Mon Art Rock (2007)

Ça a failli mal commencer, Art Rock, cette année. «Ah non, l’entrée pour les badges, c’est de l’autre côté. – Je peux pas rentrer avec ma copine ? – Non, sinon, on va être débordés.» Je me présente à l’autre entrée du Forum de la Passerelle, montre mon pass média au vigile qui monte la garde dans l’entrebâillement de deux barrières. «Ah non, on n’entre pas par ici, adressez-vous à l’entrée principale.» Retour à l’entrée principale. Renvoi au vigile, qui renvoie, qui renvoie, etc. Énervant. Surtout de voir passer un collègue à l’entrée principale avec le même pass que moi, et me faire refouler trente secondes après sous prétexte que «c’est complet, monsieur, si vous m’aviez laissée terminer ma phrase, vous le sauriez.» Je ne lui avais pas coupé la parole, mais bon. Arrivent d’autres collègues, et on finit par entrer en passant par le Petit Théâtre, à cinq mètres de là, où personne ne surveille rien. Dehors, on ne faisait même pas la queue. Dedans, il n’y a personne ou presque. À deux doigts du débordement, qu’on était…

  • Vendredi 25 mai

Mais en fait, ça avait plutôt bien commencé, quelques heures plus tôt au Parc des Promenades, avec le spectacle de La Gran Reynata. Un spectacle consciencieusement survendu par le festival qui a affiché partout cette accroche: « “Roman Photo” de Royal de Luxe ». Et ajouté, dans les pages du programme: « par la Gran Reynata ». Car il s’agit d’une «nouvelle création du mythique spectacle du Royal de Luxe présenté à Art Rock en 1987», le boulot ayant été délocalisé au Chili. Faut bien ce genre de belles phrases pour attirer le chaland. Pardon: le badaud, car la représentation est gratuite. Ceci étant dit, le spectacle est bon. Je ne sais pas ce que donnait l’original, mais la reprise est gentiment déjantée, poussant jusqu’à de sympathiques excès (chute dans les cartons, accident de voiture, décapitation sanglante, etc.). L’histoire n’a guère d’intérêt: le spectacle, c’est le grotesque des situations, le fourmillement des «accessoiristes» et des acteurs pour que tout rentre à temps dans le cadre posé face au public, et que l’un des deux raconteurs crie: «Photo!» avant qu’on ne passe à la scène suivante.

Ensuite, ça s’était gâté. Imperium, de la Fura dels Baus. Rien à dire, peu à montrer à part des seins nus, une vision tellement caricaturale de la violence et de l’impérialisme qu’on se demande comment la compagnie barcelonaise peut avoir une telle réputation. Renseignements pris: «Des copains qui les ont vus il y a longtemps m’ont dit qu’ils ont vraiment fait des trucs géniaux.» Il y a vraiment longtemps, alors. Déjà, en 2003, XXX m’avait déçu. Sur le plan de la technique, une grande maîtrise. Sur celui du fond, rien que d’énormes clichés servis par le degré zéro du jeu et de l’émotion. Là, c’était, sur une adaptation de Sade, la énième version de pour-jouir-une-femme-doit-souffrir, cette année on a eu droit aux esclaves-qui-se-révoltent-et-finissent-par-s’entretuer. Pfff… Quinze euros hors forfait, la belle arnaque…
Tiens, un truc bizarre: il n’y a pas d’acteurs qui ont l’air d’avoir plus de trente ans, dans La Fura. Est-ce parce que le metteur en scène trouve qu’après, ils/elles ne sont plus bons à jeter en pâture au public, ou parce qu’ils/elles découvrent ailleurs un autre théâtre plus intéressant?

Le reste de la soirée, entre le Forum où on n’entre pas comme on veut et la place Poulain-Corbion où y a pas de souci, relève un peu le niveau. Surtout Aronas, quatuor jazz à l’esprit rock qui déménage, même s’il manque parfois de finesse dans les passages les plus soutenus.

Et puis il y a surtout la carte blanche, offerte cette année à l’agence Vu’, après le label Tôt ou Tard en 2006, Olivier Assayas en 2005 et Érik Truffaz en 2004. De grands tirages de Richard Dumas et Denis Darzaq au Village, les danseurs en apesanteur du même Darzaq (La Chute) et les portraits de Serge Picard au Forum, une exposition collective de l’agence au jardin de Bellescize. Un vrai bonheur: du piqué et du flou, du noir et des couleurs, du beau grain bien tiré et bien présenté.

  • Samedi 26 mai

Onze heures, c’est trop tôt pour aller faire du yoga au parc des Promenades: je dors. Nous attaquerons tranquillement cet après-midi, après l’anniversaire surprise de Fred chez qui nous devons débouler à 14h. Ania a beau être au bord de l’accouchement, elle a tout organisé et nous sommes là à temps pour persuader son petit mari de trinquer plutôt que de faire du béton pour terminer la chape du salon. Entretemps, nous avons aussi retrouvé Jean-Marc et Sylvain, arrivés la veille au soir et en galère de logement pour la suite. Si tu t’étais annoncé plus tôt, cher Jean-Marc, t’aurais même économisé une nuit d’hôtel!

Retour au festival en fin d’après-midi pour Ronan Tablantec, qui a garé sa voiture aux anciennes halles. L’homme est pour la réhabilitation du texte dans «un théâtre de rue de plus en plus muet», et ça n’est pas une posture: il débite pendant une heure et demie, dézingue tout ce qui passe (la mairie, la direction du festival, Naast et La Fura), improvise dès que quelqu’un se lève, qu’un chien traverse la «scène» ou qu’une idée lui traverse l’esprit. Les tableaux qu’il peint, à grands coups d’humour noir et cinglant, s’appuient sur un tas d’objets tirés de sa valise de comédien itinérant, sur le récit de son enfance, abandonné au pied d’une éolienne et sauvé se la mort par un cormoran, ou sur sa rencontre, réelle celle-là, avec l’adjointe à la culture de la mairie de Paimpol. On jubile, on jubile. Tellement que le dimanche, on retournera le voir, a) pour rejubiler, b) pour vérifier qu’il improvise vraiment. Et il improvise vraiment! Plus d’une demi-heure sans aucun rapport avec ce qu’il avait conté la veille. On rerejubile…

Mais n’allons pas trop vite: nous ne sommes encore que samedi, et nous avons un peu de temps à perdre avant la suite des opérations. Le bon moment pour une explication de texte. Le lecteur attentif n’aura en effet pas manqué de remarquer que je dis «je», «on» ou «nous» suivant les circonstances. Ce n’est pas dû à une perte prématurée de raison grammaticale. Disons que je suis «je», pour ça on devrait être d’accord, et que je fais aussi partie de «nous», car Céline et moi sommes bien deux, et que même des fois, pendant un festival, on est encore plus, car la musique est une grande famille, mais que je vais pas citer tous les copains à chaque fois, c’est pour ça qu’il m’arrive de dire «on». C’est un peu dépersonnalisant pour les copains qui aimeraient bien se reconnaître, mais ça alourdirait un texte qui n’est déjà pas bien léger. Et, surtout, les autres s’en foutent alors que c’est bien eux qui représentent le plus important marché pour les produits dérivés. Désolé, les copains: il y a des tas de gens pour qui vous n’existez même pas.

Cette parenthèse étant refermée, dirigeons-nous (en, cette fois, incluant également le lecteur) vers le musée et ses installations numériques. Vent, de Du Zhenjun, ne décoiffe guère, peut-être parce qu’il y a trop de monde et que ça fausse l’interactivité avec le spectateur. Plus marrants, Tool’s Life, de Minim++, qui permet de faire sortir des créatures et des sons d’objets posés sur une table en les touchant; et Drawn, de Zachary Lieberman: on dessine sur une feuille, puis un système de projection permet de produire des sons en déplaçant les éléments de son dessin. Enfin Light Tracer, de Karl D.D Willis, manque un peu son coup, car l’astucieux processus qui permet de dessiner/photographier sur un écran avec un pinceau lumineux n’est pas évident à maîtriser. Ou alors avec plus de temps et moins de monde: pas le samedi après-midi.

Ensuite nous sacrifions Aaron pour aller voir Do Make Say Think au Petit Théâtre. Enfin, nous essayons: d’abord on ne peut pas entrer, car c’est deux spectacles à suivre et on arrive au milieu. Ensuite on peut entrer, mais d’abord les gens qui ont un billet, ensuite les pass. Une fois dedans, le temps de retrouver Céline qui m’a gardé une place, le bonheur. De longs instrumentaux fouillés et richement orchestrés (cuivres, violon, claviers, guitare, etc.). Suprême élégance, le groupe a deux batteurs, un droitier et un gaucher, ça fout une de ces classes !

Un petit bout d’Abd Al Malik, que je trouve trop moralisateur dans ses interventions (j’ai été délinquant et je regrette, aimons-nous les uns et les autres, ça pisse pas loin). Faudra écouter le disque pour vérifier. Les Rita Mitsouko, Catherine Ringer en pleine forme (et quelle voix!), mais des compos pas terribles et un groupe qui fait son boulot, sans plus. Pas de tube excepté C’est comme ça en rappel: culotté, mais pas à la hauteur. Au Forum, Mamani Keita et Nicolas Repac sont bien plus fins et convaincants. Ça tombe bien, on devrait les revoir dans le coin à l’automne, me glisse-t-on…

  • Dimanche 27 mai

Toujours pas de yoga pour moi, mais Céline, beaucoup plus courageuse, y va: ça lui fait plutôt penser à du stretching. Comme indiqué plus haut, re-Ronan Tablantec avant une de mes plus fortes attentes du festival, le Joe Strummer Revelation Project du guitariste Olivier Mellano et du photographe Richard Dumas, toujours dans le cadre de la carte blanche à l’agence Vu’. Juste avant, il y a Ryoichi Kurokawa, musicien-vidéaste qui sculpte le son et l’image en même temps. De l’électronique puissante, plus proche de la recherche sonore que de la danse.

Mais encore avant, il faut entrer dans la salle ! Ça devient un sketch: d’abord les gens qui ont un billet, ensuite ceux qui ont un forfait, et ensuite les pass. Je n’ai rien contre le fait qu’un festival privilégie les gens qui paient leur billet. Mais il serait bien d’annoncer la règle dès le départ, et de ne pas faire ça dans l’embrasure d’une porte devant laquelle on s’agglutine car il y a peu de place au parterre. Petit rituel supplémentaire: on nous tamponne le poignet. Ah bon? Ah oui: il va falloir ressortir entre les deux spectacles pour transformer le Petit Théâtre en boîte noire, donc ceux qui ont des tampons seront sûrs de pouvoir rentrer et on évitera la comédie billets-forfaits-pass. C’est ce que je me dis… j’ai tort. On nous refait la comédie. On finit par en rire, mais jaune. Surtout que ce coup-là, impossible de retrouver Céline, entrée avec son forfait, puisqu’il fait tout noir. Va t’asseoir dans un théâtre, à l’italienne de surcroît (trois balcons!), sans lumière…

Je finis par dégotter une chaise au deuxième balcon, bonne vue sur la scène où trône un agrandisseur. Entre Olivier Mellano qui empoigne sa guitare, c’est parti. Richard Dumas allume l’agrandisseur: en fond de scène, apparaît en négatif le visage de Joe Strummer, yeux fermés, beau portrait format carré de pas loin de trois mètres de côté. Dumas masque avec ses mains, fait monter les hautes lumières, retient les ombres. Puis il éteint l’agrandisseur et, dans la lumière rouge, se saisit d’un balai et étale du révélateur sur le papier. C’était pour ça qu’il fallait faire le noir, pour ça que la performance s’appelle «revelation project»: il s’agit de révéler une photo en direct. Je suis comme un gosse: j’adore ce moment où l’image latente apparaît, où les noirs se forment lentement, où les gris dessinent les détails. Beau moment souligné par les nappes de saturation de Mellano. Éphémère moment également, car Dumas ne fixe pas sa photo. Au contraire, il la rephotographie au flash! Et dans la lumière qui revient dans la salle, le visage du chanteur des Clash commence à disparaître. Après trois quarts d’heure d’attente, je suis un peu frustré que ça ne soit pas plus long – une vingtaine de minutes peut-être –, mais c’est bon…

Du coup, il ne reste qu’une petite moitié de Cocorosie à déguster place Poulain-Corbion. Je ne connaissais pas: agréable surprise. Puis Olivia Ruiz, bof. Objectivement et musicalement, c’est mieux que les Rita, mais je m’emmerde… et je trouve que sa voix ne passe pas du tout en live, elle sonne nasillard. Sauf pour une chanson où elle chante vraiment, et un titre où déboule Mathias Malzieu, qui réinjecte de l’énergie dans tout ça. Et on termine avec Patti Smith, simplement élégante et efficace. Retour à la maison, dernière bière avec Christophe, qui récupère le bracelet de Céline et va s’éclater au Forum (Antibalas, Electric Bazar Cie). Il y en a qui ont de la chance de ne pas bosser ce lundi (aïe) de Pentecôte.

PS: Il n’y a pas de photos, parce que, cette année, je n’en ai pas fait. Et pis c’est tout.

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