Inadaptés ...

La légende veut qu’au dix-huitième siècle, les habitants de Königsberg réglaient leur montre à une horloge très particulière : la promenade d’Immanuel Kant, qui sortait de chez lui chaque jour à 17h pétantes et suivait rigoureusement le même chemin, quelle que soit la saison, quel que soit le temps. À cette époque, on savait rigoler, n’est-ce pas. Aujourd’hui que les mœurs se sont un peu relâchées à la suite de deux ou trois révolutions plus ou moins réussies, on a internet pour régler nos montres. Mais comme les déconnexions sont fréquentes à cause de deux ou trois privatisations plus ou moins réussies, on en se retrouve dehors à des horaires variables. On a cependant toujours soin de répéter le même trajet. Tout le monde n’ayant pas la chance de vivre à Königsberg, riante capitale de la Prusse devenue Kaliningrad, enclave russe en Pologne, il faut bien que chacun élabore son propre parcours — on appelle cela le « libre arbitre ».

À Paimpol, il est par exemple de coutume de faire, comme on dit, « le tour du port ». Le havre en question disposant d’une écluse, il est en effet possible d’en faire le tour quand ladite écluse est fermée, c’est-à-dire à peu près tout le temps, puisqu’elle ne peut s’ouvrir, à la demande des marins, qu’au cours d’une période allant de deux heures et demie avant la marée haute à deux heures et demie après la marée haute. Si bien que même quand internet est déconnecté, on a toutes les chances de pouvoir faire le tour du port au moment où l’on en a envie — on appelle cela le « progrès ».

Toutes les occasions, et en particulier digestives, sont bonnes pour faire le tour du port de Paimpol. Exemple : le 1er janvier 2010, soit approximativement hier. Quel meilleur accueil faire à la nouvelle année que de montrer, en faisant le tour du port, que certaines valeurs intangibles et constitutives de notre identité paimpolaise ne seront pas, aujourd’hui plus qu’hier et moins que demain, menacées par le temps qui passe et la déréliction qui galope ? Nous fîmes donc, après manger, le tour du port. Et nous eûmes, Linda, Céline, Thomas et moi, une idée : pourquoi n’irions-nous pas, demain (c’est-à-dire aujourd’hui), au cinématographe afin d’y voir tous ensemble et en stéréo Gulliver chez les Schtroumpfs Avatar ? Les bonnes idées viennent souvent en digérant — on appelle cela la « philosophie ».

Il en fut ainsi décidé. Christelle, une collègue de Céline, garderait Gaspard pendant que nous irions nous encanailler gentiment. Céline et moi partirions en début d’après-midi pour Saint-Brieuc où nous achèterions par avance les places, Linda et Thomas devant nous rejoindre pour le repas précédant les effets spéciaux. Ce qui fut dit fut fait, et à 16h tapantes, je me présentais à la caissière du Cinéland et commandais les quatre places avec lunettes. « C’est complet. Je viens de vendre les dernières. Je vous conseille de réserver à l’avance. » C’est pourtant ce que je croyais faire, avec une heure d’avance sur Kant et cinq sur la séance du soir. Mais cela ne suffisait pas. Nous ne nous étions pas assez battus pour dépenser notre argent en loisirs futiles, en conséquence de quoi nous n’avions plus qu’à nous échouer mollement dans le canapé comme de vieilles galettes de fioul oubliées derrière un pétrolier poussif et arrivées sur la plage après la marée noire et le départ des bénévoles. Dans le capitalisme mondialisé, si t’es pas un winner, t’es un loser — on appelle cela la « civilisation ».

Moins de canons, plus de biberons ...

Pourquoi fait-on des enfants ? Le cerveau reptilien qui commande la reproduction de l’espèce est-il si puissant qu’il parvient à passer outre les faits accumulés dans la partie « réflexion » de notre cortex, faits qui constituent plus que des réserves : des indices graves et concordants qui devraient conduire tout esprit un tant soit peu raisonnable à remettre en cause cette idée que toutes les espèces, la nôtre y compris, méritent de se reproduire ? Je ne sais pas pourquoi « on » fait des enfants. Ça te prend là et ça ne te lâche plus. Et chaque jour ça grossit, le bonheur enfle et je me demande comment un aussi petit être peut apporter tant de félicité. Oui, un peu de stress aussi, mais non, ça n’est pas comparable. Il n’y a pas à tortiller : dans ce monde de merde, la vie est belle. Malgré le bruit des bottes, qui se rapproche sans cesse, malgré cette petite musique angoissante qui me susurre que la génération de Gaspard pourrait être celle du retour de la guerre et du fascisme dans nos vertes contrées, « on » ne m’empêchera pas de persiste-et-signer. L’avenir, si on le veut bien — et à condition de lui faire suffisamment de bisous dans le cou —, a de beaux jours devant lui.

Ah oui, et bonne année, au fait.

Bonnet rouge et barbe blanche (made in China) ...

À la fin du sommet de Copenhague, j’avais envie d’écrire un billet qui complèterait les réflexions entamées au début de la rencontre, et qui expliquerait pourquoi je pense que le cuisant échec de cette mascarade était inévitable : parce que, malgré les beaux discours, personne n’est prêt à remettre en question le système capitaliste, surtout pas les pays du Nord. J’ai lu des choses intéressantes ici ou là (la déclaration du Klimaforum, Politis, Sciences²), mais je ne suis pas parvenu à faire de tout ça un billet qui vaille la peine d’être lu. Et puis Linda et Thomas m’ont fourni la matière idéale. Ce qui résume le mieux ma pensée, ma colère, ma hargne et mon courroux (coucou !), c’est une chanson de Didier Super : « Petit papa chinois ». Comme c’est court, on peut regarder les deux versions à la suite, le clip et le live.


Premières neiges ...

De nos fenêtres, le 11 décembre à 15h32, essais de la machine à neige infernale grâce à laquelle la ville de Saint-Brieuc nous offre chaque année beaucoup de bruit et quelques paquets de mousse de savon :

Des mêmes fenêtres, le 19 décembre à 12h09 (photo prise par Isabelle). La nuit précédente, la ville entière était couverte d’une jolie couche blanche. L’après-midi suivant la prise de la photo étant un samedi, ils ont remis en route la machine. Grr.

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