Mises en boîte

Comme on n’est jamais sûr que le public est devant sa tévé quand on a besoin de lui, on le convoque aussi sur le plateau. Là, docile, il applaudit à la moindre saillie. C’est convivial. Et pour faire joli, on place au premier rang quelques potiches à large sourire. Ça permet de se reposer l’œil et de se distraire pendant les inanités d’usage que les invités-en-promotion débitent sur commande, en guise de réponse aux questions convenues des stupides animateurs de service. C’était déjà difficile à supporter comme ça, voilà-ty-pas que les productions, si pleines d’imagination, en rajoutent une couche. J’ignore si la pratique est ancienne, je l’ai pour ma part découverte hier soir.

L’émission s’appelle On n’est pas couché, c’est sur le service public de divertissement, c’est présenté par un certain Laurent Ruquier. Le plateau est tout sauf intime: l’audience-applaudimètre a reculé de quelques rangs, il y a un genre de grande porte et des escaliers à descendre pour l’arrivée des invités. Manque plus qu’un orchestre, mais ça coûte des sous et ça pourrait laisser croire qu’on s’intéresse à l’art alors qu’on est juste là pour vendre des films, des disques, peut-être même un livre. Une bande son de guitare saturée fera bien l’affaire.

Et, surtout, il y a de nouvelles potiches! Mais comme on semble avoir épuisé le stock de bimbos, on tape dans le luxe: ce sont les invités eux-mêmes qui font le poireau et qui servent de plan de coupe dès qu’ils rigolent un peu. Or il se trouve que les stars, c’est quand même une sacrée bande de rigolos qui se marrent tout le temps. Et ça tombe bien, car la mode est aux plans de coupe fréquents – il va sans dire que l’émission est enregistrée et qu’elle est passée à la moulinette consensuelle du banc de montage.

Exemple ce samedi: premier plateau, Gérard Depardieu et Nathallie Baye qui ont fait un film. Richard Bohringer, qui en a fait un autre. MC Jean Gabin, qui a l’air de chanter. Christiane Taubira, qui a vendu son âme à Ségolène Royal pour quelques sièges de députés et peut-être un ministère. Ruquier commence par servir la soupe à Depardieu et Baye. Tiens, un coup ils sont assis face à face, un coup l’un à côté de l’autre: on vous l’avait bien dit que c’était pas en direct… Pendant ce temps, Bohringer, MC et Taubira servent de papier peint. Ça dure une plombe comme ça. On fait alors entrer Michel Polac et Eric Zemmour, les cautions «politiques» de la soirée, qui s’occupent de Taubira. Puis Bohringer a droit à son interview. On repêche Nathalie Gethliffe dans les coulisses, Rona Hartner fait son entrée, enfin les Sea Girls sont appelées sur le plateau.

À ce moment du récit, il faut bien l’avouer: c’est pour les Sea Girls que je me suis infligé cette navrante émission. Les Sea Girls, c’est les perles des mouettes, quatre filles qui chantent et dansent avec un talent fou, j’ai eu l’occasion de le dire ici. Avouons aussi que je ne suis pas resté concentré pendant trois heures, que j’ai bien dormi et béni le magnétoscope des beaux-parents. Fin de la parenthèse.

Ruquier présente donc les Sea Girls. Enfin, présente, c’est un grand mot. Il les laisse s’asseoir et les fait applaudir, rapelle un chroniqueur parti en coulisses en lançant: «Reviens, y a des super gonzesses!» Déjà, à leur descente des marches, il n’y a qu’une chose qu’on avait bien vue: les jambes d’Élise. Ensuite, ce ne sera que salaces sous-entendus. Certes, dans leur spectacle, les Sea Girls jouent de leur féminité. Mais l’important est dans le verbe «jouer»: il y a de la mise en scène, du second degré, de l’humour vache. Chez Ruquier, ne s’exprime qu’un affligeant sexisme de bas-étage. Très premier degré, l’ancien satiriste en chef de Radio-France.

Mais n’allons pas trop vite: après cette courte présentation, c’est en effet le tour de Rona Hartner d’être interviewée. Les Sea Girls s’en tirent bien: à peine une demi-heure de temps d’antenne à faire les potiches. Enfin c’est à elles. Questions à deux balles. Évidemment Ruquier n’a pas vu le spectacle (il dit: «On ira les voir»). Prunella fait donc son boulot, et se charge de résumer le show dans les quelques phrases qu’elle a le temps de placer. Comme on est à la tévé, Ruquier déroule le mythique: «Vous avez commencé dans les bars et maintenant c’est le succès». Il donne les dates à Paris et ajoute: «Avant une tournée en France». Ben non. Ça ne marche pas comme ça, le spectacle. Faut s’accrocher. Avoir des nerfs d’acier. Survivre aux désillusions et aux lâchages. Ça fait bientôt dix ans qu’elles croient à leur truc, les Sea Girls, et qu’elles ont raison d’y croire. Elles savent bien qu’il n’y a pas de baguette magique, pas plus qu’il n’y a encore de tournée, d’ailleurs. Qu’est-ce que ça lui coûterait, à Ruquier, de dire: «On vous souhaite ensuite une tournée»? C’est pas beaucoup plus de mots, et c’est la vérité. Mais la vérité manque de paillettes, et le job de Ruquier, c’est d’en jeter par brassées pour faire écran entre ton canapé et le monde. Lui ne s’en rend peut-être même plus compte. Mais on voyait bien, à la moue de Delphine, au soupir de Prunella, que les Sea Girls n’étaient pas dupes. C’est pour ça qu’on va continuer à s’intéresser à elles, et qu’on va laisser Ruquier s’agiter dans son coin.

PS: les Sea Girls ont aussi été invitées du Grand Journal de Canal+ (à voir ici). C’est pas plus long que chez l’autre benêt, mais Ariane Massenet fait un effort pour les présenter. On les y traite avec respect – ainsi donc que le téléspectateur.

2 Commentaires

  1. Publié le 4 mars 2007 à 0:33 | Permalien

    Yo! Ben didonk (t’as remarqué? j’écris toujours “didonk” comme ça parce que je sais pas l’épellé, je suis nul 🙂 ) ça c’est de la tirade! Chaque fois que je rentre en France et que je tente de regarder la télé française, ça me choque les émissions comme ça. En Angleterre, c’est mieux mais de peu. Et toujours pas assez pour justifier l’achat d’une télé.

    Et l’éclipse, tu l’as vue l’éclipse?

  2. Publié le 4 mars 2007 à 12:28 | Permalien

    Aaaargh! J’ai loupé l’éclipse!

    Sinon j’aime bien comme tu écris “didonk”, je croyais que c’était fait exprès et maintenant je l’écris comme ça aussi… quant à savoir comment on devrait le graphier académiquement, ben tu te démerdes!

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