Archive pour octobre 2006

Butin du jour (4)

Mercredi 11 octobre 2006

Voilà une rubrique qui n’a jamais aussi bien porté son nom. Aujourd’hui, j’ai appris que:

L’ancien PDG d’un groupe français de presse hebdomadaire régionale a touché 240 000 euros pour son licenciement. Plus les trois mois de préavis, payés mais non effectués. Sans avoir besoin de gueuler trop fort, puisque la décision résulte d’une «conciliation» prud’hommale. L’actionnaire, qui l’avait laissé fermer deux titres sans broncher, l’avait congédié après vingt et un mois de règne à cause de sa politique sociale. Le voilà donc bien remercié pour avoir fait le sale boulot.

Et ce n’est pas tout: l’ancien directeur d’un des journaux du groupe, qui vient de partir en retraite, a lui empoché 120 000 euros. Comme ça. En cadeau de remerciement pour avoir toujours refusé les tickets restaurant à ses employés, et avoir rechigné à chaque fois qu’il fallait racheter des Bics au bureau, j’imagine.

120 000 euros, ça représente, pour un journaliste avec cinq ans d’expérience dans le groupe (c’est mon cas), plus de sept années de salaire. Pour certains employés, jusqu’à dix ans. Rappelons que la grille de salaires de la presse hebdomadaire régionale contient encore des coefficients inférieurs au Smic.

Que l’on se rassure cependant: le groupe va bien. Pratiquement pas endetté, chiffre d’affaires et résultat en constante augmentation, hausse de la diffusion dans un secteur en crise, hausse de la pube, bref, c’est tout meutche. Ça doit être pour ça qu’il avait été possible de licencier le PDG précédent pour la bagatelle de 630 000 euros. Faut dire que celui-ci était resté en poste plus longtemps que celui qui n’a touché que 240 000. Y a donc une justice.

Respire!

Mardi 10 octobre 2006

Nom d’une pipe, quel mal de ventre! Mais quand même, j’y suis arrivé: parler tout seul devant une soixantaine d’étudiants pendant presque une heure… et sans micro.

C’était la première conférence de l’année pour la section journalisme de l’IUT de Lannion, et j’en étais l’heureux invité. Report d’une séance prévue au printemps et qui n’avait alors pu se tenir pour cause de dialogue social déficient – le CPE, ils appelaient ça, et les étudiants n’avaient pas aimé. Calmes et attentifs étudiants de première et seconde année. Attentifs à mes propos, peut-être, calmés par le fait qu’on leur donnerait à la fin des réjouissances le sujet d’un devoir écrit, sûrement.

J’ai causé – un peu trop vite, d’ailleurs, puisqu’on m’a demandé de freiner – des principaux résultats de mon DEA, soutenu en juin 2005 à Paris 8. Le titre de mon intervention: Presse locale: un média de diversion. De diversion, parce que je montre, analyse de contenu à l’appui, que le monde que la presse régionale bretonne donne à lire est très différent de la réalité qu’elle prétend décrire. Qu’au lieu d’attirer l’attention sur la complexité du monde et de tenter de l’expliquer, elle la détourne vers une construction simplifiée à l’extrême des rapports sociaux. Que loin d’appréhender les mouvements de fond et les interrelations qui constituent la société, elle se borne à décrire une succession de micro-événements qui n’ont ni cause, ni conséquence, ni contexte. Bref, qu’elle fait diversion.

Après cela, intéressant débat attaqué bille en tête par des étudiants pourfendeurs de la «médiocrité» que je venais soi-disant de démasquer. Sauf qu’il n’avait pas été question de médiocrité, mais d’un décalage à mon avis croissant entre la presse et la société. Un décalage qui pourrait être une des raisons de la baisse du lectorat de la presse locale, mais ça n’est qu’une hypothèse. Mon étude replace une analyse de contenu dans un contexte historique et un cadre théorique. Les indices sont plutôt concordants qui viseraient à confirmer l’hypothèse décalage croissant = baisse des ventes. Mais ce travail n’est pas une étude de réception, il ne dit rien de ce que les lecteurs retirent de leur lecture, et encore moins ce qu’ils voudraient lire. Faut pas mélanger la recherche et les jugements de valeur…

Les étudiants ont maintenant une quinzaine de jours pour plancher sur la question: «Le concept de média de diversion vous paraît-il pertinent?» Je serais curieux de voir ce que ça va donner… En attendant, je vais essayer de soigner mon petit ventre. Pendant, tout avait en effet l’air d’aller. Après, quand on a commencé à discuter dans le couloir, j’ai senti ce nœud de tension qui me vrillait les tripes. Je crois que je commence à comprendre pourquoi les comédiens et les chanteurs travaillent tant sur la respiration. De Dieu que ça fait mal! La petite bière partagée ensuite avec Philippe a aidé à calmer un peu les choses. Mais le souvenir de ces deux heures m’a quand même accompagné jusqu’au lendemain matin…

Merci à Denis Ruellan de m’avoir invité, à Philippe Gestin de s’être occupé de l’organisation, de l’accueil et de la présentation, et à Béatrice Damian et Yvon Rochard d’avoir enrichi et recadré la discussion.

Sur la route encore

Lundi 9 octobre 2006

22 bien sûr, 29 et 35 aussi, 56 souvent. Parfois un 60, un 72, plus rarement un 44. De temps en temps un 77 qui double par la droite ou un 93 qui arrive à toute berzingue et qui t’ordonne de te ranger à grands coups d’appels de phares. Ne pas s’énerver. Pas trop.

Et puis des camions, des camions, des camions. Transports Guisnel. Herry. Ludovic Le Gall. Messageries STG. Lahaye, le savoir-frêt. Travaux publics R. Perron. Corre, un transporteur qui s’engage. Groupe Heppner. Rault. Alloin. Les cars Rouillard aussi, en retour d’excursion. Le Gouessant, Cooperl, Coop de Broons.

L’autre jour, huit semi-remorques en file indienne, chargées chacune de huit voitures identiques. Des Opel Meriva flambant neuves siglées Tupperware. Bon anniversaire Tupperware! 45 ans de savoir-faire et de réunions-popote. De quoi renouveler la flotte des commerciales, pardon des Conseillères, avec majuscule, qui viendront prouver, à vous et à vos amies, que ce n’est pas sans raison que Tupperware est numéro un. Même qu’on n’est pas obligé d’acheter. C’est pas du service de proximité, ça?

Une semi-remorque immatriculée en Russie. Avec un autocollant LT à l’arrière. Lettonie? Lituanie? Lituanie!

Des culs de trente-six tonnes qui proclament faire régulièrement l’aller-retour avec la Savoie, avec Paris – gwenn ha du sur la porte de gauche, tour Eiffel sur la porte de droite. D’autres qui viennent d’Italie ou d’Espagne, ou qui y retournent.

En ce moment, je fais l’aller-retour Saint-Brieuc-Guingamp par la quatre voies. Tous les jours. Rien ne m’oblige à prendre la voiture: il y a une ligne de train. Vingt minutes de trajet par TGV ou nouveaux TER si confortables. J’habite pas loin d’une des deux gares, je travaille tout près de l’autre. Le soir, pas de problème, il y a pas mal de possibilités de retour entre 17 et 20h. C’est le matin que ça coince: ou tu débourres à 7h, ou tu te traînes jusqu’à 10h. Bien trop tôt, ou carrément trop tard. Alors je prends la voiture…

100% des perdants y avaient cru…

Samedi 7 octobre 2006

«Viens! lance la grande sœur au petit frère. Pour une fois qu’on le droit de marcher sur la route!» La mère rigole. Le petit frère, mettons six ans, blouson ouvert, autocollant des Jeunes communistes sur le pull, fait le tour d’une voiture en stationnement et retourne sur la chaussée. Il y a environ deux cents personnes, ce matin, dans les rues de Saint-Brieuc. Je ne savais même pas qu’il y avait manif. C’est en rendant visite aux agriculteurs qui jeûnent sous les Halles pour demander une révision de la Politique agricole commune que j’ai entendu du bruit devant les grilles de la préfecture.

Et puisque «nous sommes tous des immigrés», je me suis joint au cortège en partance. Arrivés sur le rond-point du bas de la rue de la gare, nous avons fait reculer un énorme 4×4 immatriculé en Allemagne, qui n’a pas cru bon défier de front la (petite) foule (très) bigarrée. Petite victoire, mais c’est toujours ça de pris.

Les automobilistes prennent les tracts sans rechigner. Le chauffeur d’un fourgon remonte ses vitres teintées à l’approche d’un militant, mais c’est qu’il a déjà eu le papier en tête de manif. On croise aussi un chauffeur de bus qui ressemble à Zidane, un gros motard tatoué au volant d’une petite auto rouge. Seul un déménageur accélère au milieu des gens, petit con, et on ne lui casse même pas la gueule, c’est dire si on est zen. Faut dire que c’est l’été indien, il fait un beau et doux soleil de midi et, dans les virages, les drapeaux de la CGT viennent nous caresser les joues dans un débordement de sensualité militante. Qu’il est bon de manifester…

Pourtant, c’est pas pour de rire que ces gens sont là. Au Sarko-loto des régularisations, il y a eu bien plus de perdants que de «gagnants». C’est vrai qu’il n’y avait pas grand-chose à espérer, vu que les résultats avaient été annoncés d’avance. Maximum 6000 pour la France, quel que soit le nombre de dossiers déposés. Et, ça alors, les bilans correspondent aux prévisions. Par exemple, en Côtes-d’Armor: sur 32 demandes, 11 ont été suivies d’une régularisation, 10 d’un refus… et les 11 autres sont pour le moment sans réponse. Eh oui, les résultats définitifs sont déjà connus alors que tous les dossiers n’ont pas été examinés. C’est ça, l’ordre juste à la mode en ce moment.