Salut à toi !
Jeudi 9 novembre 2006Marie-Claire Vuillemot est morte ce matin vers 9h à l’hôpital de Lure. Elle avait 82 ans. C’était ma grand-tante (la sœur du père de ma mère, pour être précis), autant dire un des ces personnages familiaux qui ont l’air éternel. Impression renforcée par son statut de mémoire de son village, Magny-Jobert. C’est elle qui savait comment les alentours avaient été libérés en 1944, elle qui écrivait les discours de toutes les commémorations, elle qui entretenait une correspondance avec les militaires qui y avaient participé, avec les anciennes de son école et qui s’occupait du repas annuel de retrouvailles, et j’en oublie certainement. Elle qui, enfin, était partie à la recherche des origines de la famille, avait retrouvé les ancêtres de la région et les actuels cousins d’Amérique.
Ils avaient d’ailleurs fait une sacrée gueule, paraît-il, quand ils étaient venus la voir. La dame à la plume alerte qui leur avait écrit depuis l’autre côté de l’océan ne vivait plus, les dernières années, que dans une seule pièce de cette ferme qui fut son unique maison. Bien calée sur sa chaise, entre la cuisinière à bois où une bouilloire frémissait sans répit et la table où s’amoncelaient courrier, programme télé et médicaments, elle regardait passer les anciens et les nouveaux du village, en recevait certains avec un coup à boire, maugréait sur d’autres. Au courant de tout sans plus sortir de chez elle, elle avait gardé un esprit vif, souvent percutant, qui était tout l’inverse de son corps obèse et immobile.
Elle a fumé comme un pompier, bu plus que de raison et mangé comme une vache avant que la médecine ne la rappelle à l’ordre, avec suffisamment d’efficacité pour lui offrir quelques années supplémentaires. Heureusement sans acharnement. Elle qui n’aurait pas supporté de quitter sa maison – et qui était à ce point rétive à changer ses habitudes qu’elle a toujours refusé l’installation de toilettes et d’une douche –, est partie «sereinement», sans agoniser, simplement transférée à l’hôpital la veille de son décès. Elle s’y est donc endormie ce matin. Il n’y aura plus de limonade dans le frigo, plus de boudoirs à tremper dedans. Mais on ne t’oubliera pas. Salut à toi, tata !
[Correction, le 19 novembre, suite à pertinente remarque lexicologique d’Anne-Martine: il fallait lire «agoniser», et non «agonir». Agonir, c’est insulter. Bien sûr que Marie-Claire est morte sans insulter personne. Mais ce que je voulais dire, c’était «sans agoniser», sans avoir à endurer de longues souffrances. Dont acte et pan sur mon bec!]