Merde et mort aux cons !

Tu me fascinais, Bébert. Une façon de dire «merde» qui n’appartenait qu’à toi, l’espèce de délire permanent que tu promenais partout avec toi, ta grande gueule et ton foulard, ta 4L de toutes les couleurs, les aquarelles et les huiles – celle avec toutes ces spirales entremêlées, surtout, qui m’hypnotisait –, les pochoirs réalisés avec de vieux quarante-cinq tours, le Terrain d’aventures à Héricourt, ce projet de construire un amphithéâtre grec dans le jardin de Jobert, quelque chose comme un refus du monde des adultes qui enchantait l’enfant que j’étais.

Ça m’avait fait marrer, cette fois où tu m’avais emmené boire un coup au café de Lyoffans. J’avais pris un chocolat chaud, peut-être un Orangina, je ne sais plus. Tu avais commandé une verveine-menthe, et la patronne t’avait apporté un pastis. L’impression qu’on m’autorisait à connaître une partie du code secret, délicieux et dérisoire franchissement de l’interdit. Mais, plus tard, surtout la certitude que les yeux étonnés du gamin étaient passés à côté de l’essentiel: l’alcool. Les années qui suivent sont un peu floues dans ma mémoire, peut-être parce que le monde que je me construisais à l’adolescence regardait ailleurs, peut-être parce que j’oublie assez facilement les mauvais souvenirs. Mais quand même: ces boulots que tu n’arrivais pas à garder plus de quelques semaines, le déménagement de Magny-Jobert à Belfort, le divorce, l’emménagement de Danièle, Élise, Coline et Léo à Villejuif. Toi qui te lances à leur poursuite, et qui finiras par t’installer dans le petit bois de Chevilly-Larue rebaptisé «Forêt de Sherwood».

Il y avait certainement quelque chose de cassé en toi, entre toi et la société, et c’est certainement la rue qui t’avait permis de retrouver un équilibre. De continuer à créer, avec Léo, toiles, sculptures, collages. De retrouver aussi, petit à petit, la confiance d’Élise et Coline, et de nouer d’autres relations avec Danièle. Évidemment, ça fait une bonne dizaine d’années pendant lesquelles je n’ai vu mon oncle que par à-coups. Un soir à la Folie en Tête, ce chouette cabaret libertaire de la Butte-aux-Cailles dans lequel tu déclamais tes poèmes, quelques virées à Paris, des visites à Sherwood, celles que tu rendais aussi à Villejuif, houleuses parfois, puis apaisées. Ce soir où tu nous as emmenés, Léo et moi, écouter chanter ta copine Agnès Bihl, enfin ce bœuf bourguignon offert à Sherwood l’année dernière.

À Sherwood, donc, où tu es mort dans la nuit du vendredi 8 au samedi 9 décembre – la nuit de mes trente ans. Et pas de froid, comme l’ont écrit ces imbéciles du Parisien et d’Ouest-France, comme l’ont laissé entendre ceux de l’AFP, à la recherche de «SDF morts de froid» pour vendre du papier en ces premiers frimas. Mais d’une bête hémorragie fulgurante, dernière conséquence d’années difficiles, de mauvaise santé et du peu d’attention que tu lui accordais, à ta santé. C’est aux autres, surtout, que tu offrais ton attention. À ceux rencontrés aux Compagnons de la nuit, au Secours catholique, au café philo, à la mairie et ailleurs, et dont on a pu mesurer, hier, en te rendant un dernier salut, combien ils t’étaient attachés. Tu savais être chiant, Bébert, mais tu étais surtout attachant. La paix sur toi.

4 Commentaires

  1. daniele
    Publié le 6 janvier 2007 à 22:59 | Permalien

    J’ai rencontré Bertrand durant l’automne 1976.Il était venu se présenter à Cachan où je travaillais. J’étais en train de partager le repas de midi avec 7 petits diables et j’avais bien du mal. Bertrand était appuyé contre le mur juste à coté et nous observait tranquillement et je me suis dit :”Quel enfoiré celui-là, il pourrait venir m’aider “.
    Quelques semaines plus tard nous ne nous quittions plus. Nous avons fait du bon boulot avec ces enfants déchirés par la vie.
    Les grandes balades dans Paris. Claude et Ninette qui font plusieurs fois le tour de la place de la République pour trouver la bonne rue. Pascale et Jean-Pierre avec lesquels nous avons vu Renaud pour la première fois.
    Et puis Magny-Jobert. La naissance des enfants. L e terrain d’aventures. Des années de bonheur.
    Et puis la descente aux enfers. Belfort. Paris à nouveau. L’enfer est moins noir, mais c’est encore difficile, douloureux.
    Et puis le calme commence à s’installer tout doucement. Encore plus avec la naissance d’Alya et NaÏa. Et encore plus.
    Je me souviens de ce jour où nous les avons emmenées jouer au parc: grand-pa et grand-ma avec leurs petites filles, comme c’était agréable. Les moments à sherwood en été. Les discussions sous le tipi. NoËl 2005. L’anniversaire d’Elise ce 15 Novembre. Et puis le 9 Décembre.
    Je n’avais jamais imaginé la douleur que j’ai ressentie. Bertrand m’abandonnait une deuxième fois.
    Bertrand m’a fait,nous a fait vivre une vie différente. J’étais en paix avec lui parce que nous l’avons voulu tous les deux. J’avais besoin qu’aux yeux des autres le Bertrand des dernières années soit révélé. Et c’est chose faite, du moins je l’espère, avec ce magnifique hommage qui lui a été fait ce 20 Décembre.
    J’aime à me souvenir de cet homme surprenant,déroutant qui pouvait apporter à nos enfants le rêve et la fantaisie dont j’ai toujours été incapable.
    Je me suis souvent demandé ce qui se passerait quand le petit bois n’existerait plus, ou quand Bertrand ne pourrait plus vivre cette vie parce que trop vieux ou top malade. Il s’est évité cela et c’est sûrement mieux ainsi.
    Salut à toi Bertrand et …. Merde aux cons!

  2. Anne-Martine
    Publié le 8 janvier 2007 à 10:41 | Permalien

    J’ai bien du mal à écrire. Nos chemins se sont croisés puis décroisés il y a longtemps déjà. Je ne veux être ni hypocrite ni blessante : j’espère y parvenir. Comme dit Loïc à un moment, ma vie regardait ailleurs. Et parce qu’elle regardait ailleurs, j’entends sans jugement et je respecte les sentiments et les points de vue différents sans y souscrire. Je prends acte.

    Mais sans Bertrand, Danièle n’aurait pas tricoté Elise, Coline et Léo. L’idée que vous ne soyiez pas là est tout simplement insupportable.

    Alors, finalement, moi, je n’ai pas d’importance. Ce qui est important, à mes yeux, c’est comment cette relation et aussi cette mort vous ont fait, vous font, vous, leurs enfants, grandir et donner une leçon de vie aux autres.

    Il est mort en paix avec ses proches. C’est bien. Salut.

  3. Coline
    Publié le 16 mai 2007 à 18:23 | Permalien

    Papa,

    Il m’en a fallu du temps pour que je puisse écrire ses quelques lignes pour toi. Peut être le temps de digérer, de comprendre, de reprendre le dessus.

    Comprendre.

    Longtemps je n’ai pas compris ta manière d’agir envers moi, les conflis incessants, les gueulantes, on se braquait l’un contre l’autre. Les chiens ne font pas des chats c’est bien connus, on se tenait tête, pas un pour rattraper l’autre, on s’excusait pas. Pourtant c’est tellement mieux de parler, de dire les choses, j’aurai du deviner, j’était trop jeune, mes préocupations étaient ailleurs. Pour moi c’était “mais qu’est-ce qu’il a à me prendre la tête tout le temps quand il me voit dehors, je fais ce que je veux, je fait pas de conneries!”. Tout ça était de l’inquiétude et je comprenais pas.

    Je me souviens étant petite, tu étais ce père que tous les autres enfants rêvaient d’avoir, plein de fantaisie, qui nous avait créer un Théatre pour faire nos spectacles, ce père haut en couleur avec ses peintures, ses dessins, ses sculptures, ses coups de boule qui m’ont valu le surnom de “Petit Bébert” !

    Je ne regrette rien. Ni la vie à tes côtés, ni la vie après votre divorce. Même si j’était trop rancunière à ton égard, de nous avoir laissé nous à Belfort, Maman à Paris, et Toi…. ? Rien de tout ça n’enlève l’amour que je te porte.

    Mon regret et que tu n’es pu voir où je vis, et bizarrement, quelques jours avant ce 9 décembre, j’ai fais un rêve, on rentrait toi et moi de chez Elise un soir, et je t’emmenais voir “ma maison”. Simple hasard, ou signe de la vie ?

    Et puis un jour tout s’écroule…. Toute une vie est bouleversée (en fait 3 vies, celles de tes 3 enfants), je deviens orpheline, je n’ai plus de Papa. Mon papa à qui je n’ai jamais dit “je t’aime”. Ce père dont je suis fière aujourd’hui, fière qu’il ai pu vivre sa vie comme il l’entendait sans se soucier du regard des autres.

    Aujourd’hui je te le dis, JE T’AIME PAPA

    TU A ÉTÉ UN ARBRE
    TU ES MA RACINE DE VIE
    ET JE SERAI RACINE DE VIE UN JOUR, pour toi
    JE NE PERDRAI JAMAIS LA MÉMOIRE, je te le jure
    TU ME MANQUES

    Tu manques à tes petites filles, Alya et Naïa parlent souvent de toi.

  4. elise
    Publié le 16 mai 2007 à 20:11 | Permalien

    je reviendrai plus tard… je viens de lire le texte de coco et j’ai été tres emue, alya et naïa ont fondue en larmes…. on pense fort a toi

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