Un ulcère à deux vitesses

Dans Ouest-France aujourd’hui, en page Côtes-d’Armor, sous le titre « Ulcérés, les pêcheurs sont passés à l’action », trois photos des manifs d’hier, une grande (quatre colonnes) et deux petites (deux colonnes chacune). Sur la grande, des pêcheurs distribuent aux automobilistes des barquettes de poisson importé des États-Unis, du Canada et d’ailleurs, dont ils viennent de délester hypermarchés et grossistes qui, semble-t-il, n’en avaient plus besoin. Sur la première des petites photos, devant le bureau des Affaires maritimes de Saint-Quay-Portrieux, des armoires, des bureaux, des documents et des ordinateurs en flammes : les pêcheurs ont saccagé les bureaux et mis le feu à ce qu’ils y ont trouvé. Enfin, sur la seconde petite photo, un groupe de pêcheurs devant le bac de surgelés d’un hypermarché. Pas inactifs, hein. Je cite la légende : ces braves gens sont en train de vider « les rayons de poisson surgelé importé. À part une échauffourée à Langeux et des éclats de voix à Plérin, les opérations se sont déroulées en douceur. »

Comment ça, en douceur? C’est pas violent, de foutre le feu à des bureaux, de sectionner des grilles, de vider des étals? Ils étaient 150 pêcheurs à participer à la fête autour de Saint-Brieuc, nous apprend-on encore, deux pages plus haut, dans le bilan des « actions » et négociations publié en page France, 150 pêcheurs aidés d’une quarantaine de producteurs de porcs, qui ont pu se balader toute la journée sur les routes du département et piller ce qu’ils voulaient où ils voulaient. Un peu moins de deux cents gugusses, c’est quand même pas la fin du monde : que fait la police?

Eh bien la police, ou plutôt la gendarmerie dans notre cas, est complice. On le voit bien, sur la petite photo mentionnée ci-dessus : pendant que les pêcheurs vident les rayons, les gendarmes, disposés tout autour d’eux, regardent. Et se gardent bien d’intervenir. Ce qui est d’ailleurs marrant, sur cette image, c’est que le visage des pêcheurs a été flouté, mais pas celui des gendarmes. Ça a été comme ça toute la journée. Pas une arrestation. Pas un contrôle. C’est à se demander si l’attitude des gendarmes n’aide pas les pêcheurs dans leur tâche — on peut se poser la même question quand certains agriculteurs commettent le même genre de forfaits, pouvant aller jusqu’au saccage du bureau d’une ministre de l’environnement, sans être jamais inquiétés.

Pourtant, je croyais que la propriété privée était une des choses les mieux protégées, en France. Le parlement vient à nouveau de le montrer, en adoptant une loi qui crée un délit de fauchage d’OGM alors que l’arsenal législatif actuel permet déjà de condamner les faucheurs. Mais il est vrai que les pêcheurs ont de bonnes et honnêtes raisons d’être « ulcérés ». Leur problème, c’est le prix du pétrole, trop haut, et les quotas de pêche, trop bas. Ce qu’ils demandent, c’est de pouvoir continuer à polluer pour moins cher, et puiser toujours plus dans une ressource en poisson qui ne parvient plus à se reconstituer. Nobles revendications. Tandis que les faucheurs d’OGM, qui demandent une application du principe de précaution (inscrit dans la Constitution, rappelons-le) et en appellent à l’intérêt général et à la sauvegarde de la biodiversité, ne font preuve que d’une irresponsabilité criminelle. De quel côté de cette politique à deux vitesses penchez-vous? Mon ulcère, lui, a choisi son camp.

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