We fuck the world

«Étant donné l’état actuel de l’agriculture dans le monde, on sait qu’elle pourrait nourrir 12 milliards d’individus sans difficulté. Pour le dire autrement, tout enfant qui meurt actuellement de faim est, en réalité, assassiné.» C’est Jean Ziegler, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, qui l’affirme dans l’excellent documentaire d’Erwin Wagenhofer, We feed the world. Ziegler n’y va pas de main morte, mais il faut bien reconnaître que l’économie-monde l’y encourage. Un humain sur six souffre de malnutrition chronique. Un enfant de moins de dix ans meurt de faim toutes les cinq secondes (en 2006). 90% du soja avalé goulûment par nos animaux de batterie est importé, notamment du Brésil, où il pousse sur le souvenir de la forêt vierge et de sa biodiversité, tandis que les paysans sans terre meurent, ici encore, de la faim.

Si vous vous êtes toujours demandé comment il était possible de voir, dans nos super-marchés, de si beaux rayons garnis de milliers d’exemplaires de la même cuisse de poulet, si vous ne savez pas encore qu’on peut cultiver du maïs uniquement pour le brûler, si vous n’avez jamais vu les serres espagnoles où poussent toujours plus de légumes sans saveur (en attendant que le Maroc ou l’Italie les produisent pour moins cher), si vous ne vous doutez pas que, chaque jour, la quantité de pain jetée à Vienne (1,6 million d’habitants) suffirait à nourrir Graz, seconde ville du pays (320000 habitants), We feed the world est fait pour vous.

Mais le principal mérite du film est peut-être ailleurs. Pas seulement dans la volonté de montrer les dégâts du système agro-alimentaire mondial — encore un exemple toutefois: en deux phrases, Jean Ziegler explique comment, constatant que la volaille européenne exportée est disponible, sur le marché de Dakar, au tiers du prix local, le paysan sénégalais n’a d’autre choix que l’émigration clandestine, puis l’exploitation comme ouvrier agricole en Espagne ou balayeur à Paris. D’exemples de ce type, et d’images qui font froid dans le dos, le film ne manque pas — l’abattoir industriel de poulets est d’ailleurs au-delà de toutes les noires anticipations des meilleurs auteurs de science-fiction. Mais We feed the world donne aussi la parole aux patrons. Et pas à n’importe lesquels.

Karl Otrok, tout d’abord, directeur de la production pour la Roumanie du groupe Pioneer, numéro un mondial des semences. Otrok est mal dans sa peau: il confesse faire «à 100% ce que la direction demande», mais pense que les aubergines cultivées traditionnellement par les petits paysans ont plus de goût que les hybrides qu’il essaie de leur fourguer à prix d’or. Il souhaite même qu’ils n’aient pas les moyens de s’en payer, et soient obligés de rester des agriculteurs bio sans le savoir. «On a déjà bousillé toute l’Europe de l’ouest, et maintenant on va bousiller l’est», finit-il par lâcher. Mais il semble ne rien faire de concret pour que ça change.

Peter Brabeck, lui, fait tout pour que rien ne change. Il a bien raison: il est PDG de Nestlé, première multinationale de l’agro-alimentaire, et il s’extasie devant ces belles usines, ultra-robotisées, où il n’y a «presque pas de personnel». Et il se demande bien pourquoi, dans notre société d’abondance, certains peuvent encore avoir du vague-à-l’âme. Heureux homme, et pauvres égarés que nous sommes, à nous préoccuper du sort des autres et de celui de la planète… Allez, mardi, ou peut-être dimanche, on ira voir Notre pain quotidien. Hé oui, c’est le Mois du film documentaire, en ce moment, l’occasion de voir de bons films qui, sans ça et sans les Fondus déchaînés, co-organisateurs ce soir, ne viendraient jamais à Saint-Brieuc.

Au fait: Avec ironie, Erwin Wagenhofer a fait du slogan de Pioneer le titre de son film (littéralement: «Nous nourrissons le monde»). J’emprunte quant à moi le titre de ce billet à celui de l’hymne de la World Company, écrit par les Guignols de l’info (et vous laisse faire la traduction).

Laisser un commentaire

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué. Les champs obligatoires sont indiqués par *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

*
*

Subscribe without commenting

Aether Child Theme by altamente decorativo & bendler.tv | built on Thematic Framework