Stéatose hépatique

Je me souviens d’un fameux Nouvel-An qui, avant de finir en pyramide humaine dans la salle de la DDE de Saint-Sauveur, Haute-Saône, avait commencé en course-poursuite, dans et autour de ladite salle. Je crois que c’était Arnaud qui avait apporté, pour compléter le menu de nos réjouissances, une boîte de foie gras. Ulf n’était pas d’accord, et il avait bien raison: on ne devrait pas prendre de plaisir au résultat d’une torture. Donc, le premier d’entre nous, Ulf boycottait le foie gras. Je précise en passant, à l’attention de celles et ceux qui n’ont pas la chance de le connaître, que «Ulf» est évidemment un surnom — c’est aussi un authentique prénom allemand, et ceci n’est d’ailleurs pas totalement étranger à cela, mais n’attendez pas de moi que je vous révèle un demi-secret de collégiens attardés. Bref, l’intéressé lui-même préfère ce surnom à son véritable patronyme qui est Glorient Ürchner et, soit dit en passant, il a bien raison.

Il avait bien raison aussi (ce qu’écrivant je me répète) de ne point vouloir goûter au foie gras d’Arnaud — pas celui d’Arnaud, le foie, mais celui qu’il avait apporté, dans une boîte métallique conçue à cet effet, je vais pas tout vous réexpliquer trois foi(e)s non plus. Ce qui était plus discutable, c’était la méthode par laquelle il avait choisi de faire entendre sa désapprobation. Une méthode simple: j’attrape la boîte tout juste ouverte, je la balance à la poubelle et on n’en parle plus.

Mais Ulf, qui débutait alors dans l’art difficile de la subversion, commit l’erreur fatale que commet invévitablement le méchant à la fin du nouvel épisode de James Bond: expliquer son forfait avant de le perpétrer. D’où cris et course-poursuite, cacophonie générale. Ça dure un temps puis ça retombe et personne n’ose plus évoquer le foie gras. On l’oublie pour faire passer la fâcherie — on constatera plus tard qu’Ulf a fini par réussir à le jeter, et on s’abstiendra de le dire à Arnaud —, la fête reprend son cours, Ulf est le héros d’autres péripéties qu’il ne m’appartient pas de narrer ici et qui n’ont rien à voir avec notre sujet, car oui, il y a un sujet, et on termine la soirée en une flamboyante pyramide humaine, ils n’avaient jamais vu ça, à la DDE, et d’ailleurs, ils n’auraient peut-être pas été d’accord s’ils l’avaient su.

Et vous, vous mangez encore du foie gras? C’est que c’est quand même drôlement bon, n’est-ce pas? La geste héroïqie d’Ulf m’a certainement aidé à prendre la décision d’arrêter. Ensuite, il m’a fallu un peu de temps pour vraiment tenir ma résolution. C’est toujours offert de si bon cœur. Et puis, si je continue à manger de la viande (peu, et bio quand je la choisis), qu’est-ce qui peut justifier que je refuse le foie gras? Son processus de fabrication, qui ne devrait être une fierté pour personne.

Si le foie gras est si bon, c’est que le canard ou l’oie auquel on l’a retiré souffrait de stéatose hépatique, une maladie à coup sûr mortelle, mais l’on abat canards et oies quelques jours à peine avant qu’elle n’évolue en cirrhose et les condamne. Si l’animal souffre de stéatose hépatique, ce n’est pas parce que c’est un gourmand qui ne sait pas se contrôler et qui préfère rester devant sa télé plutôt que de faire du sport. Enfermés dans des cages dans lesquelles ils ne peuvent pas se déplacer, et encore moins déployer leurs ailes, oies et canards sont gavés deux fois par jour. On leur introduit un long tube dans le cou et, en quelques secondes, une pompe leur fait ingurgiter en maïs l’équivalent de dix kilos de nourriture pour un humain.

Évidemment, ce régime, qui dure une douzaine de jours, n’est pas recommandé par les nutritionnistes. L’animal est pris de diarrhée et de halètements. Son foie, devenu dix fois plus gros qu’il ne devrait l’être, compresse ses organes et l’empêche de respirer correctement. Si on décide d’arrêter les frais à ce moment-là, il refuse de s’alimenter pendant quinze jours et peut guérir. Mais on préfère l’envoyer à l’abatttoir et manger son délicieux foie malade entre gens de bon goût. Ça s’appelle une tradition, comme la corrida ou l’excision : ça te fait mal, mais c’est pour le bien des autres. Mais ça n’est qu’une tradition : on n’est pas obligé de la «respecter».

PS1 : Celles et ceux qui voudraient en savoir plus peuvent se rendre sur l’excellent site de Stop Gavage. Infos plus détaillées que les miennes, vidéos pour les sceptiques, réponses aux arguments pro-foie gras et signature du Manifeste pour l’abolition du foie gras.

PS2 : À la malbouffe, préférez la bonne musique. Écoutez, aimez Robert Wyatt !

PS3 : Pour Noël, faites-vous un beau cadeau, offrez-vous une démocratie ! Exigez un référendum ! (des arguments ici dans un excellent dossier de Politis)

5 Commentaires

  1. Pierre
    Publié le 16 décembre 2007 à 15:07 | Permalien

    j’imagine que ta décision d’arrêter de manger du foie gras a été dure à prendre. (dis oui, sinon mon raisonnement s’écrase…)
    je crois qu’on est tous dans l’alternative entre vivre en conformité avec certains principes qu’on se fixe et jouir de la bouffe. ou, dans ce cas, entre signer un pacte de non agression avec la nature et assumer le fait que notre mode de vie, culturel, implique une domination pratique de cette dernière.
    en fait, ce que je vois là dessous, c’est qu’on n’en a pas encore fini avec la révolution néolithique : on a cru sortir d’une relation violente avec la nature et développant la domestication, et en abolissant la prédation, mais pour faire exister et développer l’art de la domestication, on a du inventer la posture “morale” qui allait avec : la séparation entre l’homme et la nature, l’idée selon laquelle elle était simplement offerte à notre savoir faire, que l’on pouvait en disposer à notre guise, et à la mesure de nos pouvoirs et de nos besoins, descartes quoi. puis, devant la crise suscitée par ce mode de subsistance (ca pue et ca rend malade), certains ont préféré ne plus assumer certains aspects, les plus violents, de ce rapport à la nature.
    alors, prêt à faire le grand pas vers un autre rapport à la nature ?
    moi je ne sais pas. je mangerai avec plaisir et sans mauvaise conscience du foie gras à noel, car je n’ai pas de compassion pour les oies, mais j’espère que d’autres formes de violence envers notre milieu seront mieux maitrisées. infliger une maladie à un animal n’est pas une perversion gasconne, c’est tout notre rapport aux animaux domestiques qui peut etre décrit ainsi : on les transforme pour les rendre utilisables, c’est du parasitisme. que penses-tu de l’élevage des chevaux pour le dressage ou le travail aux champs ? la différence, c’est qu’il n’y a pas de relation symbolique avec les oies, alors qu’il y en a une avec les chevaux. les Nuer du Soudan font (faisaient) vivre leur bétail dans un milieu hostile, mais ils se baptisent du nom de leur vache préférée, tu vois ce que je veux dire ?
    bon, j’arrête. si juste un truc : Du bon usage de la nature, de Catherine et Raphael Larrère, aubier, 1997, excellent bouquin.
    tous ces trucs m’intéressent à fond, j’ai hate d’en parler avec toi.

    allez, naturellement votre
    pierre

  2. Nadia Laine
    Publié le 17 décembre 2007 à 16:16 | Permalien

    Il parait qu’il existe maintenant du foie gras “éthique”, produit sans gavage. Le foie gras vient d’une ferme en Espagne, où les oies se gavent naturellement pour se préparer à leur migration vers l’Afrique. Le processus prend beaucoup plus de temps que la méthode d’élevage classique, et le foie gras n’est disponible qu’à une certaine période de l’année (décembre ou février suivant les températures), et bien entendu ça ne marche qu’avec les oies. Par conséquent le foie gras éthique est beaucoup plus cher (23 € pour 70g selon la BBC).
    Bien sûr les producteurs de foie gras “classique” disent que la qualité n’est pas la même puisque sans gavage les foies ne deviennent pas aussi gros…

    Bises
    Nadia

  3. Publié le 19 décembre 2007 à 16:18 | Permalien

    Nadia: Je doute un peu… En France , en tout cas, les choses sont claires. Article L654-27-1 du Code rural: «Le foie gras fait partie du patrimoine culturel et gastronomique protégé en France. On entend par foie gras, le foie d’un canard ou d’une oie spécialement engraissé par gavage.» Et ni les oies ni les canards ne se «gavent naturellement». Les oiseaux migrateurs font des stocks avant de partir, mais dans les tissus graisseux, pas dans leur foie. C’est justement quand on les gave que les mécanismes de gestion des graisses sont débordés et que le foie, saturé, devient malade.

    Par contre, il existe des alternatives sous le nom de «faux gras». Soit avec viande (à base de foie de canard non gavé ou de poulet et de graisse), soit sans viande (pois chiches, huile d’olive et vin de paille). J’ai pas goûté, mais le critique gastronomique du Chicago Tribune (le foie gras est interdit à Chicago) a adoré et, apparemment, ça se trouve en France en magasin bio.

    Pierre: Désolé, mais la décision d’arrêter a été très facile à prendre ! (j’ai de la compassion pour les oies) C’est l’assumer qui a été plus difficile. D’abord éviter de se retrouver dans la situation (ou laisser Céline refuser à ma place), puis vraiment refuser.

    Ce que tu dis de la posture morale homme vs nature ouvre des abîmes de réflexion: l’homme a modifié les animaux, mais aussi les plantes, par sélection et hybridation (100 000 variétés de riz cultivées jusqu’à il y a peu en Inde, sélectionnées au fil des siècles pour leur adaptation aux multiples sols et climats). En un sens, du parasitisme. Mais il existe aussi, sans que l’homme n’y intervienne, chez les plantes et les animaux, jusqu’aux fourmis qui exploitent les pucerons pour leur miellat et n’hésitent pas à les boulotter s’ils ne sont pas assez productifs. Et les virus et les bactéries, ceux-là sont tout à fait «amoraux» !

    Il me semble qu’il faille quand même ajouter une étape entre la révolution néolithique et aujourd’hui. Tout ne se joue pas uniquement dans le passage de la chasse + cueillette à l’élevage + agriculture. On est aujourd’hui, au moins dans nos pays «riches», dans une ère d’industrialisation de la nourriture, qui ne peut justement fonctionner qu’en supprimant complètement la relation symbolique aux animaux qu’on mange.

  4. Publié le 13 février 2008 à 2:52 | Permalien

    Ca faisait un si grand moment que je n’étais venu sur Kartoffel que j’en avait manqué ce billet. Quelle surprise. Car voici narré ici un événement auquel je repense souvent, l’imaginant oublié de tous ceux qui se tenaient au bon endroit pour voir Ulf le guerrier jeter le foie.

    J’en suis resté baba, de le voir tomber en poubelle. Parceque Caroline et Arnaud étaient fiers d’offrir cette pleine assiette, comme un témoin d’amitié. Il y a toujours violence a refuser un cadeau, mais on peut y mettre des formes. Ulf n’en a pas mise et a agit contre la majorité. Comme c’est un garçon sensible et intelligent la question m’a inondée les neurones : pourquoi tant de haine ?

    Ce n’est donc pas du foie et de la douleur animale dont je parle mais du militantisme. Il aurait pu se contenter de n’en pas manger, non ? Parceque pour être en accord avec soi, neccessité n’est pas de contraindre les autres a suivre l’accord. Sur le moment Ulf m’est apparu comme un agent rouge-écolo virulent, ce qui me surprenait, il me semblait à l’accoutumée plutôt calmement équilibré, bien que politisé. Alors j’ai lu Jacquard sur la douleur animale. J’en ai tiré de belles leçons. Haaa, Ulf…On a tous nos héros. Merci. Je ne mange plus de foie gras.

    Je n’en suis pas pour autant quitte de l’harmonie fausse de mes convictions et de mes actes. Il m’arrive d’engoufrer des Mc frites lorsqu’il est tard dans la banlieue de Paris et que seul Donalds luit tandis que mon frigo crie famine. Ce serait si simple de prévoir. Mais. Il y a des jours où je ne sait si c’est la philosophie de Pierre ou la psychanalyse qui peuvent m’aider à être honnête avec moi. Peut-être juste l’acceptation. Et de la non-flemme aussi. Accepter d’être faible sans en soufrir parcequ’il y a surement de bonnes raisons, non ? Et se mettre des coups de volonté aux fesses parcequ’il n’y en a pas tant que ça, de bonnes raisons.

    Quelqu’un se souvient-il que dans la même soirée Ulf, bien plus tard, a fait une crise d’éthilo-dépression diaboliquement désespérée, a deux doigts du renoncement ?

    Passionné de tous vos commentaires je vous bise tous, les copaings.

  5. Ninette
    Publié le 25 février 2008 à 16:01 | Permalien

    Tu dis en parlant de mal bouffe quà la place on peut écouter Robert Wyatt.
    moi je dis qu’on peut écouter KY ou bien Lou Casa pour se réjouir le coeur et l’âme. J’ai entendu “à la télé” bien sùr, de la bouche d’une éleveuse que
    les oies ou canards aimaient être gavés, qu’ils ou elles accouraient quand
    elles voyaient l’entonnoir. Alors je propose un jambon à l’os une salade verte, un munster bien coulant, du pain au céréales et une salade de fruits
    Et puis on ne changera pas de sitôt les habitudes de nos contemporains.
    Et puis le président Bling bling veut faire entrer au patrimoine de l’unesco
    notre merveilleuse cuisine française. Alors…………….
    Nous aussi nous ne mangeons pas de foie gras.

Laisser un commentaire

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué. Les champs obligatoires sont indiqués par *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

*
*

Subscribe without commenting

Aether Child Theme by altamente decorativo & bendler.tv | built on Thematic Framework