre. À Saint-Brieuc, les menaces les plus récentes pèsent sur Tsendev Purev et Saïd Mmadi.

Ce qui n’arrive pas à m’émouvoir :

  • Quatre filiales du groupe immobilier Céléos ont déposé le bilan et sont en redressement judiciaire. BC Partner’s, le promoteur qui a donné naissance à ce qui est devenu en dix ans le leader régional de l’immobilier, fait partie du lot. On frime, on flambe, on est arrogant, on construit des merdes un peu partout, et un jour on se prend le retour du bâton. Mais ne ricanons pas : des emplois sont menacés.
  • Le magasin Photostation, devenu entre temps Photostation/Orange, qui est en face de chez nous, est « À céder », avec un numéro de téléphone à Paris. On ne pourra plus dire qu’on habite dans le triangle des Bermudes formé par Orange, SFR et Bouygues, tous situés à moins de dix mètres les uns des autres.
  • Pour la deuxième année consécutive, Amy Winehouse a annulé son concert à Rock en Seine. Télérama se désole avec le patron du festival, en oubliant de rappeler que l’an passé, tout le monde savait un mois avant sa venue à Paris que la star de la défonce avait annulé tous ses concerts, et que Rock en Seine avait feint de l’apprendre la veille. Et que la réinviter, c’est quand même une façon dégueulasse de (re)jouer avec les fans (et leur argent).