Respire!

Nom d’une pipe, quel mal de ventre! Mais quand même, j’y suis arrivé: parler tout seul devant une soixantaine d’étudiants pendant presque une heure… et sans micro.

C’était la première conférence de l’année pour la section journalisme de l’IUT de Lannion, et j’en étais l’heureux invité. Report d’une séance prévue au printemps et qui n’avait alors pu se tenir pour cause de dialogue social déficient – le CPE, ils appelaient ça, et les étudiants n’avaient pas aimé. Calmes et attentifs étudiants de première et seconde année. Attentifs à mes propos, peut-être, calmés par le fait qu’on leur donnerait à la fin des réjouissances le sujet d’un devoir écrit, sûrement.

J’ai causé – un peu trop vite, d’ailleurs, puisqu’on m’a demandé de freiner – des principaux résultats de mon DEA, soutenu en juin 2005 à Paris 8. Le titre de mon intervention: Presse locale: un média de diversion. De diversion, parce que je montre, analyse de contenu à l’appui, que le monde que la presse régionale bretonne donne à lire est très différent de la réalité qu’elle prétend décrire. Qu’au lieu d’attirer l’attention sur la complexité du monde et de tenter de l’expliquer, elle la détourne vers une construction simplifiée à l’extrême des rapports sociaux. Que loin d’appréhender les mouvements de fond et les interrelations qui constituent la société, elle se borne à décrire une succession de micro-événements qui n’ont ni cause, ni conséquence, ni contexte. Bref, qu’elle fait diversion.

Après cela, intéressant débat attaqué bille en tête par des étudiants pourfendeurs de la «médiocrité» que je venais soi-disant de démasquer. Sauf qu’il n’avait pas été question de médiocrité, mais d’un décalage à mon avis croissant entre la presse et la société. Un décalage qui pourrait être une des raisons de la baisse du lectorat de la presse locale, mais ça n’est qu’une hypothèse. Mon étude replace une analyse de contenu dans un contexte historique et un cadre théorique. Les indices sont plutôt concordants qui viseraient à confirmer l’hypothèse décalage croissant = baisse des ventes. Mais ce travail n’est pas une étude de réception, il ne dit rien de ce que les lecteurs retirent de leur lecture, et encore moins ce qu’ils voudraient lire. Faut pas mélanger la recherche et les jugements de valeur…

Les étudiants ont maintenant une quinzaine de jours pour plancher sur la question: «Le concept de média de diversion vous paraît-il pertinent?» Je serais curieux de voir ce que ça va donner… En attendant, je vais essayer de soigner mon petit ventre. Pendant, tout avait en effet l’air d’aller. Après, quand on a commencé à discuter dans le couloir, j’ai senti ce nœud de tension qui me vrillait les tripes. Je crois que je commence à comprendre pourquoi les comédiens et les chanteurs travaillent tant sur la respiration. De Dieu que ça fait mal! La petite bière partagée ensuite avec Philippe a aidé à calmer un peu les choses. Mais le souvenir de ces deux heures m’a quand même accompagné jusqu’au lendemain matin…

Merci à Denis Ruellan de m’avoir invité, à Philippe Gestin de s’être occupé de l’organisation, de l’accueil et de la présentation, et à Béatrice Damian et Yvon Rochard d’avoir enrichi et recadré la discussion.

9 Commentaires

  1. Publié le 26 octobre 2006 à 11:10 | Permalien

    Ben, il est ou le PDF?

  2. Publié le 26 octobre 2006 à 11:24 | Permalien

    Ben il est là! J’ai dû merder quelque part, en tout cas ça remarche.

  3. christel
    Publié le 3 novembre 2006 à 20:37 | Permalien

    bon, comme je l’ai déjà dit à Céline et Loïc, je me suis un peu sentie visée en tant que petite correspondante locale du télégramme qui, je l’avoue, fait paraître des petits articles sur des petites (mais alors toutes petites) manifestations locales telles que le concours de pétanque du club de foot ou encore la soirée couscous organisée par l’APE de l’école du coin… Mais si je le fais, c’est qu’on me le demande, alors où (ou plutôt qui) est vraiment le problème? ce ne serait pas plutôt les lecteurs?
    sur ce, bonne réflexion!
    Christel

  4. Publié le 12 novembre 2006 à 21:38 | Permalien

    Une partie de la réponse est dans ta question: tu le fais parce qu’on te le demande. Mais ce n’est pas le lecteur qui te le demande… en tout cas pas directement. Les organisateurs te le demandent, parce qu’ils veulent être dans le journal, et on ne peut pas leur en vouloir. La rédaction te le demande, parce qu’elle pense que c’est ça que le lecteur veut lire. Mais rien ne prouve que le lecteur en ait vraiment envie.
    Interrogeons un lecteur: qu’est-ce que vous pensez du journal? «C’est nul, y a que des chiens écrasés, mais je l’achète tous les jours pour les nouvelles du pays.»
    Interrogeons un journaliste: «Ça m’emmerde d’aller couvrir les concours de boules, mais c’est ce que le lecteur veut, donc j’envoie le correspondant.»
    Je caricature, bien sûr. Ce que je veux dire, c’est que tout ça est très ambigu et qu’il est très difficile de savoir ce que le lecteur veut. Une partie de ma thèse contiendra vraisemblablement une étude de réception, et je suis vraiment curieux de savoir ce qu’il va en sortir.
    La seule chose que je montrais dans cette conférence, c’est qu’il y a une grande différence entre la réalité sociale et la réalité du journal, et que cette différence a tendance à s’accentuer. Mon hypothèse est que c’est une cause sous-estimée de la baisse des ventes des journaux. Mais ça ne veut pas dire qu’un journal qui correspondrait du mieux possible à la réalité casserait la baraque…

  5. christel
    Publié le 12 novembre 2006 à 23:40 | Permalien

    il faudrait plutôt dire que si on le fait, c’est parce qu’on nous le demande mais aussi parce que c’est un complément de revenus (merci au journaliste de nous laisser couvrir les concours de pétanque)
    Je pense pour ma part qu’il ne s’agit pas de diversion mais de diversité de l’information.
    La presse locale reprend tout d’abord l’information nationale et internationale qui nous est déjà largement diffusée par divers types de médias.
    Mais pour une grande partie des lecteurs de cette presse, notamment en secteur rural, les informations locales, même sur des “micro-événements”, leur permettent de garder un contact social bien plus important que ce qu’il n’y paraît. Ce sont ces petits événements qui constituent le plus souvent un lien social dans les villages. Ne pas en parler consisterait à isoler les gens entre eux.
    Enfin, je crois qu’au contraire sans ce complément d’informations, la presse locale subirait le même sort que la presse généraliste (cf Le Parisien par ex) et serait fade, sans identité.
    je terminerai sur: Vive la diversité de l’info! et à chacun sa presse!
    kiki et nono.

  6. Alain
    Publié le 14 novembre 2006 à 23:23 | Permalien

    Il y a de l’idée et de la bonne là-dedans.
    Le concept de diversion me semble tout à fait adapté à la situation de la presse (locale et générale, écrite et audiovisuelle). Plus j’y pense, plus je me dis que c’est le mot qui me manquait, pour observer chaque jour le fonctionnement de la presse.
    —->Cristel : on peut très bien te demander d’aller à un concours de pétanque alors qu’une réunion d’association aura jugé “inintéressante” à quelques mètres de là. Tu n’en sauras rien, le lecteur n’en saura rien. Il y aura eu diversion. Il s’agit d’occuper le terrain ou du “temps de cerveau disponible”, avec des infos que d’aucuns appellent “fédératrices”. Pour quoi faire ? Pour vendre de la pub, véritable objectif des directions de presse actuelles.
    C’est difficile à affirmer, difficile à croire, car le problème, c’est que le choix ou le non choix ne sont pas affichés ouvertement. Mais cherche un peu à sortir du chemin, propose un sujet “culturel” dans ta petite locale, ou “environnemental” et surtout, propose le aussi souvent que le concours de pétanque, passe autant d’annonces qu’il y en a pour le jarret-frites… Tu verras si tu n’as pas un petit coup de frein sur tes velléités.

    Comme il se trouve que la majeure partie de vendeurs de pub sont aussi au pouvoir, économique et politique, on peut aisément faire le lien entre ce qui plaît au pouvoir, et ce qui paraît dans le canard. Faut pas se prendre la tête, c’est pas autrement.

    ——>Loïc : La baisse des ventes est elle réellement un problème ? Quant on vend plus de pub, plus de produits associés, plus de petites annonces, plus d’internet, plus plus plus… l’objectif est atteint. Mais tu pensais sans doute que l’objectif est d’informer le lecteur… La situation des journaux qui cherchent à répondre à cette objectif (Libé, Politis…et même Le Monde) montre à quel point le lecteur potentiel a envie d’être informé.

  7. kiki et nono
    Publié le 15 novembre 2006 à 12:35 | Permalien

    précisions sur deux choses:
    -d’une part il ne faut pas diaboliser la pub, car sans elle beaucoup de journeaux et autant d’emplois seraient supprimés. Elle est devenue incontournable dans notre monde d’aujourd’hui. Certes il faut maîtriser son volume.
    -d’autre part qu’on ne prête pas aux correspondants locaux la volonté de remplacer le journaliste. En outre, dans 90% des cas, on ne nous impose rien au niveau de l’article que l’on doit écrire, et il y a bien plus de compte-rendus d’AG ou de conseil municipaux que de “concours de pétanque” (terme réducteur voire même méprisant).
    bye

  8. Publié le 16 novembre 2006 à 23:11 | Permalien

    Il n’y a à mon avis rien de méprisant dans le terme “concours de pétanque”… puisque c’est bien ce dont il s’agit. On pourrait juste préciser en disant que c’est de la boule bretonne et pas de la pétanque (Alain! quel manque de précision!), mais bon, là n’est pas la question.
    Par contre, il n’y a pas plus de CR d’AG ou de conseils municipaux que de boules, de foot ou d’autres festivités. C’est ce que mon étude montre: 40% de divertissement, 36% d’info et 24% de services. Avec une surreprésentation d’articles valorisants ou promotionnels, et une absence quasi-totale de problèmes en tout genre (échec en général ou chômage en particulier), et l’omniprésence d’une certaine élite locale (élus, responsables associatifs, entraîneurs, patrons). C’est pour ça que j’utilise le terme de diversion: qu’elle le fasse plus ou moins consciemment, la presse locale montre un monde qui n’a rien à voir avec la réalité sociale.

    Quant à la diversité de l’info, elle n’existe pas au niveau local. Deux quotidiens (et la Bretagne est bien lotie: dans la plupart des régions de France, il n’y a qu’un seul quotidien) avec parfois un hebdo, qui tous trois présentent fondamentalement la même vision du monde, ça n’est pas de la diversité. Et aborder beaucoup de sujets différents, quand encore une fois ils sont eux aussi orientés dans le même sens, ça n’est pas non plus de la diversité.
    La suggestion d’Alain peut être une bonne façon de le vérifier (et je le sais pour l’avoir expérimenté).

    Mais tout ceci n’empêche pas qu’on puisse aimer son journal et l’acheter tous les jours. Ce qu’il faut cesser de croire, c’est que la presse est le miroir d’une vie locale foisonnante et que sans elle, pas de lien social et pas de démocratie. L’étude à froid de son contenu prouve le contraire.

    Par contre tu as raison: il ne faut pas diaboliser la pub… parce qu’elle n’est pas la seule en cause! Il y a aussi l’origine sociale et la formation des journalistes, qui les conduisent à tous penser pareil, les mythes tenaces sur le rôle démocratique de la presse, la structure des entreprises, le manque de temps et de moyens et les mutations incessantes des journalistes localiers, qui empêchent de faire des enquêtes de fond, etc.

  9. kiki nono
    Publié le 18 novembre 2006 à 15:09 | Permalien

    1°)en ce qui concerne nos articles publiés ces dernières semaines:
    -culturel:25%
    -CR réunion,AG:30%
    -info/municipalité:30%
    -loisirs (“concours de pétanque!”):15%
    on invite tout le monde à suivre notre exemple. comme quoi le nombre de quotidiens ne fait pas forcément la diversité de l’info. A chacun (journalistes, correspondants locaux, rédactions) de proposer une diversité dans l’info.
    2°)qui fait la vie sociale notamment dans nos campagnes si ce n’est les élus, responsables associatifs, entraîneurs, patrons, artistes,etc ?
    Les correspondants locaux n’ont pas pour vocation de remplacer le travail des journalistes. Ils sont là théoriquement pour couvrir l’actu de la vie
    locale. Aux journalistes de couvrir les problèmes de fond de notre société.

    En effet, cela relève de leur formation, de leur origine sociale, de leur façon de voir le journalisme. S’il manque des sujets de fond dans nos journaux n’est ce pas aussi parce qu’on manque de journalistes correctement formés? et aussi ne préfèrent ils pas laisser de côté ces sujets qu’ils jugent inintéressants pour privilégier les sujets vendeurs et leur carrière. Ils font partie malgré eux de la société de consommation.
    bonne réflexion…

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