Mon Rock en Seine (2007)

Depuis cinq ans, la région Île-de-France est fière: elle aussi, elle a son festival de rock, accessible direct en métro, je vous dis pas la classe! Ça s’appelle Rock en Seine, et l’édition 2007 se tenait fin août. Grosses têtes d’affiche, grosses subventions, gros budget, gros prix d’entrée et surtout, gros, beaucoup trop gros son. Tout ça m’a inspiré trois lettres, qui sont parties aujourd’hui et que je vous livre ici. Attention, c’est un peu long.

  • Lettre à M. François Missonnier, directeur du festival Rock en Seine

Monsieur le directeur,

Merci ! Merci de m’avoir fait vivre une des expériences les plus extrêmes auxquelles il m’ait été permis de participer. J’ai en effet eu la chance de me rendre, ces samedi 25 et dimanche 26 août, au festival Rock en Seine. Je serais bien venu également le vendredi, mais les tarifs exorbitants que vous pratiquez (42 € la journée et 98 € le pass trois jours) mettaient l’expérience ultime hors de ma portée. Je me suis donc contenté de l’extrême, et je ne le regrette pas. Enfin, pas complètement.

À ce stade, Monsieur le directeur, vous vous demandez peut-être ce que j’ai bien pu trouver d’extrême dans un festival somme toute assez classique, caractérisé comme beaucoup par une nourriture médiocre et chère, et par l’omniprésence de la publicité commerciale (Levi’s et SFR, ça, c’est le rock’n’roll qu’on aime). Mais foin de chamailleries, venons-en au fait. Monsieur le directeur, votre festival est le plus fort du monde ! En tout cas, du monde que je connais. Du haut de ma trentaine toute fraîche, ça fait une quinzaine d’années que je fréquente ceux de vos collègues, ainsi que de nombreuses salles de spectacles. Il me semble que je n’ai jamais rien entendu d’aussi fort. Je parle bien sûr de volume sonore, et rien que de cela. Quel est le niveau de sortie des enceintes de la grande scène pendant les concerts, Monsieur le directeur ? L’avez-vous mesuré ? 110, 115, 120 dB(A) ? Beaucoup plus, en tout cas, que le seuil de risque de 90 dB(A). Plus également que la limite autorisée dans l’enceinte des salles de concerts, qui est de 105 dB(A), et à laquelle une exposition hebdomadaire supérieure à 45 minutes provoque des lésions définitives. Et pas loin, si ce n’est au-dessus, du seuil de douleur. Quelques anecdotes personnelles pour illustrer mon propos:

  • Pendant le concert de Tool, je n’ai pas tenu plus d’une minute sans bouchons d’oreilles, à environ une trentaine de mètres de la scène. Pour pouvoir les enlever, il a fallu que j’aille m’asseoir au pied du premier arbre de cette zone du parc, face au stand t-shirts qui était dos à l’accueil général. À combien étais-je alors de la scène ? 200, peut-être 300 mètres ? Plus près, il m’était impossible de tenir sans bouchons. Vous me direz peut-être qu’il s’agit de sensibilité personnelle.
  • Mais peut-être pas : la jeune fille de l’accueil (une vingtaine de mètres plus loin, donc), à qui je suis allé faire part de cette observation, portait elle aussi des bouchons.
  • Et le lendemain, discutant avec une personne du stand Île-de-France, qui travaille dans une salle de concerts de cette belle région, celle-ci me confiait : « 10 mètres devant la scène, il ne faut pas y aller ! C’est dangereux. Il devrait y avoir de grandes pancartes »
  • Ce que je dis de Tool s’applique à d’autres : Faithless, Kings of Leon, The Jesus and Mary Chain, tous dépassaient allégrement les bornes. Avec, pour le dernier cas, une certaine ironie du sort : le son de The Jesus and Mary Chain était tellement saturé d’aigus et de médium-aigus que ce n’est qu’en mettant les bouchons qu’on pouvait espérer retrouver une qualité « normale », à peu près équilibrée sur l’ensemble du spectre. À se demander si l’ingénieur du son, sourd lui-même, n’était pas obligé de pousser exagérément les hautes fréquences pour les entendre…
  • Léger mieux pour Björk, cependant. Toujours à une trentaine de mètres de la scène, quatre ou cinq chansons possibles sans bouchons, avant de les remettre par précaution. Pendant les deux jours que j’ai passés à Saint-Cloud, il n’y a qu’un concert auquel j’ai pu assister sans bouchons : Just Jack, scène de la cascade. Niveau parfait, excellent équilibre des instruments, c’est donc possible !

Mon bilan personnel de ce festival, que je fréquentais pour la première fois, est donc mitigé. Les concerts de Tool et Björk, j’en rêvais depuis des années, et j’ai mis le prix pour y assister. Ces artistes ont livré des performances phénoménales, dont je n’ai pas pu profiter. Un concert sans le son, c’est pas top. Je ne pense pas revenir à Rock en Seine.

Mais mon cas personnel, finalement, importe peu. Je me suis protégé, et je ne pense pas que mes oreilles aient subi des dommages. Ce qui n’est assurément pas le cas de milliers d’autres festivaliers — il suffisait de se balader un peu pour voir que la grande majorité ne portait pas de bouchons.

Vous avez remarqué que je ne vous enjoins pas à respecter la réglementation sur le niveau sonore : j’ai bien compris qu’elle ne s’applique pas aux festivals. En retour, je vous demanderai de ne pas me servir l’argument du plein air qui nécessiterait de monter le son. C’est un fait indéniable que le volume proposé aux festivaliers s’est accru ces dernières années, et que les premières Eurockéennes auxquelles j’ai assisté il y a bientôt 15 ans, et qui recevaient déjà plus de monde que Rock en Seine, étaient bien en-dessous de l’extraordinaire puissance que vous avez pu nous infliger cette année.

Je me pose cependant quelques questions. Sur les motivations d’un festival tel que le vôtre, d’abord. Car si l’on résume les choses, on se retrouve face à un étrange paradoxe : ou bien espérer vivre les concerts à fond et s’assurer de dégâts auditifs irréparables, ou bien porter des bouchons et ne plus entendre qu’une bouillie sonore indigne. Proposer une telle alternative, quand on dirige un festival, est-ce vraiment aimer la musique et faire partager cette passion ? Il est vrai que l’édito du programme, parlant de « l’envie qui nous anime », la décrit ainsi : « Faire la fête, et la faire longtemps ! » On peut très bien être sourd et faire la fête, je vous le concède…

Je me demande également quelle pourrait être votre responsabilité, Monsieur le directeur, si, un jour, quelques victimes du désastre sanitaire que préparent des festivals tels que le vôtre en venaient à se retourner contre leurs organisateurs. Ne serait-il pas plus facile de baisser les potards ?

Dans l’attente de vos réponses,

Cordialement,
Loïc Ballarini

  • Lettre à M. Jean-Paul Huchon, président du conseil régional d’Île-de-France

Monsieur le président,

Sur vos conseils avisés, et malgré une certaine divergence de goûts musicaux — il apparaît, à la lecture de votre éditorial, que vous craquez pour cinq Brésiliennes, quand une Islandaise suffit à mon bonheur —, j’ai délaissé un temps ma Bretagne pour me rendre, samedi 25 et dimanche 26 août, au festival Rock en Seine. Ma tirelire va avoir du mal à s’en remettre (le conseil régional pourrait peut-être demander des efforts de ce côté avant de renouveler sa subvention, ne trouvez-vous pas ?), mais ce sont mes oreilles qui ont le plus souffert. Ou plutôt, qui auraient pu souffrir. Car le niveau sonore global, surtout de la grande scène, empêchait d’assister aux concerts sans craindre d’irrémédiables dommages auditifs.

Alors certes, vos services offraient gracieusement des bouchons d’oreilles. Par boîtes en plastique de quatre, histoire peut-être de montrer la richesse d’une région à qui le gaspillage ne fait pas peur. N’est-ce pas cependant, Monsieur le président, une manière un peu facile de se dédouaner ? Vous êtes le « partenaire principal » — c’est écrit sur la plaquette —, si ce n’est l’initiateur de ce festival. Qu’attendez-vous pour exiger qu’une manifestation financée avec l’argent public se donne pour première mission de ne pas mettre en danger la santé des personnes qui y assistent ? Sans compter que des esprits malveillants, victimes d’acouphènes, de pertes auditives précoces ou d’hyperacousie pourraient peut-être, un jour, vous demander des comptes pour avoir laissé faire et, pire, cautionné, un tel désastre sanitaire.

Dans l’attente de vous lire,
Cordialement,

Loïc Ballarini

  • Lettre à l’association Agi-Son

Mesdames, Messieurs,

Vous éditez et diffusez une excellente plaquette (ainsi que le flyer qui la résume) sur les risques auditifs encourus dans les concerts et discothèques. On la trouve aussi sur de nombreux festivals, dont Rock en Seine, où je me suis rendu samedi 25 et dimanche 26 août. On y trouve notamment une « échelle des décibels » fort bien faite, ainsi qu’un rappel de la législation. Mais il faut lire ce dernier entre les lignes pour comprendre que la législation en question (pas plus de 105 dB(A) en moyenne) ne s’applique pas aux festivals.

Par conséquent, n’êtes-vous pas un bon alibi pour les organisateurs de ces festivals ? À travers vous, ils diffusent de l’information sur une réglementation dont ils laissent ainsi accroire qu’ils la respectent, alors qu’elle ne les concerne pas, et distribuent même des bouchons d’oreille afin de calmer les plus inquiets. Or, dans de nombreux festivals, les spectateurs s’exposent à des niveaux sonores plus élevés et sur une plus longue période que dans les salles de concerts. C’était en particulier le cas à Rock en Seine, où le volume a atteint des sommets que je ne connaissais pas, malgré une quinzaine d’années de fréquentation régulière de concerts et festivals.

La visite de votre site internet montre que vous vous êtes jusqu’à présent essentiellement préoccupés de la situation des salles de concerts et discothèques, qui ont leurs problématiques propres, et à qui une réglementation insuffisante du strict point de vue de nos chères oreilles peut parfois poser d’insolubles problèmes. Pensez-vous à l’avenir mener, sur la question des festivals, des actions allant plus loin que la prévention auprès des spectateurs ? J’aurais aimé en discuter avec vous à Rock en Seine, mais il n’y avait malheureusement pas de membres d’Agi-Son au moment où je suis passé sur le stand.

En vous remerciant pour le travail mené,
Cordialement,

Loïc Ballarini

3 Commentaires

  1. Publié le 10 septembre 2007 à 11:07 | Permalien

    Bonjour, je fais partie du RIF (Réseaux en Ile-de-France), nous sommes membre d’Agi-Son et étions présents sur le stand Rock en Ile-de-France au festival Rock en Seine. Nous avons bien reçu tes courriers et on aimerait bien en discuter avec toi! N’hésite pas à prendre contact avec nous (tu trouveras nos coordonnées sur le site du RIF). Merci!

  2. guillaume
    Publié le 20 août 2012 à 18:27 | Permalien

    Commentaire tardif, je sais, mais je suis tombé sur cet texte suite à une recherche google sur rock en seine
    Ca a donné quoi finalement tout ça?

    • Publié le 21 août 2012 à 0:44 | Permalien

      Ça, c’est marrant : je formais ce soir les membres d’une association au maniement du site que je leur ai installé, et l’un d’eux me dit : « Mais on ne va quand même pas garder en ligne des articles sur des choses qui ne sont plus d’actualité depuis longtemps ! » La preuve que ça peut servir…

      Merci donc pour l’intérêt tardif. Ça n’a rien donné. J’avais eu au téléphone les gens du RIF, discussion intéressante, et je sais par ailleurs que mon courrier a été lu par ses destinataires. Mais je n’ai jamais eu de réponse, faut quand même pas déconner. Du coup, je ne suis jamais retourné à Rock en Seine, faut pas pousser non plus.

      Depuis ce billet, j’ai eu l’occasion de m’énerver en d’autres lieux sur cette question du volume sonore dans les festivals (ici et notamment), mais je n’ai pas plus de capacité d’influence que ça. Petite consolation toutefois : cette année, devant la grande scène du festival Art Rock (Saint-Brieuc), le son, d’ordinaire pourri et beaucoup trop fort, était revenu à un niveau acceptable (et du coup à une qualité appréciable). L’abandon du chapiteau semble l’avoir permis.

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