La guerre sans fin ...

Sonné par le discours de François Hollande tout-à-l’heure. On va modifier la constitution pour quoi ?

Guerre. Éradication. Guerre. Répression. Guerre. Déchéance de nationalité. Guerre. Fermeture des frontières européennes. Guerre. Expulsions. Guerre. Guerre. Guerre.

Rien sur les causes : ni sur les responsabilités de la France et de l’Europe dans le délitement du Moyen-orient, ni sur ce qui pousse, aujourd’hui, de jeunes Français à partir pour le djihad.

Comme seule réponse, la guerre encore et la guerre toujours.

Comme si la promesse de l’éradication de Daech par les bombes pouvait être tenue.
Comme s’il suffisait — sordide calcul — de doubler Sarkozy sur sa droite pour sauver la peau du PS aux régionales, et peut-être aussi à la présidentielle.

La stratégie de la guerre sera un échec. Il y aura de nouveaux attentats. Et le PS portera une responsabilité historique, celle de s’être engagé à corps perdu sur une pente droitière qui ne peut que profiter au Front national. Car si ces mesures-là ne suffisent pas — et elles ne suffiront pas —, il en faudra d’autres, toujours plus répressives et régressives, toujours plus éloignées de ce qui devrait être le référentiel des «socialistes», et toujours plus proches de l’autoritarisme, de la surveillance et de la répression généralisée.

Monsieur le président de la République, tu viens de faire une grosse, une énorme, une historique erreur. Mais soyons heureux. Nous allons rejoindre notre grand-frère étatsunien, qui n’en peut plus de l’alimenter depuis quinze ans, la guerre contre le terrorisme. La guerre infinie.

Ils n’arrêteront jamais ...

Si l’aspect purement idéologique de l’acharnement contre la Grèce avait encore échappé à certains, qu’ils se plongent dans les compte-rendus de ce soir (ici et par exemple). L’Eurogroupe, qui refuse de parler de réduction de la dette grecque, envisage sans rire d’exiger de la Grèce qu’elle soumette certaines lois aux institutions européennes avant de consulter son propre parlement. Et comme Tsipras et Syriza ont eu la mauvaise idée de faire voter quelques textes depuis leur arrivée au pouvoir, ben on va leur dire de les abroger vite fait bien fait, sinon on discute plus. De toute façon si t’es pas d’accord, tu sors de l’euro.

Sur Twitter ce soir, un hashtag commence à faire florès: #ThisIsACoup. C’est un coup d’État. Rien d’autre que cela. Contre un gouvernement de gauche qui a l’outrecuidance de vouloir tenir ses promesses. Contre un peuple meurtri que son bourreau n’hésitera pas à achever.

Seul espoir : les membres de l’Eurogroupe ne sont pas tous d’accord, et c’est certainement à la résistance du gouvernement grec qu’on doit de voir apparaître ces premières fissures. Il faut enfoncer le coin. Contre le coup d’État, le soulèvement des peuples.

Mise à jour, lundi 13 juillet à 22h50.

C’est encore pire que prévu. D’une réunion marathon, la Grèce est sortie lessivée, dépossédée de sa souveraineté et Tsipras, humilié. L’Europe, comme elle semble s’y habituer depuis qu’a été foulé aux pieds le référendum français contre le TCE en 2005, a joué une fois de plus « contre les peuples et la démocratie », en imposant au premier ministre grec « une reddition sans condition », lui qui était pourtant issu du suffrage universel, qui avait été largement soutenu par un référendum et à qui son parlement avait donné un mandat clair de négociation. L’Europe est fautive, et je garde l’article défini à raison : chefs d’État et ministres des finances ont tous validé ce dépeçage criminel d’un pays qui n’a pas commis d’autre crime que de porter un gouvernement de gauche à sa tête. Aujourd’hui, l’extrême-droite doit se frotter les mains. Elle n’a plus qu’à attendre pour cueillir les fruits pourris de cette démocratie malade.

« Aaaaaaallez ! » ...

Mon grand-père maternel m’a toujours fait l’effet d’être fort comme un taureau. Doté d’une puissance physique impressionnante pour le gamin que j’étais. Être pris dans ses bras n’a jamais été synonyme de se pelotonner dans un cocon, mais bien plutôt de se cogner contre un roc. Affectueux, le roc, mais au contact plus proche de la fonte que de l’édredon. Plus tard, quand la retraite fut venue, quand la maison de la dernière partie de sa vie fut construite, son activité physique devint plus sporadique. Il passait de longues heures, de longues semaines assis sur le canapé, à regarder les débats à l’assemblée et à explorer les méandres du télétexte, suivant les nouvelles en direct bien avant que les chaînes info ne débarquent sur la TNT. Le contraste n’en était que plus grand avec sa force toujours intacte. Car il lui arrivait de se lever, et de partir avec un ami couper du bois pendant une semaine. Après quoi il retournait à son apparente léthargie, avant qu’une nouvelle explosion physique ne vienne rappeler à ceux qui l’entouraient que le taureau était toujours là, bien vaillant. Il aurait eu 86 ans aujourd’hui.

Claude Vuillemot

Un matin de juin, il a perdu l’équilibre, est tombé dans la cuisine. Quand sa tête a heurté le sol, cela a fait un bruit de boulet de canon, nous a raconté Ninette. Car il avait la tête dure, l’animal. Mais plus que sa chute, qui n’était qu’une conséquence, c’est son cœur et ses poumons, fatigués d’une vie bien remplie, qui l’ont lâché en ces premiers jours d’été. Il y avait eu d’autres alertes, les années précédentes, bien sûr. Le taureau s’était toujours relevé, chaque fois un peu plus affaibli cependant. Cette fois, l’effort était devenu trop important pour qu’il puisse se remettre sur pied. Il s’est éteint à l’hôpital de Belfort le 3 juillet 2014.

Claude Vuillemot était né le 19 mai 1929 à Lure (Haute-Saône), et avait grandi non loin de là, à Magny-Jobert. Le futur instituteur et maire d’Échenans-sous-Mont-Vaudois était le fils de Jeanny, sabotier, paysan et maire du village ; et de Marguerite Picard, fille du maire de Clairegoutte, institutrice de Magny-Jobert. Il était également le frère de Marie-Claire, qui resta au village et en devint une des mémoires. Après avoir obtenu son bac, chose pas si fréquente à l’époque, il devient immédiatement instituteur, alternant remplacements et périodes de formation. Il découvre le métier, et les relations, parfois tendues, parfois complices, avec les parents et les élus — c’est dans ces premières expériences qu’il forge ses convictions sur la nécessité de l’ouverture de l’école à la vie du village, et sur l’importance d’être un maître à l’écoute des enfants, mais sourd aux pressions des adultes. Bien qu’il n’ait jamais quitté la Haute-Saône, ses premiers postes l’éloignent de plus en plus de Magny-Jobert. Il enseigne en effet d’abord à Lure, puis Apremont et Malans. Chaque fin de semaine, il retourne à Magny-Jobert à vélo, 200 km aller/retour pour visiter sa mère, et faire un détour par Clairegoutte, d’où est originaire Ninette, avec qui il se marie en 1951.

Ces souvenirs-là ne sont bien sûr pas les miens. Ce sont les siens, rassemblés en 2012 dans un petit livre auto-édité qui a connu un succès inattendu auprès de ses proches et connaissances — 200 exemplaires écoulés, tout de même. Et un processus de travail à l’image de son auteur, où le secret de la conception n’était brisé que par les brusques accélérations de la réalisation, laissant tout le monde sur le carreau. Pendant plusieurs mois, il a en effet dit qu’il rédigeait ses mémoires, prenant exemple sur sa mère, qui avait couché, à la pointe Bic et sur des cahiers d’écolier, les histoires mêlées de la famille et du village. Claude, qui travaillait au crayon gris sur feuilles volantes, avait la même volonté de laisser une trace à ses descendants. Il lui ajoutait l’ambition de faire porter sa voix auprès de ses contemporains. Que cette trace s’inscrive aussi dans l’histoire. Il y avait de quoi, notamment pour son action de maire, et aussi pour le talent qu’il avait à raconter des anecdotes significatives d’une époque et d’un état d’esprit.

Un beau jour, le manuscrit fut prêt. Mieux que cela : saisi par une amie, qui y avait aussi intégré quelques photos. Prêt, donc, à être imprimé. Mais pas à en faire un livre. C’est ce que je lui ai alors expliqué, et qui a mis en route une (petite) aventure à laquelle je ne m’attendais pas, mais que je suis très heureux d’avoir vécue avec lui. Pour mettre en valeur son texte, restait en effet à faire un (gros) travail d’édition. Car Claude, qui avait un bagout du tonnerre dès qu’il avait un auditoire, n’était pas un écrivain. À l’écrit, la quasi-totalité de ses phrases se terminait par un point de suspension, qui portait dans son inachevé autant de sous-entendus qu’il y avait de faits dans ce qui le précédait. J’ai pris mon courage à deux mains, et je me suis permis de retoucher le texte de mon grand-père. Et puisque parler de ces sujets sensibles au téléphone était impossible, cela a été l’occasion d’un échange de quelques lettres, où je lui expliquais mes propositions, où il me répondait ses exigences.

Il n’était pas question de changer ce qu’il avait à dire, mais de le rendre lisible, de poser des points à la fin des phrases, de légender les photos, d’éclaircir certains passages, et d’en supprimer d’autres. Je lui ai suggéré de détailler certaines scènes, afin de les rendre vivantes à qui ne les avait pas vécues[1]. Et je lui ai imposé, gentiment mais fermement, de couper les passages de la fin où, se lâchant sur les maires qui lui ont succédé, il versait plus dans la diffamation que dans l’argumentation. Avoir passé quelques années à corriger des articles de presse m’a certainement aidé, et le faire pour mon grand-père, avec toute l’appréhension qu’il y avait à entrer dans cette relation nouvelle avec une telle figure d’autorité, et toute la tendresse et les pincettes que j’ai pu mobiliser, m’a empli de fierté.

Et franchement, le résultat n’est pas mal du tout. Il restera toujours le regret de n’avoir pu agir plus en amont. Si j’avais imaginé plus tôt que son écriture n’était pas à la hauteur de son talent de conteur, j’aurais proposé de faire appel à une de ces personnes qui se mettent à l’écoute de ceux qui veulent raconter leur histoire. Enregistrés puis retranscrits, les récits de Claude auraient eu plus de force — mais l’aurait-il accepté, lui qui tenait tant à faire son livre ? Directement rédigés, ils restent un témoignage intéressant, mais souvent trop squelettique. Avoir un interlocuteur aurait notamment permis de donner plus de chair à la partie très factuelle dédiée à ses mandats de maire. Le récit du début de sa carrière d’instituteur est par contre bien plus vivant.

Retour en 1951. Mariage avec Ninette et premier poste de titulaire, aux Grilloux. Une école isolée sur le plateau des mille étangs, sans eau, électricité ni toilettes. La classe unique accueille une trentaine d’enfants âgés de cinq à treize ans, du CP jusqu’au certificat d’études. La plupart font plusieurs kilomètres à pied pour venir en classe. Aux Grilloux puis à La Rosière, où il reste chaque fois trois ans, Claude a développé de nombreuses activités dans et hors de la classe, a aimé les relations humaines fortes et la liberté pédagogique qui permettaient de supporter des conditions de vie souvent matériellement difficiles. À cette époque, Claude et Ninette ont aussi eu envie de voir du pays. Mais ni le départ sur les routes avec le cirque Gruss-Jeannet, ni celui pour la Tunisie ne furent possibles. La famille, qui s’est entretemps agrandie avec l’arrivée de trois filles, reste donc en Haute-Saône, et s’installe à Échenans en 1957.

Échenans, qu’il fera plus tard rebaptiser en Échenans-sous-Mont-Vaudois[2], c’est, comme le dit Claude, « le grand parcours ». Instituteur puis directeur de l’école communale pendant quarante ans, il sera aussi, à partir de 1966 et pendant plus de trente ans, maire d’un village qui passera sous son impulsion de 120 à plus de 400 habitants, et d’une classe unique à une école à trois classes (maternelle, CP-CE1, CE2-CM1-CM2).

Je ne sais si c’est à Échenans ou plus tôt qu’il a développé son fameux cri, mais c’est là que je l’ai entendu, et qu’il s’est gravé dans ma mémoire. Ce cri, c’était un appel au a très allongé, le « Aaaaaaallez ! » par lequel il signifiait la fin de la récréation. Il n’y avait pas de sonnette, aucun dispositif mécanique ou électrique pour marquer les temps de la journée d’école. Sa voix puissante suffisait, qui d’un seul coup recouvrait tous les bruits de la cour, et jusqu’à nos propres cris. Je n’ai jamais compris pourquoi il utilisait ce mot, mais c’était sa signature. « Aaaaaaallez ! » Et tout le monde rentrait, en ordre, enlevait ses chaussures, accrochait son manteau et reprenait place à son pupitre.

On sait bien que la chronologie des souvenirs n’est pas toujours fidèle à la chronologie de la vie. Quand je remonte le fil de ma mémoire, mes premiers souvenirs de Claude ne sont pas ceux d’un grand-père, mais ceux d’un maître d’école. Et si j’ai toujours eu le sentiment d’être à l’école comme à la maison, ce n’est pas seulement parce que mon père était lui-même instituteur, mais aussi, et peut-être surtout, parce que mon instit’, du CE2 jusqu’au CM2, était mon grand-père.

Et ce grand-père était un bon instit’. Pas parce qu’il lâchait de temps à autre un coup de règle (en bois dur de section carrée, la règle) sur un crâne turbulent, ni qu’il arrivait qu’on reparte avec une phrase à recopier 50 ou 100 fois (ou plus). Mais parce qu’il était attentif à ce que chacun de ses élèves avance à son rythme. Parce que jamais il ne nous donna de devoirs à faire à la maison, persuadé avec raison que les apprentissages scolaires se font en classe, et que les devoirs sont un facteur d’inégalité entre élèves[3]. Parce que toujours, il essaya d’ouvrir nos yeux et nos oreilles à d’autres savoirs que lire, écrire et compter.

Il nous parla des milans qui nichaient près d’Échenans, de la réintroduction du lynx qui venait tout juste de commencer dans les Vosges — j’y ai repensé il y a quelques semaines, en découvrant avec Céline et les enfants le parc animalier de Sainte-Croix sur lequel planaient de majestueux milans, et dans lequel j’ai vu pour la première fois un lynx — bon Dieu que c’est beau ! Il fit venir la LPO à l’école, et fit sortir l’école de ses murs. Avec lui, nous sommes allés au planétarium de Belfort ou à la verrerie de Passavant-la-Rochère. Nous sommes allés en forêt à Échenans, nous avons appris à reconnaître les arbres — ou du moins nous avons essayé, et je ne suis pas meilleur que ma mère à ce jeu-là. Lui allait en forêt en sandales et en revenait les pieds écorchés par les ronces, comme si de rien n’était, comme si cela n’était pas différent que de traverser le salon. Sous les arbres, il semblait chez lui, et ne manquait pas de nous y inviter, nous les gamins de l’école qu’il emmena planter des arbres tout en haut du Chemin du soleil. Nos arbres, ceux de l’école, au milieu de ceux de la forêt.

Tout n’était évidemment pas son fort. La seule leçon de dessin dont je me souvienne consistait en un exercice à l’unique consigne : il s’agissait de reproduire les plis et motifs d’un torchon à carreaux, suspendu par un coin au tableau. J’ai conservé beaucoup de cahiers et productions de mes années d’écolier, mais je n’ai pas tellement envie de revoir ce passage-là[4].

Heureusement, d’autres dispositifs fonctionnaient mieux. Comme cette fois où, après avoir disparu quelques minutes, il était revenu dans la classe en brandissant une pomme et un tournevis. La première plantée dans le second, qu’il avait ensuite légèrement incliné pour figurer l’angle d’environ 23 degrés que fait l’axe de la terre avec le plan de son orbite. Manière simple et imagée de nous expliquer la rotation de la terre, le jour et la nuit et le mouvement des saisons. Dans la grande salle de classe, il y avait aussi des ordinateurs — j’ai eu huit ans en 1984, les machines du Plan informatique pour tous ont donc dû arriver à la rentrée suivante, celle du CM1 pour moi. Quatre ou cinq TO7 de chez Thomson, sur lesquels il nous enseigna le Basic et le Logo, sur lesquels nous découvrîmes aussi quelques jeux vidéo[5]. Mais c’étaient les deux dernières années de sa carrière (Claude est parti en retraite en même temps que je passais en sixième). Alors que l’informatique allait petit à petit devenir partie intégrante de notre vie quotidienne, lui l’oublia aussi vite qu’elle était arrivée, à tel point qu’il n’a jamais su — ni jamais vraiment voulu — ouvrir un fichier ou envoyer un mail, ce à quoi Ninette s’est très vite habituée.

L’école primaire derrière moi, ce sont d’autres relations qui se sont instaurées avec Claude, faites de bienveillance et de complicité. Même s’il pouvait avoir l’air distant, il s’intéressait toujours de près à ce que faisaient ses petits-enfants[6]. Quand, avant de quitter Échenans, nous avons cherché, Bart, Ptit Jules et moi, à organiser un concert d’adieu de notre groupe Spuds’r Ace, c’est Claude qui nous a offert un lieu exceptionnel : le temple d’Échenans qui, pour la première et certainement la dernière fois de son histoire, fut à l’été 1997 le cadre d’un concert de rock qui défrisa à juste titre quelques paroissiens mis devant le fait accompli.

En grandissant, on ne fait pas que de la musique : on apprend aussi la politique, de manière parfois très concrète. La mairie d’Échenans, pendant longtemps, n’appartint pas pour moi au registre de la politique. C’était la maison de mes grands-parents, qui se levaient à l’étage de la mairie et déjeunaient à celui de l’école[7]. Mais aux municipales de 1989, quand Claude n’a pas été réélu et que j’ai assisté avec effarement au décompte des voix qui signa sa défaite, la maison de mes grands-parents devint soudain le symbole d’autre chose. Comment mon grand-père pouvait-il ne pas plaire à tout le monde ?

C’est que le cas Claude Vuillemot pourrait faire un sujet de bac : qu’est-ce qu’un bon maire ? Sans doute une personne dévouée, profondément guidée par l’intérêt général — celui du village puis de l’intercommunalité —, qui ne compte pas les heures passées à le défendre sans jamais en retirer quoi que ce soit pour son profit ou sa satisfaction personnels. C’était ça, mon grand-père. Quelqu’un qui a fait construire des lotissements, a mené l’assainissement et l’électrification de son village, l’agrandissement de l’école, la construction d’une salle des fêtes et d’un terrain de foot, la réfection du temple (les communistes de village savent aussi pratiquer l’œcuménisme), a fait installer des maisons HLM au milieu des pavillons, a mobilisé des dizaines de bénévoles pour faire avancer la cause commune, a enfin toujours pensé « son » village en fonction non pas de ses intérêts, mais de ceux des générations à venir.

Mais mon grand-père, c’était aussi une main de fer qui ne mettait pas souvent de gant de velours. Des décisions prises dans un conseil municipal qui ressemblait plutôt à une chambre d’enregistrement, une manière de mener les hommes qui ne laissait pas de place à la discussion. Cela lui a valu quelques inimitiés féroces et réciproques, et lui a joué quelques tours qu’il balayait d’un revers de la main quand il nous est arrivé d’en parler. Cela l’a en tout premier lieu empêché de voir que les élections de 1989 ne se dérouleraient pas aussi facilement que les précédentes, et que la campagne de dénigrement de son futur successeur aurait plus d’effets qu’il ne pouvait l’imaginer, lui qui ne fit pas campagne tellement il était certain de sa réélection.

Il me faut encore écrire que lorsque je parle de Claude, il faut voir Ninette, constamment à ses côtés. Toujours présente à la mairie et à l’école — c’est elle qui nous accompagnait à la piscine, qui suivait nos vaccinations, ou qui nous a appris à chanter. Comme pour les arbres, j’ai essayé. Ce fut pire que les arbres… mais, ma grand-mère adorée, je te jure que si je chante comme une casserole aujourd’hui, tu n’y es pour rien. Je me souviens des paroles de « Poisson rouge poisson d’or », mais je ne les chanterai devant personne !

Et voilà, je finis toujours par revenir à l’école. À la récréation, et à ce « Aaaaaaallez ! » qui en signalait la fin. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas pourquoi il avait choisi ce mot. Peut-être parce qu’il ne signifiait justement pas : « C’est la fin. » Car la fin de la récréation, c’est le début d’autres cours, d’autres découvertes. Peut-être disait-il : « Allez ! » Comme pour dire : « On continue. On ne s’arrête pas, on continue. » Aujourd’hui il nous faut bien continuer. Nous sans lui. Ninette sans lui. Mais avec lui en nous.

  1. Sans explication, pas facile de comprendre pourquoi, au cours d’une visite chez un paysan qui le mettait à l’épreuve, il avait suffi à l’instituteur fraîchement débarqué de tâter la queue d’une vache pour affirmer qu’elle ne vêlerait pas cette nuit. La raison est dans le livre. []
  2. Pour éviter la confusion avec le seul autre Échenans de France, situé dans le Doubs, à une quinzaine de kilomètres de là. []
  3. Et aussi parce que c’est la règle, depuis la circulaire du 29 décembre 1956, qui édicte « la suppression des devoirs à la maison ou en étude » et donne à cette suppression « un caractère impératif ». Parlez-en aux instits de vos enfants, pour voir. []
  4. Et l’on m’a raconté depuis que le coup du torchon, il l’avait fait à plusieurs générations d’écoliers. []
  5. Au collège, il y eut ensuite des MO5, et à la maison nous eûmes nous aussi un TO7. Un autre gamin du village en avait un aussi, et quelle joie ce fut lorsque nous comprîmes que nous pouvions copier les cassettes des programmes en vitesse rapide sur la double platine des parents ! C’était nos premiers pas dans le partage de fichiers… []
  6. Et plus tard ses arrière-petits-enfants. Avec l’édition des textes de sa mère et un suivi toujours très serré de l’actualité politique, ses arrière-petits-enfants étaient l’une des préoccupations principales de la fin de sa vie. Comme nous sommes heureux qu’il ait pu tous les voir dans ses derniers mois. []
  7. Je ne plaisante pas : les chambres étaient à l’étage, la pièce de la mairie étant située, sur le palier, entre leur chambre et la chambre d’amis. Au rez-de-chaussée, le couloir ouvrait, à droite en entrant, sur l’école, et au fond se trouvaient la porte de l’appartement (cuisine, salle de bains, salon), et l’escalier qui menait à l’étage. Passer de la chambre à la salle de bains impliquait donc de descendre le grand escalier de bois verni qui était aussi celui qui permettait d’accéder à la mairie, et que nous autres enfants adorions descendre sur les fesses ou sur la rampe. []

Ce qui s’est passé samedi 14 février, je peux vous le dire ...

Il y a des gens qui disent que le hasard n’existe pas. Que toute coïncidence s’explique par la puissance de forces qui dépassent l’entendement, et que la raison des mécréants ne peut concevoir si ceux-ci ne se décident pas à ouvrir enfin leurs chakras et envisager l’existence de quelque chose de plus beau, de quelque chose de plus haut, de quelque chose de plus fort[1]. De quelque chose de si grand que le regard d’un pauvre humain ne peut l’embrasser. Pourtant ils prétendent voir son œuvre un peu partout, et en particulier dans les chiffres et les nombres. Ils assurent qu’en mélangeant ta date de naissance avec de la poudre de perlimpinpin, on peut accéder à la connaissance de ce que le ciel veut que tu accomplisses ici-bas. Les numérologues sont comme des accros du loto: ils se persuadent de continuer à y croire pour avoir de bonnes raisons de continuer à jouer, même s’ils perdent toujours. Pour expliquer les «hasards» de la vie, il vaudrait mieux faire appel à des sociologues — mais ce qu’ils ont à dire est rarement rassurant sur l’état de la société. Alors le numérologue remet une pièce dans le bandit manchot des existences, dont les rouleaux jamais ne s’arrêtent sur le jackpot.

On peut croire à la sociologie, conchier la numérologie, et pourtant aimer les hasards de la vie. Celui qui te fait rencontrer la bonne personne. Ce hasard-là arrive sans prévenir, après tout un tas de tours et de détours qui font qu’un beau jour de juin 2002, dans le petit local humide de la Fapen[2], toi le journaliste débutant, elle l’emploi-jeune à tout faire, avez bien du mal à détacher vos regards et à vous concentrer sur l’interview en cours du président de ladite association. Avant cela, il aura fallu quitter la Franche-Comté et l’Alsace pour la Bretagne, changer de parcours d’études ou bien en sortir, vivre à Berlin ou en Côte-d’Ivoire, en revenir changé, reprendre la route, trouver un boulot dans une ville improbable — à Saint-Brieuc, gast! — qui va devenir votre ville de cœur, et c’est pas tout à fait pour rien. Tirer quelques fils chacun de son côté avant de nouer ensemble nos pelotes. Pas bien longtemps qu’on est là quand on se rencontre: certains des fils vont se casser, d’autres se renforcer, et on en tissera de nouveaux tous les deux. Pas d’histoire d’amour sans histoires d’amitié. Les amis que l’on découvre ensemble, ceux que l’on se présente, ceux parfois dont on s’éloigne, ceux vers qui l’on reviendra bien plus tard. Pas d’amis sans lieux où l’on s’est apprivoisé, renards parlant de roses dans le désert, se reconnaissant frères et décidant de ne plus se quitter. Cela se passe à la terrasse d’un bar, dans la salle d’une crêperie, dans les rayons d’un disquaire, dans le hangar d’une association de consommateurs, dans les rues d’une ville qui n’a de charme que pour ceux qui s’y aiment.

De ces hasards, on fait une pâte qui, à force de lever, finit par donner de beaux (du moins l’espère-t-on) enfants. Un premier, d’abord, qui débarque par une fin d’après-midi ensoleillée le dimanche 23 août et qui, bien que cela n’ait aucun rapport, sera prénommé Gaspard. Un second, qui arrive un peu trop vite, en pleine nuit du lundi 4 février et qui, bien que cela n’ait aucun rapport, sera prénommé Achille. Un troisième enfin, à toute vitesse entre deux averses de ce samedi 14 février. Philémon.

Philémon, une heure

Philémon, qui incarne avec Baucis le mythe de l’amour conjugal: couple si attaché l’un à l’autre qu’il demanda à Zeus de ne pas être séparé, même après la mort. Zeus, qui les sauva du déluge, les exauça et, après leur trépas, les changea en arbres, qui mêlèrent leurs feuillages. Et pourquoi Zeus fit-il ainsi? Parce que Philémon et Baucis furent les seuls qui ouvrirent leur portes à Zeus et Hermès, grimés et cherchant l’asile. L’amour et l’hospitalité, l’accueil de son semblable et celui de l’étranger, beau symbole. Et quel meilleur symbole pour un petit né en cette foutue Saint-Valentin? Sauf que, chers numérologues à la noix, il n’y a aucun rapport. Cela faisait longtemps que notre choix de prénom était fait. Et que l’accouchement de Céline[3] n’a bien sûr pas été déclenché pour satisfaire à une quelconque lubie numérique.

Et puis Philémon, c’est aussi — et d’abord, en ce qui me concerne — une marinière et seize albums de ce génial Fred, qui lui fait visiter les lettres de l’Océan Atlantique, rencontrer Félicien et le Manu-Manu, le piano sauvage et les deux soleils. Pas de surnaturello-mystique à la mords-moi-le-nœud ici. Simplement une imagination débridée et un art consommé du coq-à-l’âne et de l’association d’idées. Pas de quoi lester un prénom du plomb des convenances, mais lui donner de quoi alléger l’insoutenable enclumitude de l’être. Alors que les numérologues, le second degré et les embardées de la pensée, c’est pas trop leur truc.

Philémon, c’est enfin et surtout un prénom qui nous plaît. Et qui lui va bien (du moins l’espère-t-on). Fuck les numérologues. Vive le hasard. Vive la vie. Longue vie pleine de hasards à Philémon.

  1. Que quoi? Que toi, mon lapin… []
  2. Fédération des associations de protection de l’environnement et de la nature des Côtes-d’Armor, aujourd’hui Côtes-d’Armor nature environnement. []
  3. Toujours sans péridurale, même si couchée sur le côté et non assise comme elle l’aurait voulu: c’est allé tellement vite (moins d’une demi-heure après l’entrée à la maternité) que pas eu le temps de se relever. Et encore et à nouveau, merci aux sages-femmes, infirmières, aides-soignantes et pédiatres du service public. []
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