La pensée du jour (réveil difficile)
Mercredi 31 octobre 2007On est quand même mieux là qu’à pêcher la morue sur les bancs d’Islande…
On est quand même mieux là qu’à pêcher la morue sur les bancs d’Islande…
Quel week-end, mes aïeux! Qui a commencé très fort, dès mercredi soir. Quatre heures de Shakespeare à Nanterre, Le Roi Lear mis en scène par Jean-François Sivadier, beau moment de théâtre, grand plaisir de la langue et du jeu d’acteurs. Jeudi soir, c’est le palais que Laurent m’a charmé avec une douceur à base d’un kilo de piments, suivie d’une téquila de derrière les fagots — rien de tel pour refaire le monde. Vendredi, une étape du marathon BB-Mix, intrépide festival organisé par l’ami Jiess, co-programmé par Marie-Pierre Bonniol, oscar 2007 du pyjama. On attaque avec les Berlinois de La Batterie, rien d’inoubliable, mais ensuite on décolle avec Fujiya & Miyagi puis Pram. Plus tard chez Jiess et Marine, pas de téquila, mais un rhum arrangé qui permet de ne pas redescendre de ces belles hauteurs musicales, de les prolonger en paroles, pas forcément dignes d’êtres gravées sur disque, mais bien agréables à échanger — des secrets sont même partagés, dont vous ne saurez rien, bien fait pour vous, fallait être là. Non, même avec beaucoup d’argent. Et pourtant, ça vaut le coup…
Samedi, réveil un peu tardif, puis balade dans Paris à la recherche du dernier Robert Wyatt, que j’ai envie de m’offrir en vinyle. Las, la librairie L’Œil du silence, conseillée au petit-déjeuner de treize heures par Marie-Pierre, a fermé ses portes. La solution de secours Gibert Joseph fonctionne, et je peux retrouver J1 qui cherche une guitare classique, en essaie une, ainsi qu’une manouche, mais ce n’est pas ça. Alors que BB-Mix s’apprête à donner une soirée d’enfer avec Deerhoof, So So Modern, Dirty Projectors et Ill Ease, nous on va à Franprix acheter à manger, car soirée chez Adeline, oscar 2007 de la casserole la plus petite du monde. À croire que tout le monde a bu du rhum jusqu’à cinq heures du mat’ la veille: le démarrage est lent. Mais la discussion finit par s’enclencher, revenant souvent à la politique, et à quoi faire, concrètement, pour arrêter de se faire baiser par tous les trous. Il y a des pâtes, PJ Harvey, les Pixies, Herman Düne, Fela, et le bon temps roule…
Dimanche après-midi, pas question de rater la fin de BB-Mix. Prestation peu convaincante d’Exil, jolie voix, mais le reste est à revoir. Puis Serafina Steer, chanteuse et harpiste qui se produit en solo, superbe. Et enfin l’aboutissement de la longue quête de Marie-Pierre: la deuxième apparition sur scène des Young Marble Giants depuis leur séparation en 1980. Il y a là quelques centaines de fans qui adulent ces maîtres de la pop post-punk minimaliste, J1 qui découvre, et moi qui ne les connais que depuis que Jiess m’a annoncé cette reformation, il y a deux mois. Étrange impression de voyage dans le temps — et pourtant leur musique n’a pas vieilli. Quelques pains excusables, on sent chez eux à la fois l’appréhension, dominante au début, et la joie d’être là, qui prend le dessus dans la deuxième moitié du concert.
Après tout ça, on irait bien se coucher, non? Je suis vanné. Mais il n’est que dix-neuf heures, mon train est à minuit, et Lou Casa (un des groupes de mon frère Thomas) joue à Montreuil. Ulf y sera, et Lucille pas vue depuis si longtemps, et d’autres encore. Je me laisse convaincre, puis je fais grogner J1 en le baladant le long de l’avenue Édouard-Vaillant, jusqu’à la Porte de Saint-Cloud et retour, car il faut que je récupère mes affaires et que je rende les clés à Marine, et c’est parti pour le voyage en métro le plus n’importe-quoi du week-end. 32 stations sans changement! Heureusement que J1 a un jeu de golf sur son téléphone… la pilule passe toute seule.
Au Bar du marché de Montreuil, c’est pas l’auditorium du conservatoire de Boulogne-Billancourt et ses moelleux fauteuils. Mais c’est pas ça qui est gênant. Le problème, c’est la petite dizaine de gars (et de filles) bien éméchés qui forment une barrière infranchissable entre le groupe et son public. Et que j’hurle, et que je sors ma guitare, et que je pique le pied de micro de Jean-Marc. Je suis admiratif devant le sang-froid des musiciens, qui ont conservé tout au long du concert une qualité musicale égale (et haute, comme d’habitude), et ont su gérer le possiblement pire sans pour autant pouvoir calmer vraiment cette bande d’excités. Un peu moins admiratif devant le comportement des patrons du bistrot, qui auraient peut-être pu intervenir.
«Danse encore» sonne comme une réponse à nos discussions de la veille: «Non, ce n’est pas qu’une résistance, c’est déjà une victoire», et le concert s’achève sur un beau: «Nous ne sommes pas vaincus!» Mais c’est qu’il se fait tard, et que mon billet est du genre qui ne s’échange pas. Aux-revoirs, retour au métro, grignotage à Montparnasse, changement de pull pour ne pas puer la clope pendant le trajet. Dans quatre heures et demie, se glisser dans le lit et chercher les lèvres chaudes et ensommeillées de Céline.
PS: À part ça, j’étais monté à Paris pour rencontrer mon directeur de recherches et parler de l’avancement de ma thèse. Bon, ça va pas vite, mais il y a de l’espoir.
Mon père m’envoie un courriel, avec un lien et ce petit mot: «Très instructif quand les vrais libéraux se lâchent…» C’est le genre d’invitation à la lecture qu’il faut accepter tout de suite, sinon ça va faire pschiit: on va l’oublier là où elle se sera rangée, pourtant bien à sa place dans la chronologie des messages qui s’empilent journellement les uns sur les autres, poussant inexorablement leurs prédécesseurs vers les profondeurs du menu déroulant. Donc, je reçois ça en plein boulot, je lis le petit mot, je laisse le lien de côté pour l’instant, je l’oublie. Erreur! Grave erreur! Qu’il reste néanmoins possible de réparer, et c’est une question anodine, glissant sur la pintade dominicale, qui me met sur la voie de la rédemption: «Tu as lu l’article de Kessler que je t’ai envoyé?» J’avale de travers. «Ah bon, tu m’as envoyé quelque chose?»
De retour à la maison, clic. Et là, stupéfaction. Denis Kessler se lâche vraiment. L’ancien militant de la gauche prolétarienne et grand ami de Dominique Strauss-Kahn, devenu directeur général d’Axa puis vice-président du Medef, aujourd’hui PDG de Scor, premier réassureur en France, explique de manière simple et précise son ambition sociale pour la France. Ce qu’il dit n’est certes pas nouveau — tous ceux qui s’intéressent au détricotage en cours du «modèle social français» ont depuis longtemps tiré les mêmes conclusions. Mais il est rare que l’un des responsables de ce naufrage le revendique de façon si claire. «Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses», semble-t-il regretter en ouverture de son éditorial à la revue Challenges. Mais rassurez-vous, le gouvernement sait ce qu’il fait: «A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !»
Voilà, c’est dit. Les retraites, la Sécurité sociale, le statut des fonctionnaires-privilégiés-preneurs d’otages des usagers des services publics, la représentativité des syndicats, le salaire minimum, les comités d’entreprise, la nationalisation des ressources de base (gaz et électricité), etc., tout ceci doit disparaître! Pourquoi? Parce que «cette “architecture” singulière [qui] a tenu tant bien que mal pendant plus d’un demi-siècle» et «a même été renforcée en 1981, à contresens de l’histoire […], est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée.» Si vous avez besoin de preuves ou d’une démonstration, vous ne les trouverez pas ici: c’est une «évidence» que toutes ces broutilles ne servent à rien, et ceux qui en douteraient vont «à contresens de l’histoire».
Par contre, ceux que le vent pousse peuvent se réjouir: toutes les conditions sont remplies pour arriver à bon port. Tout d’abord, il y a «la chute du mur de Berlin, la quasi-disparition du parti communiste, la relégation de la CGT dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste», premières «conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce». Mais aussi, et peut-être surtout, «le débat interne au sein du monde gaulliste [a été] tranché, […] ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, [ont laissé] place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux.» Kessler n’écrit pas le mot «décomplexé» tant à la mode aujourd’hui, mais on sent bien qu’il l’a sur la langue, et qu’il l’est lui-même: jamais il ne dirait des choses pareilles aussi clairement et publiquement s’il n’était pas certain que ses vœux les plus fous sont tout près d’être exaucés. De Gaulle est enfin enterré et Dieu a changé de camp, suivant l’exemple du bon Kessler. Les pauvres peuvent trembler, on ne leur fera pas de cadeau.
Et si on disait un peu de mal des journaux? On s’est payé Ouest-France l’autre jour, ayons donc un peu d’ambition et attaquons-nous à plus prestigieux. Le Monde, tiens. J’achète Le Monde le dimanche parce que je collectionne leurs DVD de grands films à pas cher — même si ça a bien augmenté récemment, vu qu’en plus du film, ils nous refilent désormais une biographie complète du réalisateur. L’autre dimanche, le 7 octobre, y avait Rusty James et, donc, la bio de Francis Ford Coppola. L’annonce de ce bonus occupait la partie droite de la une. À gauche, un titre sur l’affaire politico-économique du moment: «EADS: Mme Lagarde ordonne une enquête sur le rôle de l’Etat». Et au milieu, une superbe et poignante photo, gros plan en contre-plongée sur un beau visage de femme, lumière divine, yeux fermés et larme qui coule le long de joue. Ç’aurait été une statue ou un tableau qu’on se serait cru dans un musée, en train d’admirer une pietà. Mais cette femme-là ne portait pas la douleur consécutive à la crucifixion de son illégitime rejeton. Elle était elle-même le Christ — visuellement parlant, s’entend. Les faits plaident moins en sa faveur: Marion Jones s’est dopée, elle a triché pour remporter ses médailles olympiques, elle a mis le temps à l’avouer, mais elle le fait en écrasant une larme: «C’est avec une grande honte que devant vous je peux vous dire que j’ai trahi votre confiance.» La syntaxe est approximative, mais le sentiment est bien chrétien, sortez vos mouchoirs.
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