Mon Moul’stock (2008) : Rue des gens

Mai 2008 a commencé à Billiers (Morbihan) par le lancer d’un pavé musical et gastronomique mémorable dans la mare fétide de la bien-pensance. Ça n’a évidemment pas commencé le premier, car on ne travaille pas ce jour-là. On nous rapporte bien des bruits d’activités diverses dans le bourg, mais elles ne font guère état de travail au sens, disons capitaliste, du terme. Pour le tout-un-chacun que nous sommes, ça a commencé le deux, jusques au trois.

Rue des gens, panneau à Billiers

Il y a à Billiers une rue qui s’appelle vraiment rue des gens.
Aucun événement du festival ne s’y déroule, mais c’est tout de même un beau symbole de ce que ce bled est capable de concentrer en matière de convivialité et d’attention aux autres.

Première étape : l’église. L’église de Billiers, conquise de haute lutte par les joyeux allumés de l’association Zicobourg, accueillait donc, et c’est historique, les premières réjouissances de Moul’stock 2008 (nous avions parlé de l’édition 2007 ici et de la 2006 ), dont le cru de l’année portait l’étiquette : «Moul’stock fête le bourg, pas la guerre». Et Moul’stock a bien raison. Seul le curé a eu tort, qui n’était pas là, mais pourra se rattraper l’an prochain. Car à l’église, et comme à l’habitude à Billiers, la fête a été pleine d’amour et de fraternité. Encore un peu et je me laisserais attendrir par les crucifix, mais non, les musiciens en sont la cause: Plantec dans un beau set acoustique (quelle maîtrise de la bombarde dans un lieu clos et résonnant!); Naïssam Jalal et Yann Pittard en un joliment furieux duo flûte-oud; les incontournables (à Billiers du moins, on les aimerait plus productifs partout ailleurs…) Ky, rejoints par Linda Lazorak pour un conte avec accompagnement improvisé; et un quatuor, lui aussi improvisé, comprenant Or Solomon à l’harmonium, Yoram Rosilio à la contrebasse, à nouveau Naïssam Jalal à la flûte et Élisabeth Gilly au chant, soit Israël, la Syrie et l’Égypte, le Maroc et l’Italie, et la France réunis en ce lieu (bel œcuménisme malheureusement pas expliqué, et son trop chiche pour qu’on entre dans la transe). Je ne sais pas s’il y a si souvent autant d’enfants assis au premier rang de l’église, ouvrant grand esgourdes et mirettes. À vrai dire, j’en doute. Mais là, oui. C’était le début de Moul’stock, c’était le deux mai deux mille huit.

Avant que l’on ne change de jour, et pour s’assurer que l’on restât bien dans l’ambiance, on pouvait repérer le pré Béler pour le lendemain : la buvette, et le chapiteau où l’on était invité à manger japonais. Musiciens, retenez ceci : si le rêve de votre vie est de vous produire à Moul’stock (et qui n’en a pas rêvé?), pas besoin de passer par Mes-Deux-Academy, pensez plutôt à terminer votre CAP cuisine. L’an passé, Paban das Baul avait été réquisitionné pour le repas indien. Cette année, Zicobourg, infâme exploiteur du moindre talent de ses invités, a collé Makoto Sato derrière les fourneaux après l’avoir obligé à révéler ses secrets aux habitants du bourg que ces pratiques ne répugnent pas (ils appellent ça un atelier cuisine, faites gaffe). Paban das Baul, vous vous souvenez, fait partie de la crème des musiciens du Bengale. Makoto Sato, lui, est Japonais, batteur, et une référence comme il y en a peu. Il a par exemple, avec le guitariste Jean-François Pauvros et le magnétophoniste Jean-Marc Foussat, un trio nommé Marteau Rouge, qui est cité par Sonic Youth comme une de ses inspirations majeures. C’était juste un exemple. Et Makoto Sato cuisine fort bien. Je n’ai pas retenu les noms de tout ce que nous avons dégusté, mais je sais l’exclamation que tous poussèrent les agapes terminées : «Arigato !»

Le lendemain, on était samedi (j’ouvre ici une parenthèse pour dire une fois encore merci à Cathy et Éric pour l’accueil au débotté, à Michel pour la chambre, et pardon à sa maman qui nous avait préparé le petit déjeuner et chez qui nous n’avons pas osé aller de peur de la déranger, je ferme la parenthèse), il faisait beau, petite balade vers le Domaine de Prières avant le mezzé libanais dans le jardin de Patou et Vivien. Bénévoles potentiels, retenez ceci : si le rêve de votre vie est de participer à l’organisation de Moul’stock (et qui n’en a pas rêvé?), passez votre CAP cuisine d’abord. Le pauvre Vivien est même obligé de changer de spécialité chaque année, et on voit sur son visage la souffrance qu’il endure et le désir qui l’étreint de prendre enfin des vacances le week-end de la Pentecôte, mais non, pas possible, il a des potes qui font un festival utopico-musico-gastronomique dans le bourg, son jardin a vue mer et de la place pour des tables et un hamac ; chaque année, rebelote, toute la smala déboule pour s’empifrer chez lui. En plus il fait super bien à manger. Arigato aussi, Vivien.

Pendant et après, musique. Vous l’aurez compris, Moul’stock n’est pas un festival comme les autres. D’abord, on y mange bien : rien que pour ça, il n’en reste plus beaucoup à pouvoir rivaliser. Ensuite, la musique est particulière : inattendue et souvent inédite, improvisée sur place au gré des rencontres entre musiciens (et, cette année, danseuse et comédienne). Et puis l’organisation est roots, man. Ce qui fait qu’il manque à Moul’stock une chose qu’ont tous les autres festivals : une programmation, c’est-à-dire une liste, voire un tableau pour les plus riches subventionnés, avec face à face des groupes, des lieux, des horaires. À Billiers, il y a Yann, qui invite tout le monde, et annonce à la fin de chaque représentation qui sera dans la prochaine et où. Et encore, on n’est jamais sûr de rien. Mais à l’inverse, il y a à Moul’stock une chose que la grande majorité des autres festivals n’ont pas : une programmation, c’est-à-dire un choix délibéré d’artistes composant une proposition artistique cohérente et néanmoins ouverte, lesdits artistes étant invités à se mélanger les uns aux autres — et ils ne s’en privent pas (si je me laissais aller, je vous parlerais de la sensation de consulter un catalogue de tourneur en mal de rentabilisation de son écurie que me laisse la lecture des «programmations» des festivals de l’été, mais on n’est pas là pour ça, parlons plutôt de Moul’stock).

Tout feu tout flamme et bien énervé, un samedi après-midi moins nomade que l’an dernier (pas de navigation entre les jardins, tout au Pré Béler). Poignante introduction : Makoto Sato à la batterie et Maki Nakano au sax accompagnent la danseuse butô Maki Watanabe. Frissons. Puis Naïssam Jalal en Mme de Bougnoule, qui slame et rappe sans sa flûte mais avec toute sa rage : ça décoiffe, même si c’est un peu trop direct pour moi — je préfère les textes évocateurs aux textes dénonciateurs. Un autre projet des Plantec en forme d’électro-fest-noz, mais là j’accroche moins, je trouve les sons électro mauvais, et les orchestrations assez bateau. Thomas Ballarini aux percus et un nouveau conte de Linda Lazorak : beau projet qui appelle une suite, avec peut-être une mise en scène plus élaborée. Je sais bien que c’est du conte, mais là, seul Thomas se déplaçait d’une percu à l’autre pendant que Linda restait statique, ça m’a donné l’impression que toute l’expressivité du spectacle lui était abandonnée. Une nouvelle impro sax-jonglage de Maki et Victor lequel a fait d’impressionnants progrès depuis deux ans et est devenu un maître du diabolo (on me dit dans mon oreillette qu’il est en école du cirque actuellement: il ne s’est manifestement pas trompé d’orientation). Enfin un groupe à géométrie variable, autour du noyau Rayess Bek, Naïssam Jalal et Yann Pittard. Avec en invités les locaux Yann Lemeunier alias Gaston Zirko à la batterie, Kevin Toublanc à la basse, Thomas aux percus, Or Solomon au clavier. Le tout sur les textes de Rayess : à nouveau la rage, mais traitée côté humour. «Mais qu’est-ce qu’on attend pour bombarder l’Iran?», chante-t-il, lui qui a grandi au Liban, époque obus.

Le soir, pas pu rester : pour les vingt ans de la Rencontre internationale de la clarinette populaire à Glomel, le trio Armorigène du clarinettiste Michel Aumont invitait Louis Sclavis. D’autres beaux moments d’improvisation, alors qu’à Billiers, tous les musiciens du festival se retrouvaient sur scène pour le Novisa Project. Nous ne savons donc pas s’il y fut trouvé la recette pour exorciser la guerre et la bannir de toute contrée. Mais nous savons que mai a débuté à Moul’stock en une manière musicale et gastronomique d’abolir les frontières qui pourrait bien en être le premier ingrédient.

À venir : photos, et les noms qui manquent.

3 Commentaires

  1. Ninette
    Publié le 20 mai 2008 à 20:23 | Permalien

    Ainsi vous fûtes à Billiers, veinards! Ca donne envie d’y aller. Ai-je bien
    compris il y a eu Luis Clavis? où bien ,puisque tu n’es pas resté le soir c’était pour aller l’écouter ailleurs? Comme ça notre Tomchi fait 1 numéro avec Linda ,tu dis que c’est statique pour Linda mais c’est peut-être pour mettre Ton en valeur. Oh……. que je voudrais voir. C’est vrai que la musique adoucit les moeurs et si à force de chanter, de percutionner, de slamer, de rapper on pouvait faire s’évaporer la haine et que les canons on les boivent tous ensemble et qu’ensuite on fasse une méga ronde tout autour de la terre…… quel beau rêve. Allez courage on y arrivera un jour.

  2. Publié le 28 mai 2008 à 9:56 | Permalien

    Bonjour,
    Après des fins de nàn recevoir, des crocs en jambe, des prises de tête et moult pourparlers interminables avec les institutions, enfin la municipalté reconnaît à travers son site ; le travail, la qualité et l’originalité de ce festival atypique qui allie”la sensualité de l’oreille à celle du palais”avec des rencontres musicales de proximité rares , gratuites, improvisées dans les jardins des Billiotins et les espaces publics du bourg, l’école, l’église entres amateurs et professionnels, mixées avec une gastronomie soignée dans l’intimité d’ateliers ouverts au public …Alors pour retrouver les très belles photos d’Erwan le ramoneur on peut se connecter sur le site de la mairie : http://www.billiers.fr
    Soutenu et porté par une population Billiotine très active, jeunes et +vieux
    confondus, ZICOBOURG remercie tout particulièrement ses bénévoles pour leur entière participation et leur soutien inconditionnel, les adhérents à 10€ la cotise pour leur coup de pouce au financement, les habitants chez qui les muzikos ont pu être hébergés, le jardin de Vivien & Patricia, les artistes et les techniciens pour la qualité de leurs prestations ainsi que mon cher et unique associé Ker2 sans qui le Moul’stock2008 n’aurait pu être possible, selon la formule consacrée…
    Moul’stock2009 sera-t-il ou ne sera-t-il pas?
    Moul’stock aura-t-elle perdu son âme? Pourra-t-elle encore respecter la diversité d’une programmation musicale conviviale, la mixité sociale et générationnelle, éviter la pensée unique, “… une grosse scène, un gros son, des grosses lumières…” En fait une énième autre concentration musicale qui en oublierait la possibilité de partager des émotions dont les bénévoles n’assureraient que les servitudes?
    En espérant vous retrouvez lors d’une éventuelle édition avec une ambiance plus conviviale et, sans pour autant me revendiquer du droit du sol, au goût amer d’exclusions parigottes. vous réservez à nouveau “…le plaisir de ces rencontres improbables et de ces créations inédites.Yzabel.

  3. Ninette
    Publié le 30 mai 2008 à 14:42 | Permalien

    Je viens de lire que le festival de l’an prochain pourrait ne pas avoir lieu.

    Ce serait super dommage, tout d’abord pour tous ceux qui peuvent enfin se consacrer à leurs passions dans des conditions presque idéales,présenter leur travail, confronter leur façons de sexprimer et….et
    se régaler de plein de bonnes choses. Que puis-je faire pour que ça dure?
    En attendant je forme des voeux pour que tout continue et de mieux en mieux. Bon courage!

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