Une histoire (malheureusement) ordinaire

Sarah appelle Sylvia, qui en parle à Céline, qui me passe un coup de fil: ce matin à 6h, une famille de sans-papiers briochins a été délogée de force par la police et conduite au commissariat. Sous le coup d’un arrêté de reconduite à la frontière depuis février, Fatiha et ses enfants Samira et Nasser pourraient être placés en centre de rétention dès ce soir et renvoyés rapidement en Algérie.

Dès le matin, membres du collectif contre le racisme et pour la solidarité, profs des établissements fréquentés par les enfants sont devant le commissariat. D’autres, lycéens, citoyens, militants, l’ami Philippe qui m’a aussi prévenu en fin de matinée, se retrouvent devant la préfecture. On nous explique le cas.

Premier sujet d’étonnement: pourquoi aujourd’hui? Le sursis accordé par la promesse de ne pas expulser de familles dont les enfants sont scolarisés avant les vacances d’été, puis les démarches de la famille dans le cadre de la circulaire Sarkozy, était terminé depuis la fin de non-recevoir de la préfecture. Il pouvait se passer quelque chose à n’importe quel moment. Mais aujourd’hui, Fatiha avait deux rendez-vous importants. Le premier au tribunal de grande instance, pour s’expliquer sur son mariage, que son mari dénonce comme blanc. Le second aux Prud’Hommes, pour contester un licenciement abusif. Placée en garde à vue, elle ne pourra bien sûr y assister. Représentée aux Prud’Hommes, le jugement est mis en délibéré au mois de février 2007. Mais à quoi cela sert-il si, à l’issue de la garde à vue, le juge des libertés la met dans un avion? Les services du préfet indiquent qu’elle pourra, une fois en Algérie, demander un visa et revenir en France reprendre ses démarches. Il a de l’humour, le préfet.

Telle était la situation hier soir. Avec une échéance: audience au tribunal devant le juge des libertés aujourd’hui à 14h. Retour à la préfecture dès ce midi, point de situation, sandwich, léger soleil, froid. Hier 50 à 70 personnes, aujourd’hui au moins le double. Dont des élèves de la sixième à la fac, qui hurlent et chantent. Défilé jusqu’au tribunal, un petit saut à la maison pour prendre un carnet de notes, quelques photos du cortège rue piétonne, et au moment de rembobiner, la pellicule qui se bloque et casse dans l’appareil, merde!

Tiens, c’est étrange, l’audience a lieu dans une salle de seulement vingt places. Dure sélection, mais groupe représentatif: voisine de la famille, camarades de classes, profs et parents d’élèves, parrain civil, membres du collectif. Plus journalistes. Nous restons dehors et nous répartissons devant les sorties pour empêcher le départ de la voiture en cas de décision défavorable. Mais celles et ceux qui connaissent le dossier sont plutôt optimistes. Théoriquement, un juge ne devrait pas laisser passer ça.

Fatiha, hôtesse d’accueil trilingue dans un grand hôtel d’Alger, a quitté son travail, son appartement et son pays avec ses enfants en mars 2005 pour cesser de faire des allers-retours vers la France, où son second mari avait ses affaires. L’homme ayant la double nationalité franco-algérienne, elle obtient un titre de séjour d’un an. Elle trouve du travail dans le bar que tient le meilleur ami de son mari, et ses enfants sont scolarisés à Saint-Brieuc. Mais elle découvre que le mari a deux épouses. Fin 2005, celui-ci dénonce leur mariage comme blanc: perte du titre de séjour, arrêté de reconduite à la frontière. Dans le même temps, Fatiha est brutalement licenciée. Début novembre 2006, sa fille Samira est agressée – le jugement n’est pas encore en vue, mais la victime connaît son agresseur, et dans la foule tout le monde parle du patron du bar. Lequel, malgré une condamnation à de la prison ferme, a manifestement ses entrées au commissariat. Indic, on appelle ça.

Tout cela est évoqué lors de l’audience. Verdict: pas d’avion pour tout de suite, mais assignation à résidence le temps que les autres procédures se déroulent (recours au tribunal administratif contre l’expulsion, grande instance pour le mariage, et Prud’Hommes). Soulagement de voir Fatiha et Samira sortir enfin du commissariat, près de trois heures après que le jugement eut été rendu. Trois heures pendant lesquelles elles ont d’ailleurs été maintenues en cellule hors de toute légalité, histoire peut-être de leur faire sentir que ça ne va pas être une partie de plaisir, de venir pointer tous les jours. Il a fallu l’intervention de l’avocate pour que tout rentre dans l’ordre. Nasser, qui est mineur et avait été placé en foyer après l’arrestation, a quant à lui assisté à cela de l’extérieur, soutenu par ses copains.

Aujourd’hui donc: humanité 1 - Sarkozy 0. Résultat provisoire, et sans assurance que l’intégrité physique de la famille soit protégée. Mais un premier pas tout de même. Pour un petit cas parmi beaucoup d’autres

Laisser un commentaire

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué. Les champs obligatoires sont indiqués par *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

*
*

Subscribe without commenting

Aether Child Theme by altamente decorativo & bendler.tv | built on Thematic Framework