Au boulot, cerveaux fainéants!

C’est un gros machin. Un énorme machin. Une institution, quoi. L’Association internationale des études et recherches sur l’information et la communication (AIERI) est la structure mondiale de référence de notre petite discipline. Fondée il y a cinquante ans à Paris, sous l’égide de l’Unesco et de l’Institut français de presse, elle y revenait pour fêter son anniversaire et tenir sa conférence annuelle, du 23 au 25 juillet. Dans les locaux mêmes de l’Unesco qui, pas le genre mère indigne, mettait ses salles à la disposition du raout — et je me suis laissé dire que cela avait bien soulagé les organisateurs. Par contre, l’hôte ne payait pas à manger: lundi, affreux sandwiches club de bord d’autoroute, bêrk. L’ordinaire s’est un peu amélioré mardi et mercredi, mais sans crever le plafond, que l’Unesco a haut, faut bien avouer. Ça fait d’ailleurs de grands murs, richement décorés: Picasso, Vasarely, et autres gloires à nous inconnues offertes par le Japon, la Grèce ou Israël — rien trouvé venant des États-Unis, mais j’ai pas fouiné partout. Par contre, on aurait pu se passer des plats en cuivre-hologrammes «don de l’Ukraine».

Et le contenu? La réalité, c’est l’inverse des bons films: je préfère quand ça commence mal et que ça termine bien. Là, la conférence avait plutôt bien démarré, notamment grâce à la virulente intervention d’Armand Mattelart invitant les chercheurs présents à se méfier des «global trends» (une forme de pensée unique scientifique) et à conserver un esprit critique. Mais, comme pour lui donner raison, bon nombre des invités ont ensuite sombré qui dans le déterminisme technique, qui dans l’utopie d’internet et de son pouvoir prétendument libérateur, qui dans le suivisme néolibéral le plus éhonté. Un festival, au moins pour ce que je peux en juger, car je suis loin d’avoir pu entendre les 800 intervenants de cet anniversaire quelque peu indigeste (800! En trois jours!). Il y a tout de même eu quelques passages intéressants, et Laurent a assisté à une session qu’il a trouvée «passionnante» de bout en bout.

Mais la plénière de clôture a confirmé nos doutes. Dans la bouche de professeurs, de directeurs d’instituts de recherche, de dirigeants de l’AIERI, j’ai entendu des choses que jamais les enseignants de Paris VIII, où je mesure la chance que j’ai d’y préparer une thèse, ne nous auraient laissé écrire dans un mémoire de DEA, dans une maîtrise, ni même dans un devoir de licence ou de Deug… On se félicite qu’Internet règle tous nos problèmes, on trace des diagrammes où une flèche part de «Technologie» pour aboutir à «Démocratie» (et c’est tout! Pas de doute, pas l’ombre d’un!), on évoque une «conscience sociale de masse» sans rire, on fait des analyses de publicités qui ressemblent à un catalogue de jouets de Noël, on parle de genre en prenant pour argent comptant le fait que les filles «préfèrent» jouer à la poupée et les garçons à la guerre. Linda, Laurent et moi, on hallucine! On pète les plombs! Et on se marre comme des bossus dans le fond de la salle, car il n’y a que ça à faire… avant d’aller respirer dans le jardin japonais. Z’ont un très beau jardin japonais, à l’Unesco, qui est apparemment accessible au public, et dans lequel il fait bon prendre un peu de soleil et retrouver la paix intérieure.

Au final, tout ce cirque est affligeant: dans la grande majorité des interventions auxquelles j’ai assisté, pas de problématique, pas de cadre théorique, pas de distance critique avec son sujet… et parfois je me demandais s’il y avait vraiment un sujet. Après le post-modernisme et la société post-industrielle, voici venir la post-science, dans laquelle chacun, dans son coin, se donne la grisante illusion de réinventer des questions que d’autres ont déjà traitées avant lui, et mieux. À la fin de ces trois jours, Laurent était devenu maoïste: «Je les enverrais bien en Chine travailler dans les champs.» Histoire de redécouvrir le pouvoir libérateur de la houe.

Un commentaire

  1. Anne-Martine VUILLEMOT
    Publié le 29 août 2007 à 14:06 | Permalien

    Il est presque temps de faire une réponse…
    Dans le même ordre d’idées, conférence de presse pendant les travaux forts importants dans nos beaux Bois de Vaux (encore que je ne suis pas sûre de l’orthographe) pour le passage…de quoi d’ailleurs…peut-être bien le TGV (faut croire que je suis bien intéressée ! ), enfin, bref, gros travaux de terrassement. Y participent de nombreuses personnes confites dans leur importance, cornakées par des ingénieurs, scientifiques et tutti quanti. Titre du journal : travaux dans un puits de carbone. Rontudgu ! Un puits de carbone ?! Mais qu’est-ce donc ? Quand même, un audacieux pose la question aux représentants de la science pour obtenir cette réponse stupéfiante : la forêt ! L’audacieux (ou téméraire, allez savoir, ignorant, ça c’est sûr) ose poursuivre en disant que ça s’appelle forêt depuis que les hommes sont capables de nommer les choses, qu’en plus, c’est joli comme mot et que ça lui va bien, à la forêt. Il semble qu’il n’ait récolté que des regards de mépris. Bien sûr pas un élu n’a moufté. Ce serait impensable de ne pas s’aligner sur le discours des experts, scientifiques qui plus est. Ou comment on ne pense plus de peur de se péter quelque chose dans le cerveau et on s’en remet à une parole qui relève de l’enfermement psychologique. Voilà une intéressante évolution de notre bonne démocratie.
    Ah, au fait, les Bois de Vaux, pour ceux qui ne savent pas, c’est à une vingtaine de kilomètres de Belfort mais en Haute-Saône. Ça ne vous dit toujours rien ? Et les cartes, alors ? Tout ça pour dire que la province n’est pas en reste, non mais.

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