Et le vainqueur est…

C’est la deuxième fois que je suis juré pour un concours. La première, c’était il y a pas loin de dix ans, pour le Prix universitaire de la nouvelle, organisé par le Crous de l’académie de Rennes. Il devait y avoir une quinzaine de nouvelles à lire, et le jour de la délibération, très stressé, car il y avait des gens qui s’y connaissaient bien mieux que moi en littérature, moi qui avais été fort justement recalé au concours de l’année précédente et qui avais donc bien fait de ne pas participer à celui-ci. En plus il y avait Stéphane Corcoral dans le jury, un des fondateurs de L’Œil électrique, ce fantastique magazine culturel éclectique que personne n’a fait mieux depuis, et moi, rédacteur débutant à La Griffe, pas encore sûr de parvenir à faire du journalisme mon métier, mais sur la voie tout de même.

De l’appréhension donc, mais un excellent souvenir des discussions pour parvenir à l’attribution des trois prix, et finalement on avait ajouté un coup de cœur. Souvenir aussi d’avoir, au fil des arguments des autres, changé d’avis sur une nouvelle qui m’avait impressionné à la première lecture, et que ça m’avait aidé par la suite à débusquer certaines ficelles qui cachent des faiblesses du récit.

Un peu plus tard, je suis devenu journaliste. L’Œil électrique est mort et n’a jamais été remplacé. J’ai continué à écrire bénévolement pour La Griffe, où j’ai appris à faire de la critique constructive — c’est-à-dire, essayer de ne pas se laisser aller à démonter par méchanceté ou louer par complaisance en se cachant derrière de fausses audaces stylistiques; mais argumenter, toujours argumenter. J’ai travaillé au Penthièvre, où mon plus grand plaisir a été de développer une rubrique culturelle locale que je voulais exigeante sans être branlette et qui, je crois, l’était. Puis j’ai arrêté Le Penthièvre pour reprendre des études, mais j’ai continué La Griffe, bien sûr. En janvier, La Griffe est morte, asphyxiée par des difficultés financières récurrentes (mais on n’en restera pas là, chers lecteurs, on y travaille sérieusement…).

Et voilà qu’on me propose d’être juré du Tremplin des jeunes charrues pour les pays de Saint-Brieuc et du Trégor-Goëlo. Ah que oui, merci Élisabeth, m’exclamé-je sans mesurer l’ampleur de la tâche. Cinquante groupes à écouter, trois chansons chacun, faites le compte: entre sept et huit heures de musique. D’abord sélectionner quatre groupes, qui se produiront en concert. Là, on en gardera un, qui ira jouer cet été aux Vieilles Charrues avec les vainqueurs des neuf autres tremplins du grand ouest. Le grand vainqueur ouvrira le festival l’année prochaine.

Que faire, comment faire? D’abord, à la maison, tout écouter, en entier, évidemment. Comment sélectionner? Ceux qui chantent faux ou qui ne sont pas en place, c’est facile. Mais ils ne sont pas si nombreux. Pour départager les autres, quels critères? Ne pas privilégier les styles auxquels on est le plus sensible, essayer aussi de ne pas attacher une importance démesurée à la qualité de l’enregistrement: on est quand même censé aider de jeunes groupes, qui en plus concourent en mp3, ce qui pénalise les enregistrements faits à l’arrache et déjà peu définis. Et ensuite, le dilemme: les bons faiseurs ou la personnalité? Dans l’ensemble, j’ai trouvé la qualité technique et musicale relevée. Mais l’originalité rare. En particulier, une majorité de bon pop-rock sans supplément d’âme. Moins de métal, et même remarque. Peu de ska et de dub, la mode doit être passée. Encore moins de hip-hop. Et bien sûr de la chanson, bonne à très bonne. J’ai interviewé ma petite conscience, j’ai choisi de privilégier l’originalité, j’ai mis des petits «+» sur ma feuille et, jeudi 13 mars, je me suis rendu à La Citrouille, correspondant local des Jeunes Charrues et lieu de la délibération, avec tout de même moins d’appréhension que la première fois.

Enfermés dans un des studios de répétition avec Benjamin, le régisseur, un Mac, deux enceintes de monitoring, du Coca et des pizzas, nous étions neuf voix qu’il s’agissait d’accorder (ou pas). Chacun avait fait ses devoirs à la maison et retenu une dizaine de groupes. On a écouté les candidats arrivés en toute dernière ligne droite et qui n’avaient pas pu être mis sur le CD, religieusement (mais c’est une religion tolérante, qui n’interdit pas de mordre dans une pizza en écoutant un disque). À l’issue d’un premier tour de table (ou plutôt, de canapés), quatre groupes se détachaient, sept les suivaient dans un mouchoir.

On a tout réécouté. On a fait une pause. Et là, il a bien fallu choisir. Voter: quatre points pour son premier, trois pour son deuxième, etc. Difficile moment, d’abord parce qu’il n’y avait pas de grille d’évaluation commune, ensuite parce que j’avais l’impression qu’on nous demandait déjà de désigner notre vainqueur, alors qu’il s’agissait précisément de sélectionner quatre vainqueurs potentiels que la scène allait départager. Je crois que j’aurais préféré que chacun donne quatre noms, sans points, et que ce soit la discussion qui sépare les ex-æquo. Mais on ne change pas les règles en cours de jeu, et il doit bien y avoir une logique, car les quatre retenus sont les quatre qui se détachaient dès le départ. Ils sont bons, et même très bons, pas de problème. Certains pas assez originaux à mon goût, c’est sûr. Mais on sait aussi que la scène peut aussi faire changer d’opinion: la cohésion, la présence, la gestion des éventuels imprévus, la relation avec le public ne se mesurent pas sur une démo.

La scène, c’était donc vendredi 4 avril, salle des Villes-Moisan à Ploufragan. Dans l’ordre de passage: De Poil, Odéon, Glassberries, The Wankin’ Noodles. Un groupe de chanson, trois groupes de rock. Mention spéciale à De Poil pour la farandole, à Odéon pour le son pourri, à Glassberries pour l’attitude, et aux Wankin’ Noodles pour l’énergie. Pour nous aider à décider qui nous allions envoyer aux Vieilles Charrues, cette fois-ci, pas de pizza. Faut pas s’encroûter et prendre des habitudes (bonnes, pourtant!) tout de suite. Entre chaque groupe, et après le dernier, discussion parfois enflammée alimentée par tomates cerises, fromage et chamallows. Pas question d’en révéler ici la teneur. Juste le résultat: le vainqueur du Tremplin 2008 des jeunes charrues pour Saint-Brieuc et le Trégor-Goëlo est… l’énergie!

3 Commentaires

  1. Elisabeth
    Publié le 16 avril 2008 à 16:41 | Permalien

    Bonjour Loïc !

    C’est toujours agréable de te lire. Et c’est étrange comment un récit, écrit, donne un autre éclairage à ce que l’on fait ou ce que l’on dit. Je suis très heureuse de lire les “retours” que tu fais et je prends bonne note de tes préconisations en matière de pré-sélection. On verra bien comment on s’organise l’année prochaine.

    Sinon, de façon plus personnelle, la façon dont tu éclaires cette expérience de juré au regard d’autres expériences passées, ton style aussi, la façon dont tu racontes ton “devenir journaliste” me font penser à mon père, qui vient de mourir. Si je n’étais pas là le 13 mars, c’était à cause de ça. Lui aussi a été un homme de plume (correspondant de presse, écrivain/écrivant) et nous a laissé des textes qui retracent son parcours, à la lumière du jeune homme qu’il a été. C’est étrange, mais j’ai cru apercevoir un petit bout de ce qu’il a été en te lisant.

    Plein de bonnes choses à toi,

    Elisabeth

  2. Elisabeth
    Publié le 16 avril 2008 à 17:04 | Permalien

    Euh encore moi … J’ai oublié de te demander, qu’est-ce que ça peut être, les ficelles dont tu parles ?

    Elisabeth

  3. Publié le 16 avril 2008 à 23:00 | Permalien

    Bonjour Élisabeth,

    Je ne connaissais pas ton père, mais je reçois ton message avec beaucoup d’émotion et je te remercie de l’avoir posté.

    Quant aux ficelles que j’évoque au début de mon billet… hmmm… celles-ci ont déjà dix ans et c’est difficile de s’en souvenir avec précision! Ce que j’avais retenu lors de ce premier jury, et que La Griffe m’a aidé à entretenir, c’est que, quand un texte (ou une chanson, ou un film) fait une forte impression à première vue, il arrive que ce ne soit qu’un artifice. L’exemple typique, c’est le film d’action qui cache, sous une débauche d’effets spéciaux très bien faits, des incohérences de scénario et un piètre jeu d’acteurs. En apparence, c’est audacieux, mais quand on gratte un peu, plus rien ne tient. Ça arrive dans tous les domaines, et parfois c’est assez subtil (il y a des livres bien écrits qui n’ont aucun intérêt). Et des fois, c’est même agréable, ce déploiement de techniques bien huilées sans trop de préoccupations quant au fond des choses. Tout est en fait dans ce «trop»: un peu de fond, c’est un divertissement; pas de fond du tout, c’est une arnaque. Beaucoup de fond, c’est une «œuvre d’art», et ça peut être chiant aussi… quand la forme a été oubliée.
    Les frontières sont floues, et je crois qu’il faut apprendre à questionner ses premières impressions sans pour autant les mettre au panier systématiquement. S’en servir de guide pour exercer un regard critique qui demande à être régulièrement aiguisé. Je suis persuadé que l’exigence, envers ce qu’on regarde mais aussi envers soi, augmente l’acuité et le plaisir. À condition bien sûr de ne pas devenir pédant ni moralisateur… il est donc temps que je m’arrête s’il n’est pas déjà trop tard !

    Je t’embrasse,
    Loïc

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