Vieilles recettes

Et si on disait un peu de mal des journaux? On s’est payé Ouest-France l’autre jour, ayons donc un peu d’ambition et attaquons-nous à plus prestigieux. Le Monde, tiens. J’achète Le Monde le dimanche parce que je collectionne leurs DVD de grands films à pas cher — même si ça a bien augmenté récemment, vu qu’en plus du film, ils nous refilent désormais une biographie complète du réalisateur. L’autre dimanche, le 7 octobre, y avait Rusty James et, donc, la bio de Francis Ford Coppola. L’annonce de ce bonus occupait la partie droite de la une. À gauche, un titre sur l’affaire politico-économique du moment: «EADS: Mme Lagarde ordonne une enquête sur le rôle de l’Etat». Et au milieu, une superbe et poignante photo, gros plan en contre-plongée sur un beau visage de femme, lumière divine, yeux fermés et larme qui coule le long de joue. Ç’aurait été une statue ou un tableau qu’on se serait cru dans un musée, en train d’admirer une pietà. Mais cette femme-là ne portait pas la douleur consécutive à la crucifixion de son illégitime rejeton. Elle était elle-même le Christ — visuellement parlant, s’entend. Les faits plaident moins en sa faveur: Marion Jones s’est dopée, elle a triché pour remporter ses médailles olympiques, elle a mis le temps à l’avouer, mais elle le fait en écrasant une larme: «C’est avec une grande honte que devant vous je peux vous dire que j’ai trahi votre confiance.» La syntaxe est approximative, mais le sentiment est bien chrétien, sortez vos mouchoirs.

Mais qu’est-ce qui peut bien pousser un rédacteur en chef à choisir une telle image pour illustrer sa une? Le courage de dénoncer le dopage? Qui va croire à ça? Quelle autre motivation peut-il y avoir que celle de faire pleurer dans les chaumières, d’en appeler à un vague sentiment de compassion, quitte à étouffer toute réflexion sur le sport, ses dérives et le rôle des médias dans tout ça. Le procédé n’est pas nouveau, je sais bien, mais il me scandalise autant à chaque fois. Surtout quand une autre illustration aurait pu titiller l’esprit de bien meilleure manière, si elle n’avait été reléguée en page deux. Il s’agit du dessin de Plantu. Au premier plan, un militaire birman en train de matraquer des bonzes manifestant. Derrière lui, un camion citerne Total. Et le chauffeur: «Hé! les amis, vous êtes gentils, mais y en a qui travaillent!» Avouez qu’on ne s’adresse pas aux mêmes zones du cerveau. Mais, depuis son dernier remaniement de formule, Le Monde préfère, au regard souvent acéré de ses dessinateurs, de lisses photos. Elles prouvent peut-être qu’il est le quotidien le mieux imprimé du pays, mais elles ne rehaussent guère le niveau d’une presse écrite qui n’a jamais eu autant besoin de tremper la plume là où ça pose question.

Faut-il pour autant hurler avec les loups que le papier est mort et que, si renouveau dans le traitement de l’information il doit y avoir, celui-ci ne pourra venir que d’internet? Toujours le même vieux discours sanctifiant le progrès technique en évitant de se demander de quoi il est fait. Évidemment, qu’il y a de belles choses sur internet — tout comme il demeure de bons journaux. Rue89 a l’ambition d’être l’une d’elles. On y trouve parfois un article fouillé, une révélation qui valent le détour. Mais sinon, rien de bien neuf à l’horizon: des transfuges de Libé qui font du Libé, mais avec des pixels. Et qui, parfois, ne résistent pas à céder à la vieille tentation du «coup médiatique». Prenons par exemple cette interview de Jean-Louis Murat, mise en ligne le 11 octobre. Murat publie un album de poèmes de Baudelaire, mis en musique par Léo Ferré et que ce dernier n’avait pas enregistrés. Bon, il a le droit. Comme on a le droit d’être journaliste, d’aimer Murat et de vouloir l’interroger sur sa démarche — ce genre de spécimens ne manque pas. Mais pourquoi demander à Murat, une fois de plus, son avis sur les intermittents et internet? On le sait, qu’il déteste les intermittents et qu’il les considère comme des assistés qui tuent la vraie création (facile à dire quand on est riche). On le sait, qu’il déteste la toile et qu’il voit le diable dans le moindre téléchargeur, qu’il n’hésite pas à qualifier de «nazillon d’internet». Murat a le droit d’être réac. Mais si on veut critiquer, faut quand même un peu se renseigner sur son sujet. Et le problème, c’est que Murat, ne sachant visiblement pas de quoi il parle, prend surtout plaisir à s’écouter vomir. Pourquoi un site qui se prétend incarner «votre révolution de l’info» se complaît-il dans la diffusion de pareilles âneries? Parce que la provoc à deux balles, ça attire plus le chaland que l’invitation à la réflexion, coco, et que Rue89 vit de la pube, et que la pube ne paye qu’en fonction du nombre de clics, pas de leur qualité réflexive. Alors de temps en temps, un bon vieux coup de vieille provoc’ facile…

Et Libé, alors? Libé qui changeait de formule ce lundi 15 octobre, son directeur annonçant fièrement: «Libération est le journal qui aime l’avenir». Esquivant le fond par un artifice de forme, Laurent Joffrin employait deux fois le mot «gauche» dans son petit billet à l’attention des lecteurs, mais sans aller jusqu’à y associer son beau journal. «Les libéraux ont réussi à dérober à la gauche l’idée de progrès», constate-t-il, laissant entendre qu’il le déplore. D’où sa louable volonté de ne pas nous laisser tomber: Libération est en effet là pour «accompagner la société française dans sa volonté de conquête, sur la base des valeurs qui sont les nôtres, la solidarité et les libertés publiques.» Voilà qui n’engage à rien. On va pas se risquer à rappeler la glorieuse histoire d’un quotidien qui entendait, lors son lancement en 1973, «donner la parole au peuple» et «lutter contre le journalisme couché». Depuis, bien du chemin a été parcouru… Aujourd’hui, il ne semble pas à l’ordre du jour de revenir à ces principes fondateurs. On se contente de rhabiller le journal en plus fun, en laissant tout de même un peu plus de place au «Contre-journal», appellation pompeuse pour un courrier des lecteurs à peine amélioré, et on cède aux tics des gratuits (titraille plus grasse) et des news-magazines (des brèves du type en hausse/en baisse dans toutes les rubriques).

Pas question non plus de revenir sur la suppression de la rubrique Terre, fusionnée il y a déjà un moment avec l’économie, dans des pages Eco-terre où la seconde cède de plus en plus de place à la première. Remarquez que Le Monde a fait pareil avec Environnement-Sciences, où science ne signifie bien souvent que technologie. À l’heure où il n’est plus besoin d’être prophète pour se convaincre que ce qui prime aujourd’hui, et dont tout le reste devrait découler, est notre rapport à l’environnement, voilà-t-y pas que nos maîtres à penser décident de s’en contrefoutre. La larme de Marion Jones, ça «passe» quand même mieux — et ça se comprend plus vite, ça n’a d’ailleurs pas besoin de se comprendre, ça se ressent, coco —, qu’une réflexion de fond sur le changement climatique, la biodiversité, les implications sociales du laisser-faire écologique et autres billevesées. Parce que vous savez pas ce que Libé a trouvé de mieux à faire, pour illustrer la grande interview qui inaugure sa nouvelle rubrique Sports? Nous recoller la photo de Marion Jones. La même que Le Monde. Comme quoi les vieilles recettes, ça a du bon.

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