Mon Art Rock (2006)

Y a-t-il encore beaucoup de monde pour se rendre à l’église à la Pentecôte? À Belfort, certes oui: la cathédrale est un des lieux où les centaines d’artistes invités par le Festival international de musique universitaire (Fimu) se produisent devant un public qui court, ravi, de concert en concert entre merguez et averses.

À Saint-Brieuc, aussi: la chapelle Lamennais est également partie prenante d’un festival, Art Rock. On pouvait y voir cette année Infra Espace, une installation de Chanfrault, Chomaz et Karst. Douze boîtes qui produisent des ronds de fumée au rythme de la musique (live ou enregistrée selon les moments de la journée). Une ambiance un peu mystérieuse qui sied bien à la chappelle, plongée dans le noir pour l’occasion. Mais il n’y a bien sûr pas que ça à Art Rock. Et comme cette année, nous n’avions pas d’appartement à trouver avant le samedi soir, on a pu en profiter un maximum. Accrochez-vous, c’est un peu long.

Vendredi 2 juin

On attaque doucement par Sofiane Saïdi, premier concert de cette édition. Du rock aux racines algériennes sans surprise mais bien ficelé. Ça se passe sous le Magic Mirrors, installé devant La Passerelle, le théâtre de Saint-Brieuc qui est depuis toujours le centre névralgique du festival. La place a été pompeusement rebaptisée «Le Village»: c’est là que l’on retire ses places, que l’on peut quêter la dédicace ou se retrouver autour d’une bière. Ah, la bière d’Art Rock… De la pisse d’âne en constante inflation: 2,50€ le demi cette année! Le reste des boisons est au même tarif, sauf la flotte qui est offerte, ça c’est bien.

Ensuite, conférence de presse de Goran Bregovic. J’y vais un peu en touriste, sans avoir eu le temps ni le courage de préparer la chose. L’idée est de glâner quelques infos pour enrichir une critique du concert à paraître dans le numéro d’été de La Griffe. Des cinq ou six journalistes qui sont là, un seul a bossé et a quelques questions à poser. Je ne sais pas où me mettre tellement la situation est désagréable, mais j’arrive quand même à rebondir à ses propos sur la musique de films et à improviser un: «Si vous aviez eu le choix, vous n’auriez pas composé pour le cinéma?» Finalement, mon article tournera précisément autour de ce paradoxe: la musique la plus intéressante de Bregovic, c’est celle qu’il dit avoir le moins désirée. Je ne m’en sors donc pas trop mal… mais j’ai détesté cette expérience, mélange de manque de respect pour l’artiste et de mauvais travail. D’autant qu’à la sortie, la présidente du comité Bretagne-Bosnie-Gorazde, qui avait réussi à s’introduire dans la pièce, nous interpelle: «Je n’ai pas osé lui poser la question, mais si j’avais été journaliste, je lui aurais demandé pourquoi il a pris des positions nationalistes sur le conflit en ex-Yougoslavie. Kusturica et lui, ils ne sont pas clairs à ce sujet…» Eh oui, pour ramener de l’info d’un entretien, pas de secret: faut pré-pa-rer!

Sinon, sur scène, je suis très déçu par Goran Bregovic et son Orchestre des mariages et des enterrements. Les arrangements sont sans grand intérêt, la musique est sage, polissée, sans dynamique, sans rupture. Tout le contraire de ses musiques de films, de la folie qui transparaît du cinéma de Kusturica et que les compositions de Bregovic révèlent et amplifient. Seun Kuti, qui prend le relais avec Egypt 80, le groupe de son père, est plus intéressant, plus entraînant. Mais il n’apporte rien de neuf: il fait du Fela, et puis voilà.

On part donc bien avant la fin pour ne pas rater The Black Heart Procession, au Forum de la Passerelle. C’est un conseil de Jean-Seb, programmateur pointilleux, grand dévoreur de galettes et spécialiste ès-bizarre. Un excellent conseil. C’est sombre et beau. Des chansons qui prennent le temps de se déployer, une scie musicale, une voix profonde, du grand romantique, sans surcharge. La classe! Coup de fil immédiat à Jean-Seb, qui a peut-être autre chose à faire, ce vendredi à minuit, mais qui me conseille les quatre premiers albums. J’achète Three, en vinyle, et depuis, il tourne… Second conseil de Jean-Seb: Why? Trois gugusses entre folk et hip-hop, des chansons déglinguées qui partent dans tous les sens et retombent toujours sur leurs pattes. Et un batteur phénoménal, un peu comme si Keith Moon jouait des breaks jungle sur une batterie de jazz. Il faut écouter les conseils de Jean-Seb.

Par contre, Fishbone, on pouvait s’en passer. Ça bourrine plus que ça ne groove, et sans subtilité. Bof. Au lit.

Samedi 3 juin

Beau soleil sur Saint-Brieuc: on va donc s’enfermer au Magic Mirrors pour Synthasia, sélection de courts métrages en images de synthèse réalisés par des étudiants de Supinfocom. Fascinés par la vitesse et les moyens techniques, ces petits jeunes: pas un film sans course-poursuite. Heureusement que, de temps à autre, une idée de scénario ou un graphisme original vient relever le niveau. Mais c’est de toute façon difficile d’en profiter: il fait jour sous ce chapiteau! Le vidéo-projecteur fait ce qu’il peut, c’est-à-dire pas grand-chose…

Allons donc plutôt au Forum voir David Walters, annoncé comme découverte et homme orchestre. Il a effectivement de beaux instruments, un orgue en tubes de verre et une espèce de piano à pouces géant. Mais à part une entame de concert slamée et prometteuse, le reste tombe à plat, et sa façon de s’auto-sampler est bien trop simpliste pour être intéressante.

Direction le Petit Théâtre à l’italienne de La Passerelle pour While going to a condition, solo du danseur japonais Hiroaki Umeda. Bizarrement, Céline est refoulée à l’entrée: «Avec votre bracelet, vous n’y avez pas droit.» C’est pourtant un pass trois jours… Dommage, car c’est beau, lancinant, foudroyant par moments… J’en aurais profité à fond si ce n’était l’heure du coup de barre, et si les nombreux retardataires n’avaient autant fait grincer les portes et planchers de cette vénérable salle. Quand est-ce que la ville arrête de mettre des sous dans des parkings vides pour en injecter un peu dans la culture?

Nous voilà ensuite avec deux heures à tuer. On en profite pour faire le tour des expos. Au Musée d’art et d’histoire renommé Pavillon art numérique, on joue avec Circles Mirror de Daniel Rozin, captivant miroir à géométrie variable, on apprécie la lenteur saccadée la vidéo Trucold de Blast Theory, mais on évite de s’endormir devant, on s’amuse un peu avec The Legible City de Jeffrey Shaw, un vélo d’appartement qui parcourt les rues de New York, Amsterdam et Karlsruhe sans être tout à fait convaincant, et on s’émerveille devant le Sonic Wire Sculptor d’Amit Pitaru. Un dispositif qui permet de créer du son en dessinant, de faire de la 3D juste en poussant un bouton et de se retrouver dans des univers inattendus. Les mômes s’éclatent, les vieux aussi, mais il y a trop de monde pour qu’on puisse espérer participer aussi. On reviendra demain, tôt. Si on y arrive.

Encore un peu de temps? La bibliothèque n’est pas loin, avec sa collection d’affiches sérigraphiées rassemblée par Didier Maiffredy. Où l’on constate que l’esprit des affiches sixties n’est pas mort, mais que ses avatars du début du vingt-et-unième siècle sont bien plus sombres et torturés. Nous sommes ensuite interpellés par Delphine et Patrice, qui nous invitent à participer au Vidéomaton du Cri de l’Ormeau. Le principe: deux minutes dans la Kangoo face à la caméra, tu dis ce que tu veux, et tu as droit à un verre de muscadet à la sortie. Le résultat est sur cette page, j’ai la chance (et Céline aussi!) d’être parmi les premiers de la première partie.

Et puis c’est l’heure de Katerine, qui déboule sur scène avec une petite fleur rose dans les cheveux et son air de pas y toucher. Les musiciens des Little Rabbits assurent comme des bêtes – ils font d’ailleurs plus que l’accompagner, et c’est bien plus à la prestation d’un vrai groupe qu’au récital d’un chanteur qu’on assiste. Un vrai groupe de rock’n’roll qui déménage, un vrai groupe de pop qui chiade ses arrangements, sur lesquels l’humour détaché (très détaché) de Katerine fait mouche à tout coup. C’est dEUS qui prend la suite, et qui massacre les oreilles des quelques milliers d’auditeurs présents. Art Rock, comme tous les festivals, c’est de manière générale trop fort. Mais là, ça dépasse les bornes. Il nous faut sortir de l’enceinte de Poulain-Corbion et nous asseoir sur le trottoir en face de l’entrée pour que le son soit 1) supportable, 2) écoutable.

Comme on est sorti, autant pousser jusqu’à La Passerelle. Au grand théâtre, Adrien M présente Convergence 1.0. Le titre est mauvais, pas de doute là-dessus, tant la convergence à la mode dans «l’ère multimédia» dissimule souvent la banalité du contenu sous un emballage hich-tech. Mais le spectacle est excellent, subtil et poétique. Adrien M jongle comme s’il dansait, tout en souplesse et en sensualité. Projections et effets numériques apportent une dimension onirique, brouillant la réalité, arrêtant les balles en vol ou les faisant pleuvoir sur la scène. Le tout accompagné de l’élégant violoncelle de Véronika Soboljevski constitue une des plus belles propositions de cette cuvée d’Art Rock.

Après des émotions comme celle-ci, le mieux est de changer radicalement d’ambiance. Direction donc le Magic Mirrors où se produisent Cirkus et Neneh Cherry. Il y a une queue phénoménale à l’entrée, qui est trop petite et encombrée par le guichet où on retire les tickets boisson, du coup les gens rentrent au compte gouttes, et dedans… on est à l’aise! Neneh Cherry est en pleine forme, le groupe révèle de belles personnalités – un claviériste-crooner, une sampleuse-chanteuse –, la mayonnaise dégage une belle énergie, on s’éclate. Tellement que ça suffira pour ce soir, et que l’on renonce au troisième conseil de Jean-Seb, Soldout, qui doit passer à deux heures du matin.

En se couchant, Céline essaie une fois de plus de retirer ce foutu bracelet qui lui a été posé trop serré. Par hasard, elle lit ce qui y est écrit: «Forfait journée, vendredi 2 juin». Pas étonnant qu’ils n’aient pas voulu la laisser entrer pour Hiroaki Umeda. Par contre, c’est surprenant qu’elle ait pu se balader partout ailleurs, entrer et sortir de différents lieux payants sans que personne ne s’aperçoive de rien… Et le plus fort, c’est que c’est bien un pass trois jours qu’elle avait acheté… On s’endort perplexes.

Dimanche 4 juin

On se réveille suffisamment tôt pour être en ville sur les coups de onze heures et régulariser cette histoire de bracelet. Coup de bol, Céline a gardé la contremarque qui a servi à l’échange. Mais comment prouver qu’elle correspond bien à ce bracelet? Elle n’a bien sûr pas dans son portefeuille le ticket de carte bleue d’il y a deux mois qui pourrait faire office de chaînon manquant… On palabre cinq minutes, et ils lui donnent en s’excusant un bracelet journée pour le dimanche.

La deuxième raison de se lever tôt ce matin, c’est la perspective de pouvoir aller jouer du Sonic Wire Sculptor au Musée. On traverse les salles en vitesse, on monte les escaliers… et on se cogne dans la porte: «Fermé provisoirement pour maintenance.» On nous dit de repasser dans une demi-heure, mais une heure et demie après, c’est toujours en panne. Snif.

Consolons-nous: c’est l’heure du barbecue chez Ania et Fred. Il fait beau, le vin est bon, les côtelettes un peu trop grillées mais le moment des plus agréables. En pente douce jusqu’au milieu de l’après-midi. Sans regret d’avoir manqué Toto ou Tartare, création jeune public avec pourtant Da Silva, Françoiz Breut, Dick Annegarn, Claude Sicre et les Bombes 2 Bal. J’arriverai bien à le voir ailleurs… Notre premier objectif, dans cette journée carte blanche au label Tôt ou Tard, ce sera le bal des Bombes 2 bal. Deux heures de bonheur, de chants et de danses sous le soleil de la place du Chai. Petite déception: les Fabulous Trobadors étaient annoncés, mais seul Ange B. était là. Impeccable au chant et à la human beat box, mais sans les joutes oratoires auxquelles il aurait pu se livrer avec son compagnon…
Ensuite café-techno, balade, tranquille jusqu’à Thomas Fersen. Je trouve que le son n’est pas si bon qu’il devrait l’être, mais Céline, mieux placée que moi, est ravie. Chouette concert, qu’il termine par Dahouët a cappella. Dahouët, joli petit port tout près de Saint-Brieuc, pas loin du Val-André où fut enregistré le premier album de Fersen, et où habite Vincent Frèrebeau, fondateur de Tôt ou Tard. «À Dahouët, les mouettes / Ne boivent pas que de l’eau…» Joli cadeau d’anniversaire pour les dix ans du label. On en reste là: on a vu les Têtes Raides il y a quelques mois. Ils sont terribles, mais on est fatigué. On renonce aussi à Bumcello, dommage que Céline les manque une fois de plus sur sène. Mais nous vous rappelons que le lundi de Pentecôte, il y en a des qui bossent gratos. Rien que pour le plaisir d’assurer une ligne à l’UMP dans les livres d’histoire.

PS: Il n’y a pas de photos, parce que la direction d’Art Rock interdit leur publication ailleurs que dans le journal pour lequel on est venu.

PS2: Il n’y a pas encore de photos, parce qu’elles ne sont pas développées…

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