Changer de point de vue

Aujourd’hui 21 mai, c’est le premier Dvorak Day. En souvenir du 21 mai 1932, jour où Augustin Dvorak, lointain parent américain du compositeur tchèque Antonin, déposa le brevet de son «clavier simplifié» destiné à améliorer la vitesse et le confort de frappe des dactylographes. À l’époque, tout le monde utilisait déjà la disposition Qwerty depuis longtemps: la première machine à écrire fonctionnelle pour le grand public a été commercialisée par Remington en 1873. Le clavier Qwerty a ensuit été adapté : Azerty en France, Qwertz en Allemagne et en Suisse, etc. Pour ceux qui se sont toujours demandés pourquoi les touches s’étaient retrouvées dans cet ordre, la réponse est simple : par hasard.

Quand il s’est agi de mettre au point une machine à écrire, les principales questions qui se posèrent n’étaient pas d’ordre ergonomique, mais mécanique. Il fallait disposer les touches en quinconce pour que les tiges portant les lettres puissent simplement être actionnées, puis il fallait éloigner les lettres qui étaient tapées le plus souvent à la suite (séquences «st» ou «ai» en français, par exemple), afin que lesdites tiges ne risquent pas de s’emmêler et de se bloquer. Je vous passe les problèmes de retour des tiges qu’il a fallu accélérer pour les mêmes raisons. Une fois ces problèmes réglés et les lettres saupoudrées sur le clavier de façon expérimentale, vogue la galère, un standard de fait était né et n’allait plus bouger.

Et l’ergonomie, alors? C’est ce qu’a voulu apporter Dvorak, en partant d’observations de dactylos et de recherche fondamentale. Le premier principe qu’il adopta fut de mettre les lettres les plus utilisées sur la «home row», la rangée du milieu du clavier, celle où les doigts reposent par défaut. Premier résultat: avec la rangée du milieu du clavier Dvorak anglais, on peut taper 3000 mots, contre à peine 300 avec celle du clavier Qwerty. Dit autrement: 70% des frappes s’effectuent sur la rangée du milieu en Dvorak, réduisant les mouvements de doigts par trois par rapport à la disposition Qwerty. Les autres lettres sont réparties sur le clavier selon leur utilisation et de manière à répartir le travail entre les deux mains. Les études menées sur la disposition Dvorak montrent que la frappe est plus rapide, plus précise et plus confortable (en particulier, réduction des troubles musculo-squelettiques), et qu’en plus, ce clavier est plus facile à apprendre que l’autre!

Mais malgré les preuves théoriques et expérimentales de la supériorité de son agencement de touches, Dvorak ne parvint jamais à l’imposer, ni à l’industrie qui prospérait tranquillement sur un système inefficace, ni aux institutions qui n’en voulurent point pour ne pas changer leurs habitudes. On en est là. Sauf qu’il existe quelques groupes de sympathiques activistes pro-Dvorak sur internet, qui se servent notamment du fait que le clavier simplifié Dvorak a été reconnu comme standard officiel américain (cherchez dans les dispositions disponibles sur votre ordinateur: il y est!). Aux États-Unis, il y a l’équipe de DVzine.org, qui a rassemblé beaucoup de documentation et notamment édité une petite BD marrante et fort instructive dont je tire une bonne partie de mes infos (c’est en anglais, consultable ou téléchargeable sur leur site). En France, c’est un peu plus compliqué car il n’existe pas encore de clavier Dvorak francophone standard. Il y a celui du précurseur Francis Leboutte, et surtout l’équipe fr-dvorak-bépo, qui travaille à une standardisation dont le but est d’inclure une disposition Dvorak française dans tout système d’exploitation.

Personnellement, j’utilise la disposition fr-dvorak-bépo depuis l’automne dernier (et plus particulièrement la disposition 0.6.3, c’est-à-dire celle qui était disponible quand je m’y suis mis, et que j’ai modifiée pour avoir la vraie apostrophe typographique courbe en accès direct). Je n’ai pas eu à changer de clavier, juste à ajouter un petit fichier à mon ordinateur (c’est disponible pour Windows, Mac et Linux). Mon objectif était d’apprendre à taper sans regarder le clavier et si possible sans créer de nouveaux problèmes physiques — la tendinite que m’a créé à l’épaule droite l’usage immodéré de la souris me suffit, merci. L’apprentissage a été rapide, à peu près trois semaines à raison d’un quart d’heure à une demi-heure tous les matins. Le reste de la journée, je tapais en Azerty: c’est comme apprendre une langue étrangère, ça n’empêche pas de parler la sienne. Je l’ai fait en utilisant la page d’exercices du site fr-dvorak-bépo puis, quand je me suis senti un peu plus à l’aise, en rentrant le premier chapitre de Germinal dans TypeTrainer4Mac, un petit logiciel gratos qui accepte n’importe quelle configuration clavier (il en existe d’autres pour les Windowsiens et les Linuxiens). Quel plaisir de taper du Zola! Aujourd’hui, j’avance dans ma thèse, je tape mes mails et les billets de ce blog, bref je fais tout en Dvorak, et ça marche parfaitement. Je suis peut-être encore un peu plus lent que je ne l’étais en Azerty, mais je fais moins d’erreurs de frappe. Et j’essaie de ne pas oublier de remettre le clavier en Azerty quand je laisse l’ordi à Céline. Ça prend deux clics.

Bon, et le Dvorak Day, alors, à quoi ça sert? L’idée, c’est que chaque utilisateur en parle à au moins une personne ce jour-là. Voilà, c’est fait.

Un commentaire

  1. Ljm
    Publié le 27 mai 2008 à 18:50 | Permalien

    1870
    Précisons toutefois que sur le modèle qwerty, le mot “typewriter” se mécanographie sans effort, la totalité de ses caractères se situant sur la ligne haute du clavier.

    2008
    Précisons aussi que si l’utilisateur ne place pas ses index(s) sur les repères des touches F et J, l’on ne parle pas de mécanographie … encore moins d’ergonomie…

    Sur du qwerty ou du azerty, par exemple, on ne saisit jamais la commande “entrée” avec un autre doigt que l’auriculaire, pareil pour la touche de “tab/ tabulation”, et pareil pour la touche “backspace/ retour arrière (touches stratégiques).

    Salut

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