Les loups sont bien installés dans Paris

Mon père m’envoie un courriel, avec un lien et ce petit mot: «Très instructif quand les vrais libéraux se lâchent…» C’est le genre d’invitation à la lecture qu’il faut accepter tout de suite, sinon ça va faire pschiit: on va l’oublier là où elle se sera rangée, pourtant bien à sa place dans la chronologie des messages qui s’empilent journellement les uns sur les autres, poussant inexorablement leurs prédécesseurs vers les profondeurs du menu déroulant. Donc, je reçois ça en plein boulot, je lis le petit mot, je laisse le lien de côté pour l’instant, je l’oublie. Erreur! Grave erreur! Qu’il reste néanmoins possible de réparer, et c’est une question anodine, glissant sur la pintade dominicale, qui me met sur la voie de la rédemption: «Tu as lu l’article de Kessler que je t’ai envoyé?» J’avale de travers. «Ah bon, tu m’as envoyé quelque chose?»

De retour à la maison, clic. Et là, stupéfaction. Denis Kessler se lâche vraiment. L’ancien militant de la gauche prolétarienne et grand ami de Dominique Strauss-Kahn, devenu directeur général d’Axa puis vice-président du Medef, aujourd’hui PDG de Scor, premier réassureur en France, explique de manière simple et précise son ambition sociale pour la France. Ce qu’il dit n’est certes pas nouveau — tous ceux qui s’intéressent au détricotage en cours du «modèle social français» ont depuis longtemps tiré les mêmes conclusions. Mais il est rare que l’un des responsables de ce naufrage le revendique de façon si claire. «Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses», semble-t-il regretter en ouverture de son éditorial à la revue Challenges. Mais rassurez-vous, le gouvernement sait ce qu’il fait: «A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !»

Voilà, c’est dit. Les retraites, la Sécurité sociale, le statut des fonctionnaires-privilégiés-preneurs d’otages des usagers des services publics, la représentativité des syndicats, le salaire minimum, les comités d’entreprise, la nationalisation des ressources de base (gaz et électricité), etc., tout ceci doit disparaître! Pourquoi? Parce que «cette “architecture” singulière [qui] a tenu tant bien que mal pendant plus d’un demi-siècle» et «a même été renforcée en 1981, à contresens de l’histoire […], est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée.» Si vous avez besoin de preuves ou d’une démonstration, vous ne les trouverez pas ici: c’est une «évidence» que toutes ces broutilles ne servent à rien, et ceux qui en douteraient vont «à contresens de l’histoire».

Par contre, ceux que le vent pousse peuvent se réjouir: toutes les conditions sont remplies pour arriver à bon port. Tout d’abord, il y a «la chute du mur de Berlin, la quasi-disparition du parti communiste, la relégation de la CGT dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste», premières «conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce». Mais aussi, et peut-être surtout, «le débat interne au sein du monde gaulliste [a été] tranché, […] ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, [ont laissé] place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux.» Kessler n’écrit pas le mot «décomplexé» tant à la mode aujourd’hui, mais on sent bien qu’il l’a sur la langue, et qu’il l’est lui-même: jamais il ne dirait des choses pareilles aussi clairement et publiquement s’il n’était pas certain que ses vœux les plus fous sont tout près d’être exaucés. De Gaulle est enfin enterré et Dieu a changé de camp, suivant l’exemple du bon Kessler. Les pauvres peuvent trembler, on ne leur fera pas de cadeau.

Un commentaire

  1. Anne-Martine VUILLEMOT
    Publié le 22 novembre 2007 à 16:33 | Permalien

    Pour poursuivre la réflexion, lire un article assez long de Jérôme Pellissier sur son site, jerpel.fr
    Avec des tas d’articles très percutants sur des sujets de société tournant autour de l’âge et du vieillessement mais aussi la démocratie, la résistance…

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