Tartes à la crème

Tiens, c’est la rentrée. On nous en enfonce un nouveau coin tous les matins: rentrée des instits, des élèves du primaire, des profs, des collégiens, des lycéens… et dans un mois des étudiants. À croire que l’Éducation nationale établit ses calendriers dans le but de fournir des sujets aux journaux pour les distraire des querelles internes du PS et éviter de parler de choses qui fâchent (Liban, Palestine, Darfour, expulsions, etc.).
N’allez cependant pas croire que les journaux se contentent de détailler comme chaque année la liste des fournitures scolaires, le prix du cartable et son poids, et de passer en boucle l’interview du ministre-content-car-tout-se-passe-très-bien. Bon, d’accord, ils le font.

Mais Le Point innove! «Pour la première fois en France», le magazine publie «le classement des lycées et collèges les plus dangereux». Une nouvelle enquête-choc de trois spécialistes en la matière, j’ai nommé Philippe Houdart, François Malye et Jérôme Vincent, déjà connus pour leur annuel classement des hôpitaux. Enfin, classement, il faut le dire vite. Il n’y a ici que des cartes avec, pour chaque établissement, le nombre d’«actes graves» recensés. L’acte grave, c’est le port d’arme, l’agression sexuelle, mais aussi le jet de projectile divers – gommes incluses, selon le témoignage d’un prof interrogé par France Inter hier midi. Notons donc tout de suite l’incontestabilité de l’indicateur… Et souvenons-nous de ceux utilisés dans le classement des hôpitaux, qui sont la transformation, sans aucune précaution méthodologique, de statistiques économiques en critères de la qualité des soins. Quand il a à tout prix besoin de chiffres parlants, le journaliste d’«investigation» est capable d’aller les dénicher n’importe où. Et s’il n’en trouve pas, d’en fabriquer.

N’importe où? N’exagérons pas: ces statistiques proviennent de la base de données Signa établie par l’Éducation nationale elle-même. Qui a refusé de la transmettre au Point. Lequel a fait appel à la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada), qui a «mis un terme à cette bataille juridique, commencée en janvier 2005» en autorisant leur publication. On croirait lire l’introduction du premier «Palmarès des hôpitaux» publié par nos trois chevaliers blancs dans le numéro de septembre 1998 de Sciences et Avenir, puis répété chaque année depuis (au Figaro Magazine en 1999 et 2000 et au Point depuis 2001).
À l’époque, il s’agissait de «40 000 pages» d’informations brutes. Avec la révolution numérique, on est passé à «deux millions de données informatiques». Que les journalistes du Point ont reçues début août pour publication de leur enquête le 31. Très forts, les gars. Moins d’un mois pour traiter, analyser, synthétiser ces données, partir à la recherche de témoignages en pleine période de vacances, puis rédiger le tout. Où est le temps de la réflexion et de la prise de distance? On n’ose tout de même pas imaginer que ces braves gens, qui consacrent leur sacerdoce à notre édification, savaient déjà ce qu’ils allaient écrire avant de traiter les données…

Car enfin, qu’apprend-on dans cette enquête exclusive? Rien. Dans les articles et les entretiens se déverse un flot de banalités sur la «spirale infernale de la violence» à l’école. Parmi les témoins et experts interrogés, quelques élèves, profs et directeurs d’établissements dont on cantonne le rôle à de l’anecdotique. Il y a bien aussi le président de la FCPE, qui se réjouit de la publication des chiffres mais à qui on ne demande pas de commentaire sur le fond. Pas de syndicaliste, pas de psychologue scolaire ou d’infirmière, et surtout pas de sociologue ou d’historien qui auraient pu apporter une vision plus large et replacer l’école dans la société.
Le seul qui a le loisir de développer un discours, c’est Éric Debarbieux, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Bordeaux et président de l’Observatoire international de la violence à l’école. Phrase choc: «La manière de nommer les enseignants du second degré est profondément criminogène.» Allez hop, c’est réglé: le manque de personnels et de moyens, les contournements de carte scolaire, le choix politique du tout-répressif n’y sont pour rien. On évoque bien le «poids des conditions socio-économiques», mais on ne s’y attarde pas. Le problème est ailleurs: «Ce fameux mouvement national de nomination défendu bec et ongles par les syndicats se révèle catastrophique.» Fermez le ban.

Même pas besoin de morale: le discours sur les syndicalistes-accrochés-à-leurs-privilèges, le lecteur connaît et sait ce qu’on lui demande de penser. Après tout, Le Point n’est pas un repère de gauchistes. Même si on peut légitimement se poser la question. Dans son Bloc-notes, qui clôt chaque semaine le magazine, Bernard-Henri Lévy, cible préférée de l’entarteur Noël Godin, cite Lionel Jospin, Jean-Paul Sartre, Walter Benjamin, Jacques Derrida et Michel Foucault. Ce dernier est lui aussi convoqué à cause de la rentrée… littéraire. «C’est le moment ou jamais de se rappeler le texte de Foucault proposant un moratoire des vanités, une année sabbatique des narcissismes – une année où, par exception, les livres paraîtraient sans nom d’auteur.» Et qui c’est qui l’inviterait à la tévé, BHL, si ses scribouilleries paraissaient sans nom d’auteur? Il y a vraiment des tartes à la crème qui se perdent…

Un commentaire

  1. Christel
    Publié le 20 septembre 2006 à 21:41 | Permalien

    Je suis tout à fait d’accord sauf que pour les éditions locales des journaux parlent aussi des rentrées des clubs de retraités, des cours de gym d’entretien, de gym douce, de danse bretonne, et même de la reprise du catéchisme… Alors qu’est-ce qui est le plus intressant finalement? A méditer!

Répondre à Christel Annuler réponse

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué. Les champs obligatoires sont indiqués par *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

*
*

Subscribe without commenting

Aether Child Theme by altamente decorativo & bendler.tv | built on Thematic Framework