On nous prend pour des (grosses) pommes ...

Raaah… le bol ! New York envahi par les journalistes et les émissions en direct de tous les médias du monde depuis une semaine, histoire que l’on comprenne bien que « le monde a changé » le 11 septembre 2001 — vous avez remarqué ? c’était il y a dix ans. Et vous vous souvenez de ce que vous faisiez au moment où vous l’avez appris, tout comme vous vous souvenez d’où vous étiez quand la France a gagné la coupe du monde en 1998 et que ça avait déjà changé le monde, tout comme vous vous souvenez d’avec qui vous étiez pour regarder le premier pas de l’homme sur la lune en 1969, et combien ça avait changé le monde.

Le monde change de plus en plus souvent, ces temps-ci. T’as intérêt d’être à la page, branché sur Twitter et Facebook, perfusé de médias et fin connaisseur de géopolitique de comptoir si tu veux pas rater le prochain changement — de quoi ? de sens, de destination, de coupe de cheveux, de marque de sous-vêtements ? Ça a changé quoi, le 11-Septembre[1] ? Voyons voyons : avant cela, jamais les États-Unis n’auraient attaqué un pays étranger pour défendre leurs intérêts pétroliers. Jamais on n’aurait eu recours massivement à la torture pour faire avouer à de pauvres types qu’ils portaient la barbe. Jamais on n’aurait pensé qu’il suffit d’abattre un tyran pour imposer la démocratie à un peuple ainsi « libéré ». Jamais on n’aurait imaginé qu’un autre peuple, vivant déjà démocratiquement, serait tellement peu mature qu’il faille lui couper les ailes, le fouiller sans raison et le filmer à chaque coin de rue pour le protéger de lui-même et des autres. Jamais. Le monde a bien changé.

Mais tout cela existait déjà. Le 11-Septembre a surtout servi d’alibi pour renforcer les délires sécuritaires des grands de ce monde. Qui l’auraient certainement fait sans cela. Peut-être que ça aurait juste pris plus longtemps. Car là où le 11-Septembre a vraiment été utile, c’est en ce qu’il a permis, à peine plus de 10 ans après la chute du Mur, de remplacer, au rang d’ennemi public nº1, le communiste par le musulman. Et ça, c’est quand même bien pratique. Le communiste, bien qu’éminemment dangereux, vieillissait un peu et demeurait cantonné dans quelques pays souffreteux planqués derrière le Rideau de fer. Alors que le musulman, sournois, fondamentalement mauvais et irrémédiablement comploteur — comme le Juif d’autrefois —, est partout. C’est pour cela qu’il faut commémorer le 11-Septembre : pour que la peur ne nous quitte plus.

[Correction du 12 septembre : remplacement de « l’Arabe » par « le musulman ».]

  1. Oui, on peut l’écrire comme ça, désormais : 11-Septembre, car c’est une date his-to-ri-que. []

Les derniers jours ...

— D’où pensez-vous que vient tout ce mal ?
— Jamais que des hommes. Je suis un indécrottable athée.
— Indécrottable, vraiment ? Je vais vous lire, si vous le permettez, un passage de la Bible.

Coup de fil d’une gentille dame, « chrétienne », qui voulait me parler — qui m’a parlé — du bon Dieu et de l’époque troublée dans laquelle nous vivons. Bon discours bien rôdé, sans temps mort ni grande cohérence, mais l’essentiel est de tenir le crachoir en en appelant régulièrement à l’assentiment de l’auditeur. « Vous reconnaissez comme moi que ce passage des Saintes Écritures parle d’aujourd’hui… » En vrac : les nations qui se lèvent les unes contre les autres, les pestes et les disettes, les enfants désobéissants, les grands tremblements de terre. La Bible avait prévu tout cela il y a déjà 3000 ans — on devait donc être dans l’Ancien testament —, elle avait parlé des derniers jours qui approchent, mais rassurez-vous, elle a dit aussi que Dieu a donné la Terre aux hommes et que les Justes la posséderont pour toujours, donc la Terre ne va pas disparaître dans 50 ans comme le disent les scientifiques. Ouf, on est rassuré.

Ça a duré pas loin d’un quart d’heure, quand même. Jusqu’à ce que je refuse qu’elle m’envoie des brochures sur la création et les cinq questions à se poser sur la vie, brochures « magnifiques et aussi véridiques ». Vous êtes sûr ? Absolument. « C’est dommage, car je connais la vérité. » C’est très aimable à vous, de m’en faire part. Mais là, ça va pas être possible. Les Justes ne vont pas débarquer demain matin dans leur costume trois pièces pour nous tirer du Grand Merdier, et si les bigots avaient vraiment trouvé ailleurs que dans des fables la fontaine où coule à flots glougloutants la liqueur de paix universelle et d’amour éternel, ça se saurait. Ce merdier dans lequel nous sommes fourrés, c’est de la politique, et qu’est-ce que les religions, si ce n’est des partis politiques qui ne courent pas le risque de la gestion des affaires courantes ?

Et mon cul, c’est du déficit ? ...

— Les Marchés sont inquiets.
— Il faut rassurer Les Marchés.
— Il faut réduire les déficits pour rassurer Les Marchés.
— Il faut rassurer Les Marchés.
— La meilleure façon de réduire les déficits, c’est d’inscrire la règle d’or dans la Constitution.
— Il faut rassurer Les Marchés.
— Il faut baisser les salaires et les retraites, et privatiser les services publics.
— Il faut rassurer Les Marchés.
— Il ne faut pas obliger les banques à participer.
— Il faut rassurer Les Marchés.
— Il n’y a pas eu de croissance au deuxième trimestre, mais ça devrait s’améliorer rapidement grâce aux efforts consentis par la Nation marchant unie derrière le panache blanc de la lutte contre les déficits.
— Il faut rassurer Les Marchés.
— La France conservera son triple A, il n’y a aucune raison que sa note soit dégradée.
— Il faut rassurer Les Marchés.
— Il faudrait tout de même penser à un plan de relance européen.
— Il faudrait rassurer Les Marchés.
— Les Grecs, les Espagnols et les autres peuvent crever, du moment qu’on fait croire qu’on se bat contre les déficits.
— Il faut rassurer Les Marchés.
— Les sangliers, les chiens, les chevaux et même les hommes peuvent crever, du moment qu’on fait croire qu’on se bat contre les algues vertes.
— Il faut rassurer La FNSEA.
— Les émeutes en Angleterre n’ont rien à voir avec la situation économique du pays.
— Il faut rassurer Les Marchés.
— C’est l’été, oh là là, il y a du monde sur les routes.
— Il faut rassurer Les Marchés.

Ah, quels titres… ...

Harassé de fatigue (rapport à la dure récupération d’une nuit blanche), je me promène mollement dans les rayons de la maison de la presse qui, fort heureusement, n’est qu’à quelques pas de la maison. Passé les unes lamentables des lamentables magazines hebdomadaires d’information générale pour lesquels, décidément, une affaire judiciaire sur laquelle on ne sait rien fera toujours couler plus d’encre qu’une catastrophe nucléaire dont on aimerait savoir plus, je m’éloigne de l’entrée, feuillette quelques livraisons sur les logiciels libres, la photographie et la basse électrique — mais on est en période de restrictions, pas d’achat aujourd’hui. En me dirigeant vers la sortie, mon œil est accroché par une sentence imprimée sur la couverture d’un des bouquins qui trônent sur la table des nouveautés. Ça dit : Le potager des malfaiteurs ayant échappé à la pendaison. Un titre pareil, ça ne peut être qu’Arto Paasilinna.

À ma grande honte, il me faut bien avouer que je n’ai lu de lui que Le Lièvre de Vatanen, son troisième roman (1975) et le premier traduit en français (1989). Ce qui ne m’empêche pas de le tenir pour un grand écrivain, et pour l’auteur de quelques-uns des plus beaux titres qui soient, tout d’humour et de poésie mêlés : Le Meunier hurlant, La Cavale du géomètre (celui-ci dû à son traducteur, lui aussi bien inspiré), ou encore Le Bestial Serviteur du pasteur Huuskonen. Et voilà comment la lecture ou la réminiscence d’un titre de livre dont on n’a pas lu une ligne peut éclairer une journée de crachin breton.

Sans compter que ça stimule l’imagination, et que j’ai ensuite passé un bon moment à chercher dans les volutes de mes neurones flapis quelques titres pareillement évocateurs, joliment décalés ou furieusement mélancoliques — que j’ai lus, ceux-là : Le Baron perché, L’Usage du monde, La Petite Marchande de prose, Cent ans de solitude, Histoires comme ça, Fragments de rose en hologramme… Pour finir sur deux de mes préférés : Et puis, quand le jour s’est levé, je me suis endormie et Si par une nuit d’hiver un voyageur. Les titres, c’est comme des bonbons délicieux, on les tourne longtemps en bouche, on s’en délecte en pensant à ce qu’on va trouver à l’intérieur, comme l’on peut tourner longtemps autour d’un livre sans l’ouvrir, le dévorant des yeux et se nourrissant de ses promesses. Tiens, je viens de finir Que font les rennes après Noël ?, et de commencer Le Chevalier inexistant.

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